« Livre de Paris », ancien « Salon du Livre de Paris », édition 2019, a fermé ses portes lundi 18 mars 2019. Comme le hasard fait mal les choses ! Marien Ngouabi fut assassiné la même date, 42 ans plus tôt.

On pensait le Congo avoir fait son deuil du Salon littéraire, haut lieu international de la visibilité intellectuelle d’une nation. Après deux ans d’éclipse, notre pays a timidement pointé sa bobine à Paris samedi, dimanche et lundi. Ces deux ans de vacance laissent pantois les amoureux du livre et ceux qui ont la fibre patriotique intacte car dans le cas de notre pays, ce n’est pas faute de compter une pléthore d’écrivaines et d’écrivains.

Surnommé parfois gaillardement « Quartier Latin d’Afrique », notre pays ne manque jamais de rappeler à qui veut l’entendre qu’il a accouché des génies romanesques de la trempe de Jean-Malonga, Soni Labou Tan’Si, Tchicaya U Tam’Si, Létembey Ambilly, Henri Lopes, Tati-Loutard, Alain Mabanckou.

Cependant lorsqu’on regarde le choix cornélien de cette année, on peut supposer que la sélection nationale a joué la carte de la découverte. Les auteurs recensés au stand du Congo relèvent pour la plupart du bataillon inconnu. Mais on peut formuler également l’hypothèse que la sélection a relevé davantage de la distinction sentimentale que de l’objectivité aveugle insensible au parti-pris idéologique. Tout se passe comme si on a plus de chances de figurer dans le classement versaillais quand on s’appelle Hugues Ngouolondélé, auteur de l’essai ( Le Parti Congolais du Travail) que lorsqu’on s’appelle Guy Alexandre Sounda auteur de (Confessions d’une Sardine sans tête) titre digne de figurer dans l’Oulipo (Ouvroir de littérature potentielle).

Le stand

Les méchantes langues ont comparé le stand du Congo à une cabine téléphonique tant il frôlait le confinement et l’exiguïté. Dommage qu’après la dynamique instaurée jadis par la plateforme Le Bassin du Congo, la présence de notre pays au salon rétrécit chaque année comme peau de chagrin.

Mais, à la décharge de la délégation congolaise, la participation au Salon a été envisagée « par défaut ». Parce que la nature a horreur du vide, cette année Le Congo a résolu de revenir à la charge pour éviter le vertige de l’oubli, quitte à le faire dans l’impréparation totale. Résultat : succès en demi-teinte.
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Po na Ekolo

Le Congo a, au bout du compte, rattrapé le fiacre grâce à l’association Po Na Ekolo (En avant pour le Congo) présidée par… Hugues Ngouélondélé, ancien maire de Brazzaville, Ministre des Sports. Le président H. Ngouélondélé a été représenté à Paris par Digne Elvis Okombi Tshalissan, ancien secrétaire d’Etat, aujourd’hui chargé des liens entre le gouvernement et le Parlement.
Quant à l’intitulé Po Na Ekolo, même si le lingala est un vernaculaire national, les esprits chagrins y ont vu une mbochisation du mode de communication officiel au Congo sous Sassou.

Coup de chapeau à Marie-Alfred Ngoma des Dépêches de Brazzaville qui a assuré avec brio la logistique formelle du stand congolais.
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Editions Paari

Le Congo a également sauvé la face, Porte de Versailles, grâce à un acteur majeur de l’Edition, Mawawa Kiessé, directeur des Editions Paari dont l’un des ouvrages exposés, Les sources du mal congolais, va faire du bruit un de ces quatre. Composé de notes rassemblées par Aimé Matsika, le livre ne fait pas dans la dentelle quant à l’analyse politique du Congo depuis la période Youlou/Opangault jusqu’à la pénible période du « Chemin d’avenir ».
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Tout stand est une tribune politique. Bonaventure Mbaya, ancien Ministre de la Jeunesse et des Sports du Congo-Brazzaville sous la Transition, membre de l’Internationale Socialiste, a été tour à tour aperçu au stand de Paari et de Po Na Ekolo. Le lien entre l’homme politique et la critique est le même entre une allumette et un bidon d’essence. Il suffit de peu pour que l’incendie prenne. La date du 18 mars est un efficace combustible. C’est tout juste si Bonaventure n’a pas explosé quand nous lui avons mis sous le nez l’énigme de l’assassinat de Marien Ngouabi. « C’est un coup d’état de palais !  » s’est-il enflammé alors que, à ses côtés, virulent opposant sur la place de Paris, Eugène Fernand Loubelo, attise le foyer de la rhétorique anti-CMP. « Le rapport de la commission assassinat dirigé par Masséma a éclairé la lanterne de tout le monde sur ceux qui ont occis Ngouabi »

Médecin, Eugène-Fernand Loubelo a écrit : « Voyage intérieur du bruit. De l’oreille au cerveau. » L’ouvrage met en garde contre l’abus des décibels. Le bruit physique est nocif. Loubélo ne dit rien sur l’impact du bruit politique dans le combat. Abdelaziz Bouteflika a mordu la poussière grâce à un mouvement social du peuple algérien mené dans le silence.
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Le stand de Paari a fait la part belle à l’essai politique en articulant des thématiques pour lesquels les Congolais sont sensibles : la période JMNR, sous Alphonse Massamba-Débat, l’assassinat de Ngouabi Marien, le coup d’état du 5 juin 1997. Paari n’est pas non plus sourd à l’essai philosophique, conceptualisé dans « La Revue Congolaise de Métaphysique » sous la direction de Charles Nkounkou, très critique à la notion juridique des Droits de l’homme. Paari publie également une revue d’épistémologie des sciences sous la houlette du Physicien Mboka Kiessé.

Budget

D’où vient le fric de Po na Ekolo  ? Au moment où la République chante sur les toits le refrain de la crise ayant généré la rupture, la question du financement du Salon n’a pas manqué de susciter des supputations. Le problème sera posé à Digne Elvis Okombi Tsalissan par Antony Mouyongui sur la chaîne Ziana-Tv à l’occasion d’un direct.

« On s’est battu comme on a pu. Pour nous c’est un début. Ceux qui ont l’habitude nous ont dit que le salon 2020 se prépare dès aujourd’hui. Fort de cet avis, on fera mieux l’année prochaine  » a promis Digne Elvis Okombi Tsalissa.

Meilleur stand africain
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Sur le chapitre « pourquoi lui et pas moi », le prix du stand le mieux décoré a été décerné à la Côte d’Ivoire. De quoi être frustré surtout quand, dirait Gabriel Kinssa, on est un pays, le Congo, qui a des « moyens d’investir dans la culture. » Mitoyens de celui du Congo, les stands de La Guinée, du Mali et du Sénégal faisaient également triste mine. Ce sont pourtant des nations littéraires de renom. Dans le cas de la Guinée, l’ambassadeur de ce pays à Paris, Amara, a personnellement visité le site du pays de Camara Laye sans trop se formaliser sur la sobriété des lieux. Toutefois, ajoutera-t-il à propos du stand Po na Ekolo  : « Au temps d’Henri Lopes c’était dix fois plus grand. Est-ce que la cuture a baissé ? »
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Ancien de l’Unesco, le diplomate guinéen a sauté de joie lorsqu’il a croisé une ancienne collègue au site Po na Ekolo. Auteure de deux ouvrages, Alfoncine Nyélenga Bouya (car c’est elle), ancienne fonctionnaire de l’Unesco a été l’une des icônes du stand congolais ce 18 mars.

Retour sur l’ouverture

Au vernissage, samedi 16 mars, la logistique a pu mettre la main sur une tête d’affiche, Emmanuel Boundzéki Dongala. L’auteur congolais a atteint le niveau de romancier de l’universel en consacrant son dernier roman à la musique classique. « La Sonate à Bridgetower » est une œuvre qui porte sur un compositeur méconnu, George Bridgetower, mulâtre, contemporain de Beethoven qui lui dédia une très complexe œuvre difficile à exécuter pour un amateur. On reconnaît la puissance littéraire d’un écrivain à sa manière d’oublier son propre pays pour parler des réalités situées au-delà de son horizon intellectuel.

Cela dit, il faut se lever tôt comme un pinson pour capturer une pointure de la trempe d’Alain Mabanckou, Prix Renaudot. Ce d’autant plus que le pavé en béton armé jeté dans la marre par son dernier roman sur le 18 mars 1977, Les Cigognes sont immortelles, ne pouvait que le cataloguer comme persona non grata à Versailles. C’est également en vain qu’on pouvait chercher avec une lampe-torche Wilfried N’Sondé au milieu des ouvrages suggérés par Po na Ekolo. La même difficulté s’est ressentie avec les auteures comme Liss Kihindou, Véronique Diarra, Noëlle Bizi Bazouma, Sylvie Mokoko, Marie-Léontine Tchibinda, Eveline Mankou etc. Sur le registre « Femme je vous snobe », Pona Ekolo a de quoi se frotter les mains de phallo.
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Liste non exhaustive des ouvrages présents sur le stand : Dibakana Mankessi (Atipo, mon mari), Raymond Loko (Les messagers de la paix, Les sentiers de l’au-delà) Jeassy E. Loemba ( Une peur morbide), Emma Mireille Opa (Seule la lutte libère), Digne Elvis Tsalissa Okombi (Au nom de l’amour), Gaétan Ngoma (Sentier d’expérience), Henri Ndjombo (Le mal de terre), Dibakana Mankessi, Auguy Ibangan Itoua Ndinga (Maman je reviens bientôt), Gabriel Nkissa, Noel-Kodia Ramata (Anthologie analytique de la nouvelle génération des écrivains congolais).

Était présente sur le site, Cécile Langlois, éditrice française (Editions Cécile Langlois ). La professionnelle du livre dit avoir été frappée par la qualité extraordinaire des manuscrits congolais. Noël-Kodia Ramata lui doit son dernier essai littéraire. Elément clef de la chaine graphique, que serait l’œuvre livresque sans l’éditeur ? Une lettre morte, sans existence physique matérielle. Combien de manuscrits souffrent le martyr de l’incognito faute de maison d’édition fiable ! Assurément, les tiroirs des Congolais, ces gourmands de l’écriture, recèlent de ces chefs-d’œuvre inconnus dont parle Balzac.

Alfoncine Nyélenga Bouya, nouvelliste, romancière, conférencière

Invitée lundi 18 mars, Alfoncine Nyélénga Bouya, venue de Belgique, a écrit Makandal dans le sang et Le rendez-vous de Mombin-Crochu. Comme chez Emmanuel Dongala, Le rendez-vous de Mombin-Crochu est une délocalisation géographique d’écriture. Congolaise, A. Nyélenga Bouya situe son intrigue en Haïti, rupture de champ méthodologique qui a agréablement étonné le public caraïbéen. La presse de Port-au-Prince l’a couverte de fleurs. Ayant beaucoup voyagé en Afrique, (Sénégal, Cameroun, Liberia…) A.N.B se dit à juste titre « pluriculturelle ». Sa fascination d’Haïti vient d’un prof, monsieur Gilbert, qui lui enseigna les maths au lycée Savorgnan de Brazza. Haïtien et opposant politique, monsieur Gilbert se retrouva à Brazzaville, si loin et si près de ses racines, après avoir fuit le duvaliérisme dans son pays de naissance.
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Haïti est un bout symbolique d’Afrique dont les habitants, n’ayant jamais mis pieds sur le continent noir, ont des révélations géographiques de la terre de leurs ancêtres avec une impressionnante exactitude due aux songes. La toponymie de l’île est un indicateur de la véracité de ces songes, convergence entre les imaginaires qui prouve que la déportation n’a rien réparé mais rien séparé non plus. La nomenclature des lieux-dits comme Mayumbé (Mayombe chez nous), symbole d’un relief surélevé, est éloquente.

Nyelenga a toujours écrit. Notamment dans l’exercice de son travail où la rédaction des rapports demande une maitrise de la syntaxe. Elle a commencé d’écrire pour conjurer la critique que lui fit, enfant, un cousin. « De là haut, ton cousin doit regretter d’avoir voulu tuer ta Muse » lui a plaisamment dit Antony Mouyongui durant l’interview.

Gabriel Nkissa

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Au cours d’une interview sur le stand Po na Ekolo, G. Nkissa conteur et écrivain, nous a décliné un savoureux morceau de littérature qu’on peut considérer comme la meilleure synthèse de la participation du Congo au Salon du Livre de Paris. Les enfants d’Afrique doivent se battre postula le poète franco-sénégalais. Oyez ça !

Afrique mon Afrique

Afrique dis-moi Afrique
Est-ce donc toi ce dos qui se courbe
Et se couche sous le poids de l’humilité
Ce dos tremblant à zébrures rouges
Qui dit oui au fouet sur les routes de midi
Alors gravement une voix me répondit
Fils impétueux cet arbre robuste et jeune
Cet arbre là-bas
Splendidement seul au milieu des fleurs
Blanches et fanées
C`est L’Afrique ton Afrique qui repousse
Qui repousse patiemment obstinément
Et dont les fruits ont peu à peu
L’amère saveur de la liberté.
(David Léon Mandessi Diop ) 1927 - 1960.
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