Le Sororat est un livre qui donne le vertige non pas dès le début mais à la fin. Et c’est-là que l’auteur gagne ses lettres de noblesse en tant que romancier. D’entrée de jeu, Dieudonné Nkounkou use d’un procédé littéraire, l’intertextualité, qui est, quelque part, une mise en abyme (un récit dans un récit), sans doute pour amener ses lecteurs à lire son précédent ouvrage, Le lévirat , dont les personnages sont remis en scène dans celui qui fait l’objet de la présente analyse.

De toute façon, le thème des rapports sociaux entre les sexes (que ces rapport soient consensuels ou qu’ils relèvent de la force) semble souvent revenir dans la problématique intellectuelle de Dieudonné Nkounkou. Entre autres ouvrages, sa récente bibliographie discute du "Droit congolais de la famille et de La filiation hors mariage. Soit 4 livres sur 9 sur le seul sujet des alliances matrimoniales.

Le sororat, d’ailleurs une redondance sémantique du lévirat, est un récit qui se met en place, immédiatement après un prologue (curieusement il n’y a point de chapitre intitulé "épilogue" en fin de récit) et surtout une fois l’interethnicité des deux principaux héros posée. La narration groupée en de courts chapitres sans titres (encore une incongruité de la construction) atteint aussitôt la vitesse de croisière.

L’auteur nous parle donc d’une institution matrimoniale d’origine juive, en vigueur dans nos sociétés (ce qui, soit dit en passant, apporte de l’eau au moulin de ceux qui soutiennent la thèse de l’africanité des vrais Juifs) : le sororat ou encore lévirat.

Quid du sororat ?

Deux cas de figure pour éclairer cette institution matrimoniale. 1°- Pour ne pas interrompre le lien matrimonial, quand un homme devient veuf, le clan de sa défunte épouse lui envoie en remplacement sa sœur cadette. 2°- Quand une femme ne met pas au monde, l’homme, pour ne pas la répudier, peut recevoir du clan de son épouse sa sœur afin de parer sa stérilité. Ce renfort matrimonial porte donc le nom de sororat ou lévirat. Il s’agit, en somme, d’une "polygamie par défaut".

On peut imaginer qu’en cette époque de féminisme triomphant, le sororat est un phénomène social décrié par ceux dont la philosophie vise à remettre en cause la phallocratie de nos sociétés lignagères et à militer pour l’égalité des sexes.

L’auteur, un juriste qui se met de plus en plus à la littérature (Balzac aussi fut clerc d’avoué) sait de quoi il parle car en matière de rapports conjugaux, il a du pain sur la planche. Des affaires de polygamie, d’adultère, de "dot" ou "compensation matrimoniale" doivent encombrer son cabinet.

Dieudonné Nkounkou a construit son œuvre autour du sororat en abordant une foule de thèmes sociaux qu’il situe (on se demande pourquoi) à l’époque où Marien Ngouabi était Président du Congo. La politique, le scoutisme, la sape, le tribalisme, l’embourgeoisement, la polygamie, tout y passe.

En vérité il n’y a peut-être pas lieu de se demander pourquoi l’intrigue se déroule au milieu des années 1970 si ce n’est en raison de cette ambivalence des sentiments envers une époque dont l’auteur semble à la fois admirer la paix sociale qu’elle a connotée et railler l’occupation sans partage de la scène politique par le PCT, son bureau politique et son Comité Central, ses purges, ses conclaves unidimensionnelles, ethniquement monochromes que ses fidèles continuateurs reproduisent aujourd’hui avec une obsession foncièrement négative et détestable. L’auteur semble tellement obnubilé par cette problématique du PCT des années 1970 qu’il introduit Marien Ngouabi dans son scénario quand le chef de l’Etat vient, incognito, rendre visite au camarade Ossélet au moment où ce veuf est en train de faire, à la fois, le deuil de son épouse et mettre en place son sororat avec Bérengère, sœur cadette de feue Mado alias Mère chef.

Les Brazzavilles noires

Sororat, c’est de la sociologie urbaine dans la pure veine de l’Ecole de Chicago à laquelle se sont branchés nombre de théoriciens des dynamiques urbaines en Afrique, au nombre desquels pour le cas du Congo on pourrait citer, entre autres, Roland Devauges, Hugues Bertrand, C. Manckasa et, bien entendu, Georges Balandier.

Du fait de la précision des noms des rues, l’auteur, c’est le moins qu’on puisse dire, est un vrai brazzavillois (un "mérité des mérités" dirait Rapha Boundzéki). L’intrigue épouse la grille des rues de Brazzaville qui, elles-mêmes, renvoient aux tensions sociales entre ces deux gros villages, Bacongo et Poto-Poto, que Georges Balandier appela dans les années 1950 « Les Brazzavilles Noires » (par opposition à la Brazzaville Blanche ou centre ville qui était aussi le centre du pouvoir colonial et qui deviendra par la suite le quartier prisé par la nouvelle bourgeoisie politique.

En effet, le camarade Blaise Armand Ossélet réside au Centre-Ville (à un jet de salive de La voix de la révolution congolaise, la maison de la radio, et de l’hôtel Le Mistral, de triste mémoire, qu’une thèse politico-judicaire considère être la scène du crime où, justement, Marien Ngouabi sera égorgé par ses frères d’arme. Armand Blaise Ossélet qui danse ékongo en cachette a quitté sa résidence du quartier suburbain de Ouénzé Mandzadza pour la ville (sous-entendu l’ex-quartier européen de Brazzaville), preuve irréfutable du népotisme ambiant des années 1970 et des années 2011 au sein du PCT.

D. Nkounkou construit son intrigue grâce à une précision géographique indiscutable du nom des rues de Brazzaville (rue kouyou, rue Ampère, rue Berlioz, rue Bouéta Mbongo (celle de Bacongo, pas celle de Ouénzé). Quiconque est au courant des Brazzavilles noires comprend que Sororat est une application de la problématique ethno-urbaine posée par Georges Balandier avec les deux villes noires (Bacongo et Poto-Poto) qui se regardent en chien de faïence.

Mado alias « Mère chef  », l’épouse kongo d’Armand Blaise Ossélet, vient de Bacongo. Elle tient son surnom de son séjour chez les « Ames vaillantes » quand, jeune, elle fréquentait l’école Sainte Agnès. « Armand Blaise Ossélet avait fini par proposer à Mado de vivre avec lui dans le quartier de Ouenzé Mandzandza. » p.23

« Elle avait accepté sans hésiter, ce qui rajoutait à l’amour que Blaise lui portait. Car tout le monde leur disait que Mado était en terre ennemie…elle était loin de sa famille pour les uns…elle était prise au piège pour les autres.  » p.23

Structure littéraire

Le Sororat est un roman à plusieurs voix qui se veut « anti-tribaliques » à souhait, les couples sont mixtes (Ossélet (kouyou) et Madeleine Baka-Kabadio (kongo), Gossek (téké) et amélie Bérengère Bak-Kabadio ). Ces interactionS ethniques ne manquent pas d’enclencher des clashes comme, notamment, quand les jumeaux du couple mixte Ossélet/Baka-Kabadio doivent être baptisés. Pour quels patronymes opter ? Koumou, Péya de la nomenclature mbochi ou Bantsimba, Banzouzi de la nomenclature kongo ?

Conflit de compétence

Sur ce point, Dominique Nkoukou effleure un redoutable casse-tête ethnologique quant à la légitimité de la filiation clanique lorsque deux systèmes de parenté opposés (l’un patri l’autre matrilinéaire) entrent en relation matrimoniale. Le problème est : à quel clan appartient Ego  ? Les jumeaux d’Ossélet appartiennent au clan paternel puisque les kouyou sont patrilinéaires. Mais en même temps ils appartiennent au clan de Baka-Kabadio Madeleine puisque cette dernière relève d’un système de parenté matrilinéaire !

Matrilinéaires, les kongo le sont en effet. Autrement dit le frère de la mère de Mado (Bamana) a raison de chercher les poux sur la tête d’Oléa Ossié son beau-parent. C’est le propre d’une alliance entre deux sujets régis par deux systèmes de parenté antagonistes : les enfants sont légitimement revendiqués par les deux parties. En revanche, sur le plan légal patronymique, l’allié Oléa a raison : les jumeaux doivent s’appeler Koumou et Péya. Même en matrilinéarité, l’enfant porte le non du père et non de l’oncle maternel. Il y a dysharmonie. Bi-linéaire, le système de parenté téké n’aurait pas posé un tel casse-tête si Ngo Ntsié alias Gossek avait épousé Amélie Bérengère gérée par une idéologie matrilinéaire.

La part du réel

La question qu’on voudrait poser à l’auteur est celle de l’authenticité de ses personnages. Relèvent-ils de la fiction romanesque ou, comme certains chez Balzac, sont-ils des personnages réels ? Pour la cas du Père Grivaz de la mission Sainte-Marie de Ouénzé, j’ai la réponse. Ce bon curé spiritain (aujourd’hui décédé) a existé. Pour le reste, difficile de faire la part de l’imagination romanesque et du réalisme historique. Balzac modifiait les noms de ses personnages. Mais tout le monde comprit que Hector Hulot de La Cousine Bette était le substitut onomastique de Victor Hugo, son pote du courant romantique.

Humour congolais

Enfin l’humour. L’humour congolais existe. L’auteur le mobilise dans son discours. Il le mobilise si bien que parfois le roman prend une dimension régionaliste dont la sémantique peut parfois échapper à un lecteur étranger au microcosme culturel congolais. Le charme de l’ouvrage réside sans doute là. J’ai aimé "mofiti", "un deux, moko mibalé", "mokili tour à tour" , "madame matalana", "libanga na libumu"

A. Queffelec et A. Niangouna ont écrit Le Français au Congo , un lexique qui clarifie les expressions congolaises. Il est temps qu’on songe au dictionnaire "congolais/congolais" à l’usage des étrangers.

Le sororat, Dieudonné Nkounkou, 206p. Editions ICES, Essones 2010 ; 18 €