Somme toute l’écriture, chez Aïssatou, a été d’une rentabilité thérapeutique indéniable dans la mesure où sa sœur cadette a recouvré la santé après que l’auteure a écrit, à son attention, son premier roman « Les lions, les singes et les autres », un ouvrage dans lequel aucune allusion n’est cependant faite à la pathologie dont a souffert sa jeune parente.

Ca s’appelle « conjurer le sort ». Ca pourrait être aussi une conjuration du sortilège par la pensée, un retournement du cour des choses par la rhétorique. Depuis des millénaires, les Ecritures sauvent. Mais après tout, musulman ou chrétien, nous sommes avant tout africain(e)s, animistes de la rationalité, nègres fondamentaux césairiens, imbus de recettes symboliques, c’est-à-dire connectés au monde spirituel des ancêtres, source de nos solutions aux problèmes d’ici-bas. Momar Gaye, artiste de Mouans-Sartoux, appelle cette magie-là « Souffle d’Afrique ». Basile Ngangue Ebelle, farouche, végétarien désigne Jah Rastafari cette cosmogonie qui se nourrit du verbe.

Aïssatou D. Ehemba est venue à la littérature après être revenue d’un choc familial. Festival stylistique, l’ouvrage de Aïssatou D. Ehemba, cannoise d’origine sénégalaise, fait la part belle à la mise en abyme (histoire dans l’histoire), procédé prisé des contes africains tels que, autour du feu, nous les racontaient précisément nos grand-parents. « Je n’ai pas de modèle littéraire. Je tiens mon écriture des histoires que ma grand-mère a elle-même reçues de sa grand-mère » explique la jeune romancière qui a une maitrise en Droit.

Suquet, le village

Aïssatou D. Ehemba nous a raconté cette démarche littéraire ce samedi 23 juin au Suquet (Les Hauts de Cannes) autour d’un repas. Cité médiévale, Le Suquet est vécu dans les représentations de ses habitants comme un village au sens africain. Situé sur les cimes de la capitale azuréenne du cinéma, le village entretient une atmosphère sociologique en rupture avec les paillettes de la Croisière et la froideur bourgeoise de ses grands palaces. Basile Ngangue Ebelle, Douala, Lillois, Cannois en est le chef démocratiquement élu. Ce chef du village a plusieurs casquettes dont celle du président du Festival International du Film Panafricain. L’esprit de solidarité règne au village comme, par exemple, la souplesse du garagiste en face de l’école primaire Mont Chevalier empêché de rentrer chez lui (par Ego) mais refuse de battre le tam-tam pour alerter la fourrière.

Aussi le repas littéraire au Suquet, trois jours après la fête de la musique, pour reprendre Basile, participait d’une manière intelligente de marquer le « début de l’été ».

Génie romanesque

Le roman d’Aïssatou est en définitive un rayon de soleil aussi bien dans la vie de sa frangine que dans celle du lecteur. Même si la cannoise, née à Dakar, ne se reconnaît dans aucun modèle littéraire, il y a dans son écriture des mouvements qui rappellent le rythme senghorien. Ce n’est pas pur hasard. L’écrivaine vient du pays de Sembene Ousmane, Cheick Hamidou Kane ou du continent d’Amos Tutuola. Evidemment son écriture se nourrit également de littérature française et est également investie de culture anglo-saxonne dont d’ailleurs la langue, l’anglais, n’a aucun secret pour elle.

On dit du rire qu’il guérit. Exact. L’auteure a précisément réussi son plan en jouant à fond le registre du comique, sans faire une seule fois allusion au mal qui a failli emporter sa sœur. Pour un coup d’essai, « Les lions, les singes et les autres » est un coup de maître. Le second ouvrage « Phoenix » est un bébé des « Lions, les singes et les autres.  » Le second ne peut se lire sans le premier.

« On est tous des animaux » dit Basile qui ne mange que des légumes. La question « pourquoi ces titres animaliers des romans d’Aïssa ? » mérite d’être posée. Réponse : sans doute une allusion à la férocité du pouvoir en Afrique ainsi qu’a la façon des tyrans noirs de faire le malin avec la démocratie (Ce n’est qu’une hypothèse).

Le repas littéraire a été partagé dans la cour de l’école primaire Mont Chevalier, rue Hibert, où on a noté la présence du philosophe Hedi Majri, auteur d’un essai sur la déclaration Universelle des Droits de l’Homme de 1789 et de 1948, du chorégraphe Aimé, de la coiffeuse esthéticienne Sandrine, de Anne du Film Club de Cannes, de Yoan, de Miriam à qui on doit la cuisine du yassa de la soirée, de Viviane, de Ego qui a accompagné en musique un extrait du roman lu par l’auteure.

Simon Mavoula

Les lions, les singes et les autres, 148 pages, 2017, Sentiers Du Livre, 18 €

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