Le hasard fait bien les choses. J’ai reçu des mains de l’écrivaine Alfoncine Nyélenga Bouya le recueil de poèmes floral de Léopold Poungui Pindy. Ce don a été fait dans le cadre d’un jardin édénique, à Magagnosc ( Alpes-Maritimes) situé dans le pays de Grasse, commune connue pour ses parfums de rose et de lavande.

En ce mois d’octobre 2019, à la lisière du Festival du Livre de Mouans-Sartoux, le recueil « Pétales de fleurs de l’exil » qui sent bon la fleur, m’a opportunément été remis à lire au milieu d’un jardin de Provence agrémenté d’arbres intemporels comme l’olivier, le cèdre du Liban, le bambou, le poirier pleureur : une forêt au pied de laquelle s’étalent des buissons de gazon, des sillons de boutons jaunes, des touffes de lys. C’est un vaste verger automnal qui attend que l’hiver vienne obliger la flore à hiberner. Vous aurez vu cette pergola de vigne aux raisins mûrs à point dont la vitalité bio est attestée par la présence d’abeilles. Les bourdonnements de ces hyménoptères s’harmonisent avec les chants des cigales en cet été finissant.

On m’a signalé en cet Eden, la présence d’ongulés, genre sangliers, et perchés sur des pamplemoussiers, celle des serpents. Hasard ou nécessité, on lit sous la plume du poète Léopold Poungui Pindy : « Des têtes ensanglantées tombent , Les sifflements s’estompent, Le venin n’a pu atteindre sa cible » (Le Serpentaire) page 61. Un Paradis sans serpent, c’est comme l’Etre sans le Néant. Dans sa vision globale de la poésie, l’auteur cultive un échantillon thématique plutôt vaste et représentatif de la créature selon Dieu.

Les raisons de l’écriture

«  La mort prématurée et tragique de sa fille et de son gendre aura une très grande influence sur l’œuvre et la personnalité de Victor Hugo. » lit-on sur le chef de file du romantisme.

Le hasard fait bien les choses en effet. Victor Hugo, orfèvre de la rime et de la poésie, versa beaucoup de larmes au sujet de sa fille Léopoldine morte d’une noyade. Tel Léopold Poungui Pindy qui pleure son frère (notez l’homonymie onomastique) Léopold Pindy Mamonsono. Le parent s’est couché « dans le lit du sommeil » un « huit octobre deux mille treize à Brazzaville ». Ce grand-frère venu « un dix novembre », reparti « un huit octobre ». p.15. A quelque nuance près, Léopoldine est morte un 4 septembre.

« A toi la rose de l’éternité (Hommage à Léopold Pindy Mamonsono) » ouvre le livre composé d’une centaine de poèmes en prose, bouture sur laquelle se greffe un bouquet multicolore, assorti d’alexandrins noirs comme peut aussi l’être la belle tulipe.

En effet, dans ce costume d’Arlequin, l’étoffe de Thanatos y a sa place. Quand ce n’est pas le deuil du frère, c’est celui du père ou celui de la mère qui est magnifié dans l’éclat de la versification. « O père avec ta mort, je comprends désormais le véritable sens de la mort » (Qu’ici fleurisse la rose) p.20. Le sens de la mort ? Selon un plaisantin, il s’agirait d’un « mouvement originel du retour vers la terre. » Comme si la poussière avec laquelle a été créé l’homme était une fin en soi. Et le ciel alors : n’est-ce pas une destinée ?

L’écriture de Léopold Poungui Pindy, sobre, indique que la grandeur philosophique de l’Etre et de l’existence peut se dire en peu de mots. D’ailleurs, l’auteur, philosophe, sait qu’il appartient à une discipline qui est la « mère des sciences » p.17 « dispositif intellectuel qui dévoile à l’homme qui s’y attache, la réalité toute crue de l’Etant » (idem) . A noter qu’Auguste Comte prônait, lui, la supériorité de la Sociologie, mère de toutes les sciences, du coup, discipline impérialiste, se mêlant de tout.

Le philosophe est aussi le ventriloque des mélomanes, notamment quand Léopold Poungui Pindy construit dans la rare rime ci-après le dilemme de l’écoute : « Je suis absent par le son », (L’oreille du sourd) p.28. Des mélomanes frappés soit de surdité soit de mutisme sont sujets à la compassion du poète congolais. Tel dans A Stella p.31.« A toi ma petite chérie, Que ce poème éveille tes oreilles. Toi qui ne connais pas la symphonie de Beethoven, Ni celle de Mozart. »

Cependant dans le monde de la surdité, on peut se permettre l’oxymore selon lequel le silence parle. Du reste Ludwig van Beethoven était sourd. Une surdité qui ne coupa pas le compositeur du monde spirituel de Dieu le Créateur.

Léopold Poungui Pindy, Congolais, connaît ses classiques. « Un poème dans la main une méditation dans l’esprit » (Etre un homme) p.24 ne vous rappelle rien ? Mais bien sûr Emmanuel Dongala ! « Un fusil dans la main, un poème dans la poche »

L’auteure de la préface, Alfoncine Nyélénga Bouya, coutumière de La Ballade des Idées (cercle de littéraires) connaît bien la famille du poète. « Pourquoi avoir attendu « le tard » pour se lancer dans la publication d’un recueil de poèmes  » écrit-elle (p.11) On dirait plutôt le tôt et le tard, car, de ce point de vue, il faut reconnaître que l’écriture est une affaire de famille chez les Pindy Mamonsono.

Mais, entre autres réponses à la question déterministe, disons que le drame est le commencement de l’écriture. Sony Labou Tan’si parle du « commencement des douleurs », sans doute, comme embrayage au travail de l’écrit. Sauf que, couteau à double tranchant, la douleur peut constituer aussi un frein à l’écriture. Souvenons-nous, Victor Hugo se remit difficilement de la mort de sa fille Léopoldine. Le poète faillit abandonner l’écriture. Dieu merci, l’amour lui permit de faire le deuil. « Peu importe pour l’amour la notion du temps et de l’espace, Seule compte sa manifestation. » clame Léopold Poungui Pindy. (Amour), p.21

« ...sa poésie s’ancre dans l’exaltation de l’amour et de la vie mais aussi dans la douleur, la souffrance propres à tout homme... » (Préface, p12)

A l’image de Victor Hugo qui va se recueillir sur la tombe de Léopoldine, bouquet de fleurs à la main, le poète congolais, Léopold Poungui Pindy, s’incline devant la mémoire des siens avec cette grappe de « Pétales des fleurs de l’exil ». C’est bon, c’est bien, puisque ce ne sont pas des fleurs du mal.

Thierry Oko

« Pétale des fleurs de l’exil (Préface d’Alfoncine Nyélenga Bouya) » Editions Renaissance Africaine.106 pages. 2019, 11,50 euros.

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