Les Congolais ne demandent qu’à y croire. Bokamba Yangouma, un ancien apparatchik du PCT - qui avait néanmoins commencé sa mue avant la Conférence nationale de 1992 pour la tenue de laquelle il a joué un rôle décisif - se présente aujourd’hui devant ses compatriotes paré d’un nouveau costume : celui du chrétien qui, tout en faisant allégeance à Sassou, entend prêcher la bonne parole... dans le monde politique. Ne craignant ni l’ambiguïté ni le mélange des genres, il explique sa démarche (sa stratégie ?) dans le journal « la Semaine Africaine »

Jean-Michel Bokamba-Yangouma, président du M.g.c.c

« J’ai demandé pardon, je me suis réconcilié, pour libérer mon cœur »

Jean-Michel Bokamba-Yangouma a démarré, à partir du 22 mai 2004, une nouvelle vie politique, à la tête d’un nouveau parti : le M.g.c.c (Mouvement général des chrétiens, du Congo) qui a remplacé son ancien parti l’U.d.p.s pour (L’Union pour la démocratie et le progrès social) et qui fera sa sortie officielle le 12 juin prochain.

L’ancien dirigeant syndicaliste marxiste, membre du Bureau politique du P.c.t pendant 12 ans, ancien secrétaire général de la C.s.c (Confédération syndicale congolaise), de 1974 à 1997, est devenu un grand croyant chrétien. II a rencontré Dieu, comme il le dit, pendant son exil, au lendemain de la guerre de 1997. Dans l’interview qu’il nous a accordée, Jean-Michel Bokamba Yangouma, ancien proche du président Pascal Lissouba, parle, du fond de son cœur, de sa conversion au christianisme, de sa réconciliation avec le président Sassou Nguesso, et Gabriel Bokilo et de la mission qu’il s’est donnée de porter la parole de Dieu auprès des hommes politiques.

La Semaine Africaine : Monsieur le président, après la guerre de 1997, vous avez pris le chemin de l’exil. Aujourd’hui, vous êtes de retour au pays. Pouvez-vous nous dire ce qui a motivé votre retour ?

Bokamba-Yangouma : J’ai commencé ma vie politique en tant que responsable, en 1974 au P.c.t., 12 ans, membre du Bureau politique, 23 ans Secrétaire général de la C.s.c, ensuite premier vice-président du Conseil supérieur de la République, député, 1er vice-président de l’Assemblée nationale et président du Conseil économique social, ma dernière responsabilité. Je suis resté, donc, dans la sphère du pouvoir. Lorsqu’intervient la guerre de 1997, c’est une cassure qui se produit dans ma carrière politique. Pour moi, je considère que cela était nécessaire, parce que, de 74 à 97, je suis resté 23 ans dans les honneurs, dans une espèce d’auréole que d’autres n’ont pas eue. Puis, arrive la guerre. Il y a eu une cassure dans ma vie politique. Mais, ce temps, je ne le considère pas comme une sanction, mais plutôt comme une étape nécessaire à ma vie, parce que, jusque-là, quand les tiens parlaient de traversée du désert, moi je n’en avais qu’une idée tout à fait vague. Aujourd’hui, je peux en parler avec autorité, parce que je l’ai vécue.

La traversée du désert a été, pour moi, un moment d’introspection, de recherche, d’analyse et de réflexion. La grande victoire que j’ai enregistrée, pendant cette période, c’est la rencontre avec Dieu. C’est un moment inoubliable de ma vie. En décembre 1998, j’ai cherché la face de Dieu. Je me suis posé des questions : pourquoi, après tant de débâcles dans le pays, tant de morts, moi, je suis sorti vivant ? Ma femme et mes enfants, qui étaient à Mpila, abandonnés à eux-mêmes, sont sortis vivants, et c’est le président Sassou qui les a sortis de Mpila pour les placer à Moukondo. Lorsque j’ai analysé ces deux situations, j’ai dit : non, il y a la main de Dieu. Je me suis, donc, donne au Seigneur Jésus.

J’ai participé au dialogue national, à Brazzaville, en avril 2001. Lorsque j’ai vu l’état de la population, j’ai été interpellé. Je suis reparti à Paris rendre compte aux autres. Mais, ma décision de revenir était prise. Je me suis dit : peut-être que ma présence au pays peut aider à la recherche des solutions. J’ai demandé, j’ai prié, j’ai consulté les serviteurs de Dieu, ils m’ont, effectivement, encouragé à re¬venir au pays. Quand je suis rentré, j’ai cherché à rencontrer les autorités du pays. Dieu merci, j’ai pu rencontrer le président de la République. J’ai discuté avec lui de tous ces problèmes.

La S.A. : Justement, vous vous êtes brouillé avec le président Sassou, à partir de 90, alors que vous étiez encore membre du Bureau politique du P.c.t et secrétaire général de la C.s.c. Vous avez été un des grands acteurs qui ont favorisé l’avènement de la Conférence nationale souveraine, en février 1991. Est-ce qu’aujourd’hui, on peut dire qu’il y a une véritable réconciliation entre vous et le président Sassou ?

B.Y : Je prends cette question dans un sens beaucoup plus large. Je vous ai dit que j’ai appris à connaître Christ, et donc, à vivre l’expérience de Christ. A partir de ce moment-là, j’ai demandé au Seigneur de me donner la force, non seulement de pardonner, mais aussi de savoir demander pardon, de m’humilier, parce que je ne voudrais pas être comme un pharisien. En 1991, lorsque nous avons tenu la Conférence nationale, j’avais été interviewé le 10 juin. Et on m’a demandé : « Maintenant qu’on a lavé les mains, est-ce que tout va bien marcher ? J’avais répondu : « Si à la place des mains, on s’était lavé les coeurs, j’aurais pu le croire. Mais, tel que c’est fait : on a tout juste lavé les mains. C’est l’extérieur. C’est l’apparent. Je n’accorde pas beaucoup de crédit à cela, car l’homme est foncièrement mauvais ». C’est l’intérieur qui compte et non l’extérieur. Et vous savez ce qui est arrivé par la suite au pays.

Donc, en ce qui concerne mon cas personnel, quand j’ai ren¬contré le président Sassou, je lui ai rappelé d’abord que nous avons connu des moments de vie ensemble, en tant que membres du Bureau poli¬tique du P.c.t. Tout ce que j’ai souligné comme responsabilité politique, c’était sous lui. Mais, brutalement, je suis cet instrument que le Seigneur a, certainement, -moi je ne le savais pas-, utilisé, pour qu’il y ait des changements dans ce pays, à savoir le multipartisme et la démocratie. En menant ce combat, il est évident que le président Sassou apparaissait, à ce moment-la, comme l’homme a qui je faisais réellement du tort. Je sais que cela a fini par déboucher sur des élections libres et transparentes. Les résultats, nous les connaissons.

La première des choses, quand j’ai rencontré le président Sassou, c’était de lui demander pardon, vu le déballage fait à la Conférence nationale. Que cela l’ait été sur des bases véridiques, je l’aurais compris. Mais, comme c’était empreint de mensonge, de tricherie, d’hypocrisie, de règlements de comptes, je dis, il y a eu dérapage. J’ai demandé pardon auprès du président, parce que j’ai contribué, effectivement, à amplifier le mal, à ce moment-là.

Donc, en le faisant, tout ce que je ressentais aussi comme amertume, vis-à-vis de lui, je le lui ai pardonné. Pour moi, aujourd’hui, le président Sassou est président de la République. Il est là, ce n’est pas par sa volonté. C’est Dieu qui l’a placé là, parce que tout pouvoir vient de Dieu. Je lui dois respect, en tant qu’autorité suprême. C’est mon frère. Je me suis réconcilié avec lui, sur la base de mes convictions chrétiennes.

J’ai poursuivi, justement, cet effort de réconciliation, avec tous les autres frères, parce que je ne voulais plus, en tant que chrétien, avoir des états d’âme, une place dans mon coeur où subsisteraient la haine, la vengeance. J’ai vraiment tenu à libérer mon cœur. Je l’ai fait avec le président Sassou. II est président de la République, je suis un citoyen de ce pays, je reconnais en lui mon chef. II est mon frère. Je me suis mal comporté vis-à-vis de lui, je lui ai demandé pardon. Tout comme, aujourd’hui, avec mon frère Bokilo, nous sommes restés, pratiquement, 12 ans, sans nous parler. Dire qu’avant cela, nous mangions ensemble, nous nous promenions ensemble Quand on passe 12 ans, sans arriver à se saluer, ça été très, très difficile pour moi. Dans la chair, J’ai essayé de chercher des solutions, je n’en ai pas trouvé. J’ai vu cela en prière. Dieu m’a aidé.

Mais, il n’y a pas que Bokilo. Je me suis réconcilié, d’abord, avec Bopaka, mon neveu, avec Bongouandé, mon neveu, et avec Wongolo Mokoko, mon petit-fils. La dernière personne, c’était Bokilo. Il fallait, absolument, que cela se fasse.

Donc, depuis que je l’ai fait, vraiment, je me sens libéré. Je crois que cet exemple, nous voulons l’investir, justement, dans la nation, dans notre pays. Que ce ne soit pas un cas isolé qui concerne les ca¬dres de Mossaka.

La S.A. : Il y en a qui, en politique, considèrent le fait de demander pardon à l’autre, à son frère, comme un signe de faiblesse. N’avez-vous pas peur que votre démarche ne soit interprétée comme un signe de faiblesse à l’égard du président Sassou ?

B.Y. : Si on raisonne dans la chair, on a vite fait de dire : « Ça, c’est fini, Bokamba a demandé pardon ». Non, je pense que le pardon n’est pas un problème de classe. Même vis-à-vis de ses enfants, il faut demander pardon, quand on mal agi. Moi, j’ai demandé pardon à mes enfants, en leur disant : Je suis votre père, je fais la politique. Si dans ma manière de faire la politique, hier, je vous ai créé des difficultés, je vous demande pardon ! Parce que mes enfants ne pouvaient même plus avoir un brin de travail quelque part. Dès que le nom Bokamba apparaissait, ils étaient rayés.

J’ai demandé pardon aux membres de ma famille : « Je suis homme politique. J’ai fait la politique. Je suis parti. Mais, vous qui êtes restés, si vous avez subi, certainement, c’est à cause de moi ».

J’ai demandé pardon au peuple congolais, en tant que cadre politique. La guerre de 1997 a éclaté, je n’étais pas ici. J’étais à Libreville. Je suis revenu, ici, le 23 juin. Mais, le fait d’être cadre politique, appartenant à une famille politique, présent ou absent, je suis comptable de ce qui s’est passé. J’ai demandé pardon au peuple congolais.

Pour moi, le pardon, en tant que chrétien, c’est une force extraordinaire. S’humilier, c’est une grande puissance. Le président Sassou aurait pu refuser. Dès lors qu’il a accepté, il m’a donné là une occasion d’être vraiment en phase avec ma conscience. Et donc, je le remercie pour ça. Demander pardon n’est pas une faiblesse. On nous dit : l’humilité précède la gloire.

La S.A. : Maintenant que vous avez créé un parti assis sur des valeurs chrétiennes, dans l’état actuel du pays, par rapport à son avenir, quelles sont vos priorités, comment voyez-vous le sens de votre combat politique à venir ?

B.Y. : J’ai fait la lecture de la vie politique du pays. Lorsqu’on parle des guerres de 93, 97, 98 etc., il y a quelque chose qui vient à l’esprit : le manque d’amour. C’est pourquoi, nous, en tant que parti chrétien, nous prônons l’amour. II faut ramener le peuple de Dieu à reconnaître Dieu et à aimer en tant que Créateur. C’est l’une des priorités de notre parti.

Deuxièmement, il y a la moralisation de la vie. Aujourd’hui quel discours humain vous pouvez tenir à l’endroit de notre jeunesse ? II faut recourir aux valeurs chrétiennes, si on veut moraliser notre société. La moralisation aussi dans la gestion de la chose publique. Un chrétien qui devient ministre doit introduire les vertus chrétiennes dans la gestion de son ministère. II faut commencer par là. Que dit la loi de Dieu, lorsque vous gérez les finances, le pétrole, le bois, les impôts, les douanes et autres ? La loi de Dieu dit : .Tu ne voleras pas ». Appliquons cela dans la politique. C’est aussi simple que ça ! J’ai suivi le président, lors de sa tournée dans le Nord du pays. II a cité un certain nombre de projets dont l’argent a été débloqué mais, au moment de l’évaluation, on constate que rien n’a été fait. Certainement les gens ont soustrait ce qui allait permettre de réaliser ces projets. Que dit la loi de Dieu ? « Tu ne voleras pas ».

Donc, la moralisation, au plan de la gestion du bien public, est une nécessité. Par contre, si on moralise et qu’il y a, malgré tout, des gens qui vont à contre courant de ça, il faut les sanctionner. Dieu aussi est un Dieu de justice.

La S.A. : Tout ceci dit pour revenir sur la scène politique, Bokamba-Yangouma et son nouveau parti, ou se situent-ils, à l’op¬position, à la majorité ou au centre ?

B.Y. : En réalité, au plan politique tout court, nous sommes au centre. Mais, lorsqu’on se dit parti chrétien, on n’a plus de bord. On est obligé de se mettre au-dessus, parce qu’il faut être en harmonie avec tout le, monde, avec le pouvoir, l’opposition, pour que dans le souci d’unir le peuple, notre message soit accepté par tour le monde. Nous n’avons pas d’ennemis : les Congolais qui sont au pouvoir, sont nos frères, ceux qui sont a l’opposition, sont nos frères. Donc. aujourd’hui, la mission de notre parti, c’est de rassembler tout le monde, par les vertus d’amour, de vérité et de justice.

La S.A. : Parlant de la réconciliation, il y a toujours des leaders politiques en exil. De temps à autres, il y a des propos assez durs qui se lancent entre les exilés et ceux qui sont au pouvoir à Brazzaville. Qu’allez-vous faire, pour emmener la réconciliation à ce niveau là ?

B.Y. : J’ai une mission, c’est la parole de Dieu. Tous ceux qui ne tiennent pas compte de la situation du peuple aujourd’hui, agissent sans Dieu. Mon rôle, aujourd’hui, c’est de dire aux frères qui sont au pouvoir, aux frères qui sont à l’opposition en exil, il faut nous humilier. Chaque fois qu’on parle, II faut toujours se poser la question de savoir, ai-je contribué à faire avancer les choses dans mon pays ? Sinon, je dois je me remettre en cause.

Avec mon parti, je me suis donné la mission de porter la parole de Dieu dans les milieux politiques. Je dois parler de Jésus à mes frères qui dirigent les institutions nationales, pour que les choses changent, selon la volonté de Dieu. II y en a qui pensent que je suis devenu pasteur, Non, je pense que les vertus chré¬tiennes peuvent nous aider à bâtir notre pays.

Propos recueillis par Joachim Mbanza

Voir aussi : Le MGCC, nouveau parti politique, va être lancé au Congo