Plusieurs romans, recueils de nouvelles et de poésie au cours de cette année 2019 et un nouveau regard du côté de l’écriture théâtrale avec « Seule la lutte libère ! » d’Emma Mireille Opa Elion, ouvrage présenté au Salon du livre de Paris 2019. Une pièce de théâtre qui honore la femme en général et congolaise en particulier. Et le sujet principal est celui de l’excision qui crée un pont entre le pays de l’auteure qui ne connait pas cette pratique et le reste du continent où la lutte contre la mutilation sexuelle est encore manifeste.

De l’égoïsme de l’homme : Kifula, seul contre tous

Sur sept personnages-acteurs qui se présentent sur scène, Kifula qui n’est autre que le père de la jeune Essé, qu’il voudrait faire exciser, se voit rejeté par les autres à cause de son opiniâtreté dans sa décision. Mais, c’est sans compter sur l’opposition de son épouse Liputa qui se montre farouche et intransigeante vis-à-vis de la tradition que semble défendre son mari : « Ma fille ne sera pas excisée (…). Je me battrai de toutes mes forces pour vous empêcher  » (p.28). Et cet entêtement, à vouloir à tout prix exciser sa fille, va aboutir, au cours de la discussion entre Kifula et les autres, sur la position sociopolitique de la femme dans le monde et au Congo. L’exciseuse Zenga Zenga qui se dit experte en la matière : « (…) à mon actif, il y a un peu plus de trois mille huit cents excisions (…) sans bavures  » (p.27) va, à un certain moment, changer d’attitude après avoir suivi une émission à la radio sur les risques de cette pratique. Et tout au long de la scène, elle sera du côté de Liputa : « Et au feu, j’ai mis les gris gris hérités de ma grand-mère. Je veux être libre » (p.25). Kifula, ancré dans la tradition, sous-estime les capacités de la femme par rapport à l’homme, malgré la revalorisation de celle-ci à travers quelques rappels historiques. Kifula, un anti féministe qui ne veut rien savoir des grandes réalisations des femmes sur le plan universel. Seul contre tous jusqu’à la fin, et même « abandonné  » par son ami Boboto, Kifula sera obligé de se remettre en cause et de changer d’attitude devant sa fille : « Ah ! Ma fille. Je te demande pardon pour cette mutilation sexuelle que j’avais failli te faire subir  » (p.76).

Le réveil de la femme en général et congolaise en particulier

Cet ouvrage de Mireille Opa se présente comme une nouvelle théâtralisée quand on remarque le nombre restreint de personnages qui discutent autour d’un même sujet primordial : l’excision ; cela sans rupture événementielle comme on le remarque souvent dans la dramaturgie traditionnelle. Peut-être une autre façon d’écrire le théâtre chez l’auteure. Le livre pourrait se définir comme une page de la lutte de la femme contre l’attitude rétrograde et égoïste de l’homme qui ne voudrait pas reconnaitre la valeur multidimensionnelle de la femme. Aussi, tous les exemples des « héroïnes  », tant sur le plan international que national, citées ici démontrent à suffisance leur notoriété dans presque tous les domaines. Mais dans sa position de traditionaliste devant les autres, Kifua doute encore de l’émancipation de la femme, même sur le plan international. Il déclare à un certain moment de leur discussion : « Quoi, vous voulez donc porter la culotte dans la maison ? » (p.67). Il se sent vraiment isolé quand Liputa, Louzolo et Elombé lui révèlent l’historique des femmes qui ont marqué la société de leur époque telles Jeanne d’Arc en France, Jane Vialle au Congo… (p.43). Pour marquer les « racines congolaises » de son œuvre, l’auteure n’hésite pas de nommer comme personnages de la pièce, quelques figures célèbres de la société de son pays : « Par ailleurs dans l’histoire politique du Congo, il y a des femmes (…) telles Jeanne Dambendzet, Cécile Matingou, Emilienne Raoul (…). En outre on a beaucoup de femmes ambassadeurs » (p.54). Dans le domaine sportif, elle cite quelques célébrités telles Solange Koulinka, Micheline Okemba, Clémence Loko…(p.56). Chez les artistes et écrivaines, il y a Rhode Bath-Schéba Makoumbou, Moni Lékoundzou , Marie Léontine Tsibinda, Alima Madina, Nelly Huguette Sathoud, pour ne citer que celles-là, la liste étant très longue (p.57).

L’œuvre étant écrite pour être portée sur scène, le texte pousse le lecteur à se transformer en spectateur, surtout avec le comique que révèle le personnage de Kifua dans ses réactions : «  Moi, Kifua ? Fils de mon père, monter dans un avion aux commandes duquel se trouve une femme ? » (p.45) ; « Gouélé ? [Google]. C’est quoi ça ? » (p.74). A cela s’ajoutent la déformation tonique de certains noms français comme « Anne Sainte Claire » pour « Anne Saint Clair  » ; « Claire Chacal  » pour «  Claire Chazal  » (p.78) et la répétition du refrain «  Seule la lutte libère !  » pour montrer que nous sommes plus dans l’oralité que dans l’écrit. Et on découvre dans les répliques de certains personnages-acteurs quelques expressions des langues locales (pp. 32, 40, 41, 44, 47, 58, 71, 76) comme pour nous plonger dans notre congolité.

Pour conclure

Seule la lutte libère !, une pièce de théâtre engageante qui nous met en face de la société plurielle de la femme. Et cet ouvrage peut se résumer par cette pertinente remarque de son préfacier Isidore Mvouba qui a écrit : « Seule la lutte libère ! aborde une problématique existentielle qui rappelle les efforts à réaliser en matière des droits des femmes » (p.11). Et les annexes et le paratexte constitué par l’illustration de quelques figures féminines internationales et nationales qui ont marqué l’auteur, donnent une autre dimension morale à cette pièce de théâtre.

Noël Kodia-Ramata

(1) E.M. Opa Elion, Seule la lutte libère !, éd. Hemar, Brazzaville, 2019
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