Sans l’air d’y toucher, Sassou a confié toutes les affaires judiciaires qui défraient la chronique à son coreligionnaire André Oko Ngakala (lire désormais Gakala, sans la nasale N). «  "kia ngui eho" - Gère-moi ça  » lui a dit le mentor.
Gakala, a alors géré au mieux de son intelligence. Il a fait du syncrétisme sauvage, mélangeant Code Napoléon et Code Mpila (mpila mossi kéba). « Je vais m’exprimer en français mais je vais appliquer la loi clanique. Je n’en ferai qu’une bouchée » a dit le procureur avant de nuancer : « Atso lé wa ka. »

La langue lingala

Dans les cas Jean-Marie Michel Mokoko, Modeste Mboukadia, Paulin Makaya, Oko Gakala a fait usage de la langue française. Puis, sans préavis, il est passé à la langue lingala dans l’affaire Ghys Fortuné Dombe Bemba, directeur de publication de Thalassa, condamné pour « atteinte à la sûreté de l’Etat. » Chassez le naturel, il revient au galop. Devant un public de journalistes et un personnel juridique tétanisés, Oko Gakala a lu son réquisitoire en lingala. Pas en kitouba bien que parité linguistique oblige. Mais dans la langue de Laurent Botséké, Henri Pangui et Dzokanga. On savait Gakala un sauvageon de l’homo juridicus, et le fait de parler lingala, presque l’indoubill , a ajouté à la barbarie de la chose. Dis-moi quelle langue tu parles, je te dirais ton rang social.

Les rires paulinien et dombésien

Sens aigu de l’ironie ou inconscience, Ghys Fortuné Dombé ( comme, en son heure, Paulin Makaya), a écouté sa condamnation en souriant voire en riant. C’est là une attitude de prévenu en porte-à-faux. Car ces messieurs du Tribunal Populaire, eux, ne plaisantent pas. Ce ne sont pas des gestionnaires du rire. Ici, à Brazzaville, la justice « selon le village » (mboa mboa)développe une sorte de volonté massive d’écraser les libertés humaines qui ferait pâlir de jalousie Néron en personne.

Atso a wa (tous vont mourir). A qui le tour dans les griffes d’Oko Gakala ? Parfait Kolélas ? Claudine Munari ? Clément Mierassa ? Guy Romains Kinfoussia ? Vous, moi ? Allez savoir. Le droit du plus fou étant toujours le meilleur, les meilleurs d’entre nous risquent de faire les frais d’André Oko Gakala, juge inique, juge loco (fou en cubain) pour peu qu’on ose lever la tête au passage du chef.

La formule interchangeable « Atteinte à la sûreté de l’Etat », bien que devenue la risée des réseaux sociaux, a fait dire au sieur Gakala «  édi problème ka » quand les modérés du régime lui ont dit que la bêtise avait des limites. Equipé comme l’armée de Zapata, il faut être dingo, par les temps qui courent, pour attenter à la sécurité de l’Etat de Sassou, certes crédité à 8%, mais sang pour sang fort.

Le pouvoir selon Sassou

Dans le droit mbochi le pouvoir n’est pas un gibier qu’on attrape avec un filet comme l’expliquait Sassou devant un étrange parlement de sages mbochi. Le pouvoir n’est pas une partie de chasse où le javelot transperce, le sang coule et où les morts ne se comptent pas, ne comptent pas. Au contraire, le kani est désigné sans effusion de sang, grâce à des rites de consécration où le sacré et le profane sont intimement liés. Le pouvoir est un contrat social et non une contrainte psychologique.

Droit traditionnel, droit rationnel

Tant qu’à appliquer le code pénal mbochi à l’ensemble des Congolais, pourquoi ne pas le faire dans les règles de l’art ? Car le droit traditionnel (mbochi, téké, kongo, bomitaba) regorge d’applications juridiques dont nos peuples peuvent s’enorgueillir et être satisfaits quant à la justesse des sentences. Nous eûmes André Nkéoua, mythique juge traditionnel des années 1960 ; qui épargna à nombre de litiges sociaux de prendre le chemin des prétoires modernes. André Nkéoua dit Tâ Nkéoua parvenait à dénouer des affaires de sorcellerie quand le Droit européen jetait l’éponge. Ce juge traditionnel faisait une immersion dans l’idéologie de la parenté en érigeant le postulat que la magie familiale est un fait qui existe. Il confondait les sorciers, les menaçait de mort. Humilié, le sorcier se rangeait et, le cours normal de l’existence reprenait ses droits. Allez faire comprendre ça à une juridiction occidentale ; on vous classera dans la catégorie des primitifs ou de ceux qui se situent dans la pensée prélogique voire dans la pensée sauvage.

Notre Code juridique traditionnel n’a pas à se faire des complexes. D’ailleurs à l’exclusion du Droit Romain, l’Afrique précoloniale jugeait avec équité, en toute impartialité, sans abus, dans une espèce de Loi du Talion, la peine correspondant au crime, c’est-à-dire sans disproportion. Pourquoi l’Afrique postcoloniale ne s’en sortirait-elle pas, aujourd’hui, sans que le droit napoléon n’interfère ?

Michel Innocent Peya

Précisément, un chercheur congolais en science politique que nos lecteurs connaissent, nous donne par dose homéopathique, un échantillon de ce droit positif issu de la tradition Mbochi. Michel Innocent Peya (car c’est lui) s’évertue de proposer des modèles de régulation de nos sociétés africaines. S’appuyant sur le concept de « démocratie à l’africaine » le politologue Michel Innocent Peya a élaboré une allégorie : celle de la termitière. A l’image de la société des hommes, les animaux sociaux (les termites) disposent de lois. Quand celles-ci sont transgressées, surviennent des squatteurs qui mettent tout sens dessus dessous. Il en va de même pour la société des hommes. Sauf qu’avant d’arriver à l’irréparable, les hommes ont cette capacité de dialoguer.

Michel Innocent Peya, a tiré du droit traditionnel Mbochi, la notion d’Ossambé (le Nzonzi kongo). Michel Innocent Peya a évoqué le « modèle Mandela » comme forme de résolution de conflit basée sur le pardon. Nelson Mandela instaura la réconciliation par le dialogue entre les anciens frères ennemis pour ériger une Nation arc-en-ciel.

L’Ossambé et le Nzonzi symbolisent la palabre fertile quand le conflit mine la société. La palabre est l’institution de la démocratie intraethnique transposable dans un contexte interethnique, voire interculturelle. Lorsque la crise surgit, se met en route la palabre pour évacuer toute tentation de guerre sanglante. Comme le droit anglais, la palabre est basée sur l’oralité. En 1990, le droit traditionnel réussit presque à faire valoir ses prérogatives quand Mgr Ernest Kombo proposa le serment de lavement des mains. On fuma le calumet de la paix et les tam-tam de guerre se turent. La magie du verbe opéra. On oublie souvent l’évangile de Jean « Au commencement était le verbe ». Autrement dit, d’abord palabrer pour ne pas se sabrer.

Jérôme Ollandet

Un autre chercheur, l’historien Jérôme Ollandet (s’il n’a pas changé de posture scientifique), a testé, dans une mémorable thèse universitaire, l’institution de la négociation et du dialogue entre sociétés Mbochi et Téké au siècle dernier. Le contact Téké/Mbochi s’est fait sans heurt grâce à la capacité de ces sociétés de faire usage de la parole au lieu de la sagaie et du javelot. Oko Gakala qui s’acharne sur Okombi Salissa aurait dû lire le doctorat d’Ollandet avant de statuer. La toponymie « Alima » dont se réclament Téké et Embosi (la calligraphie « embosi » est d’Ollandet) a toujours fonctionné comme tronc commun, trait d’union et non comme césure, et non comme censure voire sensure. D’où vient alors cette sémantique fascisante d’Okoko en 1978 « même les Téké veulent le pouvoir dans ce pays  » ? D’où vient-elle sinon d’une méconnaissance de la sociologie politique du Congo. (Guy Mafimba l’a judicieusement rappelé dans le point de presse à Paris le 16 janvier 2017). Honte à Okoko et à Oko.

Antoine Létembey Ambilly

Antoine Létembey Ambilly, homme politique et homme de Lettres, fut également un exemple de la fonction du dialogue dans les relations interethniques. Mbochi, il fut vice-président du MCDDI, formation politique du téké/lari Bernard Kolélas. On se souvient de l’éloge que l’auteur de « L’Europe inculpée » fit de l’Abbé Eugène Kakou, un lari sur les enseignements pédagogiques duquel des intellectuels de Boundji sont aujourd’hui redevables.

Par symétrie, rendons, au passage, hommage à Antoine Ngatsé, éminent enseignant, originaire d’Oyo, grand joueur d’harmonium comme l’Abbé Eugène Kakou et qui a formé des générations d’élèves à Ouenzé .

Quand on dit que la Nation congolaise est une et indivisible, c’est grâce à fils du pays qui œuvrèrent avec abnégation, sans calculs, sans arrières-pensées politiques.

L’Amicale de Matsoua

Dans les années 20, le matsouanisme fut un champ de dialogue de toutes les ethnies du Congo, téké, lari, mbochi, vili, bomitaba etc. Dans le Paris de Matsoua, la diaspora se fédérait pour revendiquer ses droits, sans distinction d’appartenance ethnique.

D’ailleurs la diaspora congolaise des années 2000 reproduit cet idéal qui prône une méthodologie de l’irrespect envers le tribalisme. La plate-forme des Assises d’abord sous la direction de Jean-Luc Malékat puis sous celle de Mawawa Mâwa-Kiese illustre cette transversalité ethnique qui faisait la qualité de l’Amicale des ressortissants de L’AEF.

A la fin des années 1950, deux grands leaders de la politique congolaise (Opangault et Youlou) firent bon usage du dialogue et de l’esprit amical pour épargner le chaos au pays. En d’autres termes, les Congolais sont capables du pur et du meilleur. Car « Congo mboa bisi aso »

La Conférence Nationale en 1991 ne fut rien moins qu’une agora où la parole circula sans fin afin de chasser les vieux démons de la révolution marxiste, chasser les monstruosités enfouis dans notre inconscient et instaurer l’esprit amical dans les représentations de l’autre.

La mission que le régime a confié à André Oko Gakala tourne le dos au dialogue que pourtant nombre de Congolais appellent de tous leurs vœux.

Même si, pensent d’autres Congolais, on ne dialogue pas avec les dictateurs sauf, comme dit Michel Innocent Peya, si on ne leur promet pas le bagne à leur chute finale.

Loubaki