Bedel Baouna, journaliste et critique littéraire, a écrit un roman très œdipien au titre énigmatique : « Brazzaville, ma mère  » . Ayant convoqué un nombre important de stratégies de la narration, entre autres le coup de théâtre, son roman peut compter parmi les meilleurs jamais produits dans la littérature congolaise de cette dernière décennie. L’auteur a échappé aux poncifs de la guerre civile qui font d’ordinaire la trame des romans congolais depuis que les évènements du 5 juin 1997 ont donné une autre orientation aux œuvres de l’esprit, rive droite du fleuve Congo.

Complexe de Marianne

Il serait insensé de dire que si Victor Hugo a écrit « Mon père, ce héros », si Marcel Pagnol a magnifié « l son père » et si Camara Laye a loué sa mère, on pourrait penser que Bedel Baouna (en tout cas par le biais de son héroïne Florence) a entonné la gloire de (sa) génitrice dans « Brazzaville, ma mère ». Loin de là. Le titre est trompeur. Au contraire, en fait de gloire maternelle, l’auteur a plutôt noirci la figure de sa maman donnant alors raison à Freud qui, dans sa topique oedipienne, identifie chez l’enfant un sentiment ambivalent (haine et amour) à l’égard du parent du sexe opposé.

Ici, étant donné que Florence est à la recherche de l’image du père dont (dans l’imaginaire) elle tombe amoureuse au bout du compte, on peut évoquer à juste titre le « complexe de Marianne », l’inverse du complexe d’Œdipe où la petite fille est amoureuse de son père en étant jalouse de sa mère. L’héroïne de Bedel Baouna, liquidera ( très bien d’ailleurs) son complexe triangulaire dans un village du Nord de la République, à côté d’Owando. On aurait dit « Ombélé », village natal de l’enfant unique d’une certaine « Mama Mboualé » magnifiée jadis dans une célèbre oraison funèbre sur fond de fratricide et d’hypocrisie. C’est là aussi l’une des caractéristiques du livre de Bedel Baouna, à savoir : toute ressemblance avec les faits réels n’est pas fortuite. On peut même dire qu’il s’agit de l’expression fantasmagorique des faits historiques ayant eu lieu dans la réalité.

Jeux de noms

En poussant l’analyse, rien ne dit que la mère de l’héroïne n’est pas la métaphore de Jeanne-d’Arc, la Pucelle d’Orléans, taxée de sorcière avant d’être brûlée sur le bûcher dans un rite de purification. C’est le sort que mérite Jeanne la Congolaise, mère-sévère menant une vie clair/obscure.

Je le dis non pas parce que, d’entrée, l’auteur s’appuie sur le mythe platonicien de la caverne mais parce que le mode de production des noms des héros « baounadiens » tient de l’anagramme. Martin Brime (pour Martin Mbéri), Jean Ngo (pour Ngouabi) en sont la preuve. Il est vrai qu’il s’agit plus de calembours que d’anagrammes au sens strict de cette figure de style. Car du point de vue anagrammatique le prénom « Jeanne » eut pu donner Naja, ce d’autant plus que le personnage est venimeux, voire vénéneux, pourquoi pas vénal...

« Marien », aurait eu pour anagramme « Nieram » au lieu de « Jaurès » patronyme qui, lui, aurait débouché sur Jr. (comme le personnage machiavélique de Dallas, célèbre feuilleton américain des années 1980.)

Le procédé onomastique est balzacien puisqu’il est de notoriété publique que l’auteur de La Comédie Humaine nomma son ami Victor Hugo « Hector Hulot » dans La Cousine Bette. Boris Vian, lui parle de « Jean-Sol Parte » pour Jean-Paul Sartre. Dans le calembour, selon Freud, c’est toujours l’inconscient qui s’exprime chez le sujet. Martin Mberi, alias Martin Brime, connu pour ses coups de poignard dans la réalité, trouve dans « Brazzaville, ma mère » un statut honorable comme si l’auteur voulait rectifier le sordide préjugé de « Judas de la politique congolaise » qui court sur le personnage.

Le champ du pouvoir

Bon le lecteur aura compris que « Brazzaville, ma mère », est un roman éminemment politique. Et pourtant le sujet traité repose sur les rapports conflictuels entre une mère et sa fille. Je dirai plutôt qu’il s’agit d’un roman sur le pouvoir comme rite d’interaction et comme « gestion d’un Etat ».

De quoi est-il question ?

Une fille (Florence), née quasiment sous X, retrouve sa mère (Jeanne) après une trentaine d’années de séparation. A trois ans, Florence est élevée par son oncle Al à Paris. Alors qu’elle va sur sa trente-cinquième année, Flo, journaliste, entreprend de se rendre à Brazzaville faire enfin connaissance avec sa mère et, faisant d’une pierre deux coups, retrouver, à l’occasion, son père biologique.

A Brazzaville, Florence découvre que sa mère est à la tête d’une colossale fortune dont on a du mal à définir l’origine. Après lui avoir présenté, au passage, une demi-sœur, une cadette métisse dont Florence était loin de soupçonner l’existence, Jeanne Diawa lui dévoile un pan de sa vie fondée sur le sordide en dépit des apparences de générosité.

Splendeurs et misères d’une courtisanne

Jeanne aurait incarné le rôle de Mata Hari dans un film que cela n’aurait pas choqué Florence tant sa génitrice était capable de vendre père et mère (fils et fille ?) pour atteindre ses objectifs. Les liens de crimes dit-elle sont plus solides que les liens biologiques. Qui sont mes frères, qui sont mes sœurs ? (aurait-elle pu dire comme Le Nazaréen ) Mes frères, ce ne sont pas mes utérins, ce sont ceux qui font ma volonté, appliquent mes préceptes. La métaphore est de Jésus. Mais dans la bouche de Jeanne, elle s’alimente chez Machiavel ou alors du Cardinal de Mazarin, auteur d’un bréviaire sur la façon de manipuler les autres afin d’avoir du pouvoir sur eux. Car Jeanne est une intrigante de haut vol, une Madame de Pompadour de l’espèce congolaise.

Selon les clés de la transposition, on aurait dit Célestine Kouakoua sous le masque de Jeanne ou Claudine Munari n’eut-été la variable ethnique, car Jeanne Diawa (on pense à une certaine Dira) est Mbochi de la Cuvette. En tout cas il s’agit d’un Congo contemporain, dirigé par ceux qui disent « Allons seulement » étonnant apophtegme qui tient davantage du parler petit-nègre que d’un postulat de commandement politique.

Grâce à une mise en abyme, (pp 122-126) où il cite le journal intime de Jeanne, l’auteur nous cache à peine le rôle que la mère de Florence joue auprès de Jaurès, son amant, Dalila trahissant Samson. Dans ce cas les clés de la démystification littéraire auraient aidé d’ouvrir le casier « Céline Ngouabi », femme de pouvoir qu’une rumeur positionne dans l’enceinte de l’Etat-Major, un 18 mars 1977, comme un témoin de la tragédie shakespearienne qui y eut lieu. Mais qui est réellement Jeanne Diawa ? une belle ? Une bête ? Les deux à la fois ? La Ngalifourou du champ politique congolais ?

Nous avons notre petite idée sur cette vamp doublée de veuve noire.

Comme Agatha Christie, reine anglaise du coup de théâtre, Bedel Baouna, brouille les cartes en donnant des fausses dates. 1979, année de l’exécution sommaire de Jaurès met sur une fausse piste ceux qui connaissent l’histoire réelle du Congo qui a accouché de « L’homme du 8 février 1979 ».

Anticléricalisme

Dans « Brazzaville, ma mère », le lecteur est aux portes dantesques de l’Enfer.
Des thèmes de la décadence y jouent allègrement les airs de La Flûte Enchantée : des prêtres se vautrant dans la luxure, l’usage des stupéfiants, relations sexuelles à la limite de l’orgie, femmes fontaines, libido extraconjugale assumée, désacralisation des rites mortuaires, pleurer-rire au cours des cérémonies funèbres. Tout un cocktail du salace. Ecoutez ça :
« Au salon stagne un fort remugle de chanvre indien . Avachie dans un canapé en cuir beige, ma mère en déshabillé noir, s’autorise une pause méritée. Le regard vide posé sur une bouteille de vieux whisky écossais, à moitié consommée. A côté d’elle, en slip, la croix autour du coup, son petit ami, le prêtre, repu à son tour ronfle sur sa soutane fraîche. »(p 36)
On ne peut être plus anticlérical dans ce morceau choisi. Ici on « bouffe du curé » (pour reprendre un reproche fait à Balzac).

Comme en nouvelle psychiatrie, selon nous, Jeanne nous renvoie à nous-même, à notre propre misère humaine. En vérité c’est la société congolaise sous Sassou qui est malade ; Jeanne en est l’échantillon représentatif.

Illustration de la pathologie congolaise ou le malaise dans la civilisation

Le pleurer-rire
L’irrespect des morts se constate avec la difficulté de faire la part entre tragédie et comédie.
«  Sous la tente les pleureuses professionnelles s’interrompent. Brutalement. D’un geste de la main, leur patron leur a signifié d’arrêter le travail. Il est en colère. En colère contre le beau-frère de défunt. Selon les termes du contrat, ces pleureuses ne devaient officier que trois heures. Pas plus. Or, là, le beau-frère demande de faire durer la scène et de dire à ses employés d’entrer en transe. Ce qu’il ne veut pas.  » (p.131)
Très savoureux. Ca remet en cause l’authenticité des transes (manifestation de l’Esprit Saint) dans les Eglises de Réveil ou chez le Charismatiques catholiques. Problème : Transe = tremblement de la chair sous l’action du Saint-Esprit ou comédie humaine ?

Résolutions d’outre-tombe

« S’enclenche une négociation interminable sous l’œil vigilant du défunt.
De son cercueil, il doit se dire que cet irrespect lui donne finalement raison : il était temps pour lui de quitter la terre des hommes, trop méchant.
 » (p. 131)

La veuve joyeuse

Luxure et goût du lucre rivalisent.
«  La veuve se soucie beaucoup plus de son corps que de l’épave de son mari. Maquilleuse de renom, sa peau est vraiment claire sous l’effet de l’hydroquinone – elle traîne une tonne de bijoux et d’accessoire. D’une main elle tient un sac en crocodile et de l’autre des lunettes de soleil. Elle porte une robe turquoise qui dessine les contours de ses cuisses. »
Ici B. Baouna atteint l’asymptote de la morale délétère :
« Un homme s’approche d’elle et lui dit :
- Bravo, madame !
La veuve remercie.
Que feras-tu des 4x4 ? lui demanda-t-il.
-  Oh, tu sais quoi ! J’en garderai cinq et les cinq autres iront à ma belle famille, répond-elle sans se départir de son sourire. Je te réserve la Range Rover noire.
-  Merci d’avance, ma chérie !
-  Et les maisons ?
-  Pareil ! Moitié-moitié
 » ( pp 132-133)

Corruption des mœurs

Puis la figure de cet opposant qui vient se faire corrompre chez Jeanne en se déguisant en femme. L’histoire des techniques de coup d’Etat au Congo-Brazzaville possède un exemple typique du travestissement pour échapper aux chiens méchants de la révolution. Il s’agit de Biyaoula Marie-Louise dont le déguisement a donné le nom à un style de sape féminine dans ce pays où les gens sont obsédés par l’art de s’habiller avec raffinement.

Impact du roman de Bedel Baouna

Pour un coup d’essai, c’est un coup de maître. Il était de l’intérêt de l’auteur d’être à la hauteur de la tache littéraire car pour avoir descendu beaucoup de livres, ses adversaires l’attendaient au tournant. On peut désormais dire que pour un premier roman, l’auteur est entré de plain-pied dans la cour des grands du monde littéraire congolais : Sony Labou Tan’Si, Boundzéki Emmanuel Dongala, Alain Mabanckou, Wilfried N’Sondé, Alfoncine Nyelenga Bouya, Liss Kihindou, Véronique Diarra, Marie-Léontine Tchibinda, Marie-Noelle Bazouma, Sylvie Bokoko, Emilie Faignond…

Au cours de son passage sur la chaîne Ziana-TV (1er décembre 2019) l’auteur a été soupçonné d’avoir écrit un manuel d’initiation à la franc-maçonnerie tant le texte regorge d’allusions à la philosophie des « Frères de Lumière ». En fait il s’agit ici davantage d’intrigues à la tête desquelles se trouve (pour reprendre Christine Deviers-Joncour) notre « Putain de la République ». Ca aussi, selon Honoré de Balzac, c’est de la franc-maçonnerie.

Thierry Oko

Brazzaville, ma mère Bedel Baouna , roman 224 p. octobre 2019, Le Lys Bleu Editions 18, 20 €