Dans la seule journée de mardi 14 mars 2017, deux mises en examen ont défrayé la chronique judiciaire : deux personnes plus ou moins célèbres ont été mises en examen : François Fillon, Willfrid Nguesso. Respectivement pour vol. La nouvelle a ému plus d’un profane.

Tout ça, dirait Shakespeare, n’est-ce pas, au bout du compte, « beaucoup de bruit pour rien » ?

Examen de la mise en examen

Faisons un peu du Droit critique. Pierre Bourdieu disait du Droit qu’il est du droit de l’intellectuel de l’examiner et d’en déceler les mécanismes à la fois de son arbitraire, de son pouvoir et de ses limites. C’est tout juste si le sociologue Bourdieu ne parle pas de terrorisme du droit dont les attentats contre la vie civile distinguent nantis et misérables démunis. Examinons alors la notion de « Mise en examen », catégorie juridique qui suscite des émois ces temps-ci. « Une personne mise en examen est une personne mise en cause dans une enquête dirigée par un juge d’instruction. Elle possède certains droits et peut demander tout acte d’enquête au juge. » peut-on lire sur un site de vulgarisation. Il n’y a pas de quoi fouetter un chat de gouttière (ou un shah de Mpila).

Mettre en cause une personne c’est aussi tenir en compte de la position de cette personne dans le champ du pouvoir. Bien que misérable, François Fillon n’est pas n’importe qui c’est-à-dire quelqu’un que n’importe qui peut atteindre et à qui il peut faire mal, n’importe où, n’importe quand... Bien que misérable au sens pénal, Fillon n’est pas un misérable au sens hugolien.

La langue de bois des juristes a le chic de noyer le poisson dans l’eau avec sa terminologie à connotation spectaculaire. L’examen de la notion de « mise en examen » est entouré d’un flou artistique. La mise en examen t’octroie souvent un casier judiciaire, mais ce n’est pas la prison. Ca fait du bruit. Ca fait désordre, mais ce n’est pas un ordre d’être déféré à la maison d’arrêt et d’y être écroué. Bref, c’est une tempête dans un verre d’eau. Pas de risque de naufrage. Il est en effet stupéfiant de voir François Fillon, naviguer serein, sortir souriant du bureau du juge d’instruction alors qu’on avait annoncé sa mise en examen comme désastreuse pour ses ambitions politiques. Ô combien de malfrats, combien de capitaines d’industries ont vu leur bateaux coulés pour une mise en examen ? Pas foule. Bernard Tapie est bien placé pour parler de la météo judiciaire.

Jubilations

Les Congolais ont jubilé à juste titre à la lecture de l’article du Monde qui a annoncé en gros titre la mise en examen de Wilfrid Nguesso alias Willy, neveu de Denis Sassou-Nguesso, chef d’Etat Congolais qui est dans le pétrin (jusqu’au coup) dans l’affaire dite des « biens mal acquis ».

Pas si vite car il y a loin de la coupe aux lèvres. Il y a loin de la mise en examen à la mise au trou.

En tout cas, le clan de Mpila continue de vaquer à ses occupations sans se donner (même pour la forme) la peine de pousser des cris d’indignation du genre « Le Congo est un état souverain qui n’a besoin de leçon de personne etc. etc. » - Exemple : alors que le cousin de Christel Sassou est mis en examen en France, l’iconoclaste André Oko Ngakala continue son cinéma judiciaire en organisant une reconstitution au domicile d’Okombi Salissa alors que chacun sait que les armes retrouvées audit domicile y étaient placées par la police de Sassou. L’attitude de Mpila prouve une chose : la France ne fait pas peur à Sassou. « Pour Willy, ça sera comme pour Ndenguet » doit se dire Sassou.

En effet, les Congolais ont un mauvais souvenir de la séparation du pouvoir judiciaire et du pouvoir politique en France. Ils se rappellent l’épisode Jean-François Ndenguet pris dans les nasses de la justice française dans l’affaire des Disparus du Beach. Enfermé à la prison de La Santé, Jean-François Ndenguet en fut nuitamment extrait par Jacques Chirac avec la complicité de deux juges français. Même s’ils rêvent de voir Willy Nguesso croupir à Fresnes, les Congolais craignent que François Hollande (le toutou de tonton Sassou) n’accorde à son égard la faveur que Jacques Chirac fit jadis à Jean-François Ndenguet.

Au bout du compte la maison d’arrêt d’Oko Ngakala à Brazzaville est plus sûre que toutes les prisons réunies de France. Là-bas on ne s’évade pas, on n’y sort que les pieds devant.

Pour la petite histoire, Oko Ngakala a été conspué par le public des quartiers nord lors de sa mascarade de reconstitution dans l’affaire des armes supposées détenues par André Okombi Salissa. Va-t-il mettre en examen tout le peuple de Talangaï pour atteinte à la sûreté de l’Etat ?

Fillon

L’impact psychologique du statut de mise en examen est si redoutable que François Fillon prévint l’opinion qui attendait qu’il jette l’éponge dans la course aux présidentielles qu’il ne le ferait que s’il était mis en examen. C’est dire à quel point la mise en examen est une étape décisive dans la vie d’un citoyen.
Maintenant que la chose est devenue réalité, Fillon continue son chemin comme si de rien n’était. « Je suis mis en examen : et alors ? » a ricané monsieur François Fillon en regardant les journalistes droit dans les yeux.

Se plaignant du calendrier judiciaire qu’il a trouvé « rapide », François Fillon s’est entendu répondre par les juges que si jamais il est élu , il va alors leur échapper en raison de son immunité présidentielle.« Il faudra même attendre 2027 pour le coincer si jamais il est réélu » a envisagé le juge Serge Tournaire âgé d’une cinquantaine d’années.

Par ailleurs si Fillon est battu, en 2017, il bénéficiera de son immunité parlementaire et échappera à la contrainte de croupir en prison durant son procès. Tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes.

Dans tous les cas, mis en examen ce 14 mars 2017, François Fillon n’ a rien changé à son programme de campagne. L’examen de ses meetings à venir n’indique aucune modification de programme.

Cannibale financier

Et pourtant à propos de Willy Nguesso, on ne parle pas d’un menu fretin. Non. On parle ici d’un parent proche du tyran congolais Denis Sassou-Nguesso, c’est-à-dire d’un gros poisson, un cannibale de la finance congolaise et internationale. La procédure ira-t-elle jusqu’au bout ? Me William Bourdon veut y croire. « Cette mise en examen et celles qui vont suivre préfigurent le grand procès du clan Sassou à Paris pour pillage des ressources publiques à leur profit personnel » dit ce membre influent de Transparency International, qui est aussi le président de l’ONG de défense des victimes de crimes économiques, Sherpa, à l’origine de la plainte ayant déclenché l’ouverture de cette procédure.

Ca préfigure mais ça ne le fait pas forcément figurer dans le prochain calendrier car, entre temps, beaucoup d’eau aura coulé sous le pont.

L’oncle Sassou

Pour sa part Willy Nguesso peut dormir du sommeil du juste lui dont le tonton flambeur, Denis Sassou-Nguesso, a obtenu du démocrate François Hollande de le laisser falsifier sa propre Constitution et de se maintenir au pouvoir jusqu’à la fin du monde. Sassou, cela va sans dire, est un corrupteur hors pair. Tous les dirigeants que compte la planète ne l’impressionnent pas. Il a réussi même à acheter des Prix Nobel, des anciens et actuels chefs d’Etats de pays occidentaux. Ce n’est pas un juge qui lui résisterait, fut-il surnommé « rouleau compresseur » par ceux qui ont eu à faire à lui (dont le caïd Bernard Tapie). De toute façon Sassou n’a-t-il pas bloqué depuis dix sept ans le dossier des « biens mal acquis » ?

Selon qu’on est puissant ou faible...

Inutile de rappeler ici un lieu-commun, à savoir que la Justice est un rapport de force qui inquiète rarement ceux qui ont le pouvoir. Or Fillon est à la tête d’un réseau politique qui lui a permis de tricher avec « l’institué » depuis des lustres au point de faire gagner près de 1 million d’euros à son épouse et ses enfants sans travailler. Quant à Sassou, il a démontré aux yeux du monde que le très socialiste François Hollande était corruptible comme n’importe quel voyou.

Le Pasteur défroqué Willy Nguesso peut continuer de jouir de ses biens mal acquis, en tout cas de son fric amassé à Socotram et dans le pétrole ; qui plus est avec probablement la bénédiction du FMI de Christine Lagarde. En dépit de sa mise en examen, le ciel ne lui tombera pas sur la tête.

Thierry Oko