Quatre ans après la disparition de l’auteur (2015) le manuscrit du professeur Côme Manckassa sur l’un des pères de la Négritude vient de paraître. Il s’agit d’un pavé critique qui rend à Césaire ce qui lui appartient : ses contradictions. En tant que pourfendeur du colonialisme et de l’esclavage, le poète a affirmé son appartenance à la France, ne serait-ce qu’en sa qualité de maire de Fort de France, un mandat ininterrompu jusqu’à la fin de sa vie. On n’a pas senti la moindre subversion indépendantiste dans ses écrits, lui qui parlait de retour au pays natal.

L’ouvrage, Aimé Césaire ou l’illusion de la liberté, a connu un destin complexe, plein de péripéties. Pressenti pour être publié du vivant de l’auteur, malheureusement l’objet même du livre fut quasiment un frein à sa propre parution. En effet Côme Manckassa (qui se calligraphie aussi Mankassa), un monstre de la subversion axiomatique, s’attaquait à un autre monstre de la révolte intellectuelle : Aimé Césaire. Les éditeurs frissonnèrent quand le sociologue brazzavillois frappa à leur porte tenant entre ses mains le manuscrit. Il faut dire que Manckassa, comme si sa pensée était sulfureuse, était un habitué des refus des gardiens de la dogmatique et de la doxa.

En effet, en 1988, Georges Balandier (le grand Balandier) qu’on ne pouvait soupçonner d’être un grand prêtre du statu quo refusa de diriger sa thèse d’Etat sur la société lignagère Lari face au marxisme, lui qui pourtant encadra auparavant sa thèse de 3ème cycle en 1969 à La Sorbonne portant sur le messianisme kongo. Le prétexte ? La théorie défendue dans la thèse d’Etat était « réactionnaire. » (Entendez, elle allait à contre-courant du marxisme, schéma intellectuel intouchable à l’époque). Côme Manckassa qui ne cachait jamais son aversion pour la théorie de la lutte des classes, ne classa point l’affaire. Il sollicita l’autorité scientifique d’un grand ponte du Nord, le professeur Jacques Lombard, grand anthropologue de Lille. Villeneuve d’Ascq, banlieue lilloise, Côme Manckassa connaissait bien. Et pour cause ? C’est dans cette ville qu’il fit, des années auparavant, ses études de journalisme. Il laissa dans cette école un souvenir impérissable. Son mémoire de fin d’étude était tellement brillant qu’il servit de modèle d’étude à l’attention des nouveaux étudiants en journalisme. D’ailleurs il fut recruté comme chargé de cours dans cette Faculté Catholique où lui-même avait pris des cours. Si ce n’est pas un sacre, dites-nous alors ce qu’est la consécration ?

Peu avant sa mort, après avoir publié son essai intitulé « France : grandeur perdue », Côme Manckassa s’est employé de s’attaquer à un grand parmi les plus grands de la pensée poétique contemporaine, Aimé Césaire, l’homme tant aimé des partisans de la négritude et des panafricains.

Thèse

La thèse défendue par Côme Mankassa dans « Aimé Césaire ou l’illusion de la liberté » est la suivante : l’auteur du discours sur le colonialisme d’Une saison au Congo, de La Tragédie du Roi Christophe et aussi du Cahier d’un retour au pays natal, Aimé Césaire, a été le dernier à se désaliéner de la colonisation française et à préférer l’assimilation à l’indépendance intégrale.

Hypothèse falsifiée par la réalité des faits

Paradoxalement, à l’instar de son travail sur le marxisme devant une société lignagère, où Manckassa applique avec pertinence la grille d’analyse marxienne alors qu’il conteste les thèses de l’auteur du Capital, dans « Césaire, ou l’illusions de la liberté » jamais éloge intellectuel n’a été rendu avec autant de profondeur au penseur antillais dont Manckassa bouscule la pensée. Tout se passe comme si quand Côme Manckassa attaque il passe la pommade au fur et à mesure des blessures. Ainsi est d’ailleurs en général le jeu intellectuel où l’enjeu est d’élever l’adversaire en l’abaissant. En vérité le chercheur, tout chercheur doit s’inscrire dans la logique de la découverte scientifique préconisée par Karl Popper : une hypothèse n’est bonne que lorsqu’elle est falsifiée par la réalité du terrain.

L’ouvrage édité à titre posthume car C. Mankassa, né en 1936, décédé en 2015, a eu, disions-nous, maille à partir avec les éditeurs, de son vivant. Tout s’est passé comme s’il n’était pas permis au premier venu de transgresser l’honorabilité du premier de la classe, de « le manquer » (comme disent les Ivoiriens). Manckassa qui en a vu d’autres (étant donné sa remarquable bibliographie) a secoué le cocotier, bravé l’interdit, levé le tabou de l’icône vénérable. Stupide serait celui qui dira que Manckassa a « manqué » Césaire.

Pensez que, des propres aveux de l’ancien ministre de la culture et ambassadeur, Aimé Césaire, Léopold Sédar Senghor et Léon Gontran Damas, les pères de la négritude, (surtout Césaire et Senghor) étaient perçus comme des nègres qui avaient « enseigné le français aux petits Français de Métropole  ». Ils passaient pour des Dieux aux yeux des écoliers africains et de ceux qui passaient leur agrégation en littérature.
Les enfants des écoles les « chantaient en Afrique Noire française (dans) les cours de récréation boursouflées de fierté. » écrit d’entrée C. Mankassa. (pp. 1-2 du manuscrit)

C’est sans surprise que son manuscrit, comme jadis sa thèse lilloise, fit ou fut l’objet d’une fin de non-recevoir ; les gardiens du Temple n’ayant pas supporté qu’on s’en prenne au gardien de la négritude. Imaginez l’indignation : « Rendez à Césaire ce qui est à Césaire » c’est-à-dire le respect cardinal, la sacralité. Il nous est d’avis que, vivant, Césaire aurait accepté la critique de son œuvre et de sa prise de position idéologique opérée par l’iconoclaste Manckassa.

Tel père, tel fils

Aimé Césaire ou l’illusion de la liberté faillit alors resté lettre morte. Il a fallu l’opiniâtreté de son fils, Aris Mankassa et Guy de Gonzague Manckassa, pour que l’œuvre voit enfin le jour. L’adage kongo dit « Wa dia fwa yika dio ». Ariss, a fructifié l’héritage de son père. Il ne s’agit pas de biens matériels. Il s’agit d’une reproduction sociale. L’héritage en question est la somme de connaissances que le savant homme a léguées et à ses enfants et à la postérité. Il est constitué de concepts, de structures de pensée, de mode de production intellectuelle, de capital symbolique (dont parle Pierre Bourdieu) et qu’analyse lui-même Manckassa dans les rites d’initiation au lemba, entre autres institutions imaginaires qu’il a abondamment soumises à l’épreuve marxiste dans sa thèse sur la société Lari. L’une des particularité de C. Manckassa était d’axiomatiser le savoir traditionnel et de l’opposer à des maîtres de la réflexion comme Hegel, comme Marc Augier, comme Claude Meillassoux, Emmanuel Terray...

Impérialisme sociologique

Auguste Comte, fondateur de la sociologie, plaçait la sociologie au sommet de toutes les sciences. C’est ce que son disciple, C. Manckassa, a démontré en squattant la science historique. C’est de l’impérialisme culturel, une démarche dont le sociologue ne s’offusquait pas. Assurément Manckassa maîtrisait L’Histoire ; aussi bien l’Histoire de la révolution française que L’Histoire de la décolonisation. Au début de Césaire ou l’illusion de la liberté, on voit plus l’historien que le sociologue. On aurait même cru qu’il s’agit d’un ouvrage sur les conquêtes coloniales françaises et sur le Tiers-Etat. On ne voit pas l’anthropologue. Idem dans France : grandeur perdue. La sociologie n’est pas seulement la science suprême dont parle A. Comte, elle est également une science impérialiste, débordant sur la géographie, la linguistique, la psychologie, la philosophie. La Sociologie, discipline « sociale totale » ? En tout cas Manckassa le démontre hic et nunc dans son pamphlet contre Césaire.

La décolonisation, précisément, Manckassa qui a senti, enfant, souffler le vent du matsouanisme et des luttes de libération, en a été très marqué au point de devenir un spécialiste de la chose.

Alors professeur de sociologie à Brazzaville au milieu des années 1970 (c’est lui le fondateur de la Sociologie congolaise) Côme Manckassa tenta une réforme des enseignements du département. Le professeur restructura l’enseignement de la licence en introduisant une Unité de valeur intitulée Sociologie de la décolonisation. La réforme fit long feu. Les étudiants voyaient une technique manckassienne de mystifier la sociologie et de rendre le diplôme de la Licence inaccessible.

On comprit que devenu sociologue, la colonisation qu’il a vécue dans sa chair et dans son esprit, notamment ses aspects gaullistes constitutionnels, lui tenait à cœur. Côme Mankassa a d’abord été enseignant au primaire ensuite journaliste, puis conseiller politique, puis universitaire et, à la fin de sa vie, homme politique.

Interloqué, ses parents ne comprenaient pas les changements de statut de leurs fils : « Poète ou écrivain ou homme politique ? Le pays des origines forcément confondait. N’avais-je pas connu le même problème devant mes parents ? Enseignant, ils percevaient facilement mon métier et savaient le désigner, le différencier des autres métiers. Devenu journaliste, ils moururent sans comprendre, désigner, différencier le métier qui était devenu le mien. Quand les voisins leur disaient que leur enfant était devenu un homme politique parce qu’il parlait de politique, écrivait sur la politique, mes parents ne savaient quoi dire, quoi répondre. N’ayant jamais été à l’école, ils ne saisissaient pas les frontières qui séparaient le politique du journaliste. Et quand je leur disais que j’avais choisi ce métier, ils me répondaient, la politique n’est pas un métier. Au fait, à quoi avais-je renoncé ? » (page 19 du manuscrit)

On n’a jamais su si le professeur était spécialiste de la sociologie politique ou de la sociologie rurale. En vérité Manckassa, natif de Kibossi et journaliste politique, avait compris qu’il allait de la politique comme des structures élémentaires de la parenté. Tous les deux domaines sont des champs rituels de pouvoir. Manckassa fut un homme à plusieurs identités qui a pu être savant et politique, villageois et citadin. « Muntu ni muntu kwa » disent les Kongo. L’Homme peut être ici et ailleurs ; être et/ou ne pas être. Il est l’être qui resurgit du néant comme les ancêtres qui sont morts et sont à la fois vivants, continuant de donner des directives à ceux qui sont encore en vie dans la société. D’ailleurs c’est quoi la société sinon une interaction des vivants et des morts ? Quand Aimé Césaire se réclame Nègre fondamental, Manckassa ne voit pas en quoi ce Noir esclavagisé, colonisé, est authentique alors qu’il a choisi l’assimilation. Comment peut-il être fondamental puisqu’il a coupé avec l’Afrique, berceau existentiel ? En bref Manckassa avait vu le lien entre la colonisation et les mutations des sociétés rurales. Il avait vu comment le monde noir s’était effondré (ainsi que l’avait vu Chinua Achebe) au contact de l’homme Blanc.

Identité à choix multiples

La question du savant et du politique hantera à jamais C. Manckassa. Le reproche qu’il fait à Aimé Césaire c’est de ne pas avoir dialectisé la dichotomie savant/politique. Il s’agit d’un antagonisme que soulève déjà Max Weber. Césaire fut poète, écrivain et homme politique. « Comment pouvait-il justifier, voire, expérimenter un tel dédoublement ?  » se demande le sociologue, auteur d’un texte de sociologie pratique intitulé « Lettre d’un étudiant (Okemba Nyongo) à son professeur ». L’objet du courrier en question : quelle était la différence entre le savant et le politique ? Schématisons : peut-on être de La Sorbonne et travailler à l’Elysée ?
Non ! postulat Côme Manckassa dans un premier temps. Oui, il existe des Machiavel qui conseillent le Prince dira le médecin légiste du pouvoir qu’était Manckassa. Le politique doit être l’objet d’une analyse clinique. « Il doit faire l’objet d’une autopsie » se plaisait à dire le sociologue.

Casquettes

Dans l’épître d’Okemba Nyongo, Mankassa explique cependant à l’étudiant que l’interaction était de l’ordre de l’entorse épistémologique (entendez un non sens). On verra cependant que le cursus du professeur fit cette entorse. Prof à Marien Ngouabi, il devint ministre sous Lissouba puis ambassadeur au Sénégal. En somme, seuls les dogmatiques ne changent pas.

Savant et/ou politique : ce port de plusieurs casquettes est certes acceptable, à condition de faire des allers-retours comme l’aigle (mbemba) de la philosophie kongo qui revient en permanence sur le sommet du baobab d’où il a pris son envol. Lui, Mankassa l’a fait, fort de sa capacité existentialiste de faire la part des choses entre l’objet et le sujet, entre la théorie et le terrain.

Nègre fondamental, Aimé Césaire n’est pas allé au bout de sa logique anti-esclavagiste et anticolonialiste en réclamant le retour vers le pays natal aux Noirs déportés dans les Caraïbes. Césaire aurait dû améliorer le combat de Toussaint Louverture.« Mais non » Selon Mankassa il ne le fit pas, se situant dans des complaisances dialecticiennes du maître et de l’esclave. Le philosophe Alain définissait le pouvoir, la domination, par la dichotomie maître/esclave (aîné/cadet chez Manckassa)

« Et à quoi Césaire avait-il renoncé ? Avait-il renoncé à « ces temps » de l’adage, ces temps durs du destin ( Ku matu kué na mîni) ? Le cocon de l’assimilation ne l’exposait à aucune nécessité d’inventer l’avenir pour lui et pour les siens. La France était là. Son expertise lui suffisait. » (p.19 du manuscrit)

Doté d’une capacité intellectuelle hors du commun, Césaire prôna l’assimilationnisme alors que selon Marcel Mauss (qu’il a forcément lu (sic)), il n’y a pas de don sans contre-don. Les Nègres ont beaucoup donné à l’Empire. Mais qu’a donné La France aux Nègres ? Rien. Nothing. Zéro, mokaté. Tant pis pour les partisans des aspects positifs de la colonisation. Il est vrai que la liberté ne se donne pas. Les dons, s’arrachent avec les dents.

Reste que dans le même temps, la décolonisation fut un marché de dupes. De Gaulle octroya les indépendances dans les années 1960 sans octroyer la technologie qui allait avec. Résultat : jamais la colonisation n’a aussi bien fonctionné depuis les années 1960. Le paradoxe est là.

Lire Manckassa

Dire que le livre du professeur Manckassa est à lire absolument n’est pas nécessaire. Le professeur a fait ici œuvre d’historien et d’anthropologue. Sa méthode est dostoïevskienne, faisant passer le pourfendeur de Césaire pour idiot, une façon d’ôter l’insulte de la bouche des irréductibles de l’écrivain poète Antillais qui ne manqueraient pas de démarrer au quart de tour à la lecture du pavé jeté dans la mare de l’ancien maire de Fort de France. C’est voltairien comme tactique. C’est candide. Manckassa a fait l’Okemba Nyongo de Césaire.
Ouvrage à lire absolument. Ca confirme que Manckassa est et reste le seul professeur de Sociologie que le Congo ait jamais eu.

Thierry Oko

Aimé Césaire ou l’illusion de la Liberté
Edition le Lys Bleu. 314 p.
Prix : 20,40 euros