On se pose mille et une questions après la lecture de La Conjuration des imbéciles, roman de l’Américain John Kennedy Toole (photo). Au-delà de la bravoure esthétique de cette oeuvre magistrale, on ne peut s’empêcher de lire entre les lignes toute la vie tragique d’un homme à la quête de l’amour de l’autre. Que serait un créateur persuadé que le monde est insensible à son art, que le monde ne lui accordera aucune chance d’extérioriser son univers qu’il porte, qu’il endure et qu’il voudrait tant partager ? John Kennedy Toole était un génie, et ce sont les autres qui étaient des imbéciles. Il le savait. Et c’est d’ailleurs dans ce sens qu’il placera en exergue à son manuscrit la formule célèbre et cinglante de Jonathan Swift : "Quand un vrai génie apparaît en ce bas monde, on peut le reconnaître à ce signe que les imbéciles sont tous ligués contre lui"... Face aux imbéciles, l’auteur américain avait préféré accomplir un acte fatal qui, aujourd’hui, ajoute encore plus de mystère à son destin, le destin d’un auteur doué, précoce et dont un autre roman La Bible de néon - publié également à titre posthume, bien après La Conjuration des imbéciles -, fut écrit à l’âge de 16 ans...

La Conjuration des imbéciles, véritable procès-verbal de la société de la Nouvelle-Orleans, met en scène un personnage piccaresque (Ignatius Reilly) sorti presque tout droit des descriptions de Rabelais ou de John Steinbeck (Des souris et des hommes). Ignatius est à la fois tendre et dur à l’égard de sa mère qui estime qu’il devrait travailler. Sa petite amie, Mirna Minkoff, soutient que c’est du sexe dont il a besoin. La cocasserie, la demesure et langue de ce roman ont hissé celui-ci parmi les chefs-d’oeuvre de la littérature mondiale contemporaine. Pourtant John Kennedy Toole n’aura pas vécu cette gloire posthume - le livre ne paraîtra qu’en 1980, soit 11 ans après sa mort et recevra à titre posthume le prestigieux Prix Pulitzer en 1981.

De son vivant, en 1963, lorsqu’il présente La Conjuration des imbéciles à un éditeur de la maison Simon et Schuster, le livre retient l’attention de celui-ci. JPEG
On lui demande toutefois de procéder à certaines révisions. Il s’y plie pendant deux années, sombre dans la dépression jusqu’à perdre tout espoir. On le retrouve professeur dans un établissement supérieur de la Nouvelle-Orléans et préparant parallèlement un doctorat en anglais. Il est fils unique d’un père frappé de surdité et d’une mère enseignant la diction à des particuliers. C’est au courant de l’année 1968 que ses proches remarquent de plus en plus ses obsessions, ses angoisses, son amertume : John Kennedy Tool est en effet entièrement convaincu qu’il n’est qu’un écrivain raté. Rien à faire. Il n’arrive pas à faire publier La Conjuration des imbéciles. Encore moins La Bible de néon. L’année suivante, il disparaît de son lieu d’enseignement et de la maison parentale où il résidait encore. Plus personne n’entendit parler de lui jusqu’au jour où des policiers se pointèrent devant la demeure familiale pour annoncer la mort du fils. L’écrivain avait garé sa voiture dans une ville côtière du Mississipi et introduit par la vitre arrière un tuyau d’arrosage relié au pot d’échappement. Il s était enferme à l’intérieur...

Walker Percy Sa mère ne baisse pas les bras. Tous les jours elle vit cette disparition comme la sienne. "J’avance dans ce monde pour mon fils", ne cesse-t-elle de répéter. Et elle se lance à la quête d’un éditeur pour La Conjuration des imbéciles. Elle téléphone à un professeur de création littéraire, Walker Percy (mort en 1990, écrivain américain, il enseignait à Loyola. Celui-ci repousse ces propos qu’il a déjà entendus venant de plusieurs mères chagrinées par la perte de leur enfant et qui croient que tout écrit que laisse leur descendance est forcément utile à l’humanité. Mais la mère de Kennedy Toole est tenace. Les coups de téléphone ne marchent pas ? Qu’à cela ne tienne, elle débarque un jour dans le bureau de ce professeur de création littéraire et lance : "C’est un chef-d’oeuvre !". Walker Percy, pour se débarrasser de la présence encombrante de la femme, promet de lire à tête reposée. Il confiera plus tard dans la préface qu’il allait rédiger pour La Conjuration des imbéciles : "Il ne me restait qu’un seul espoir : qu’après avoir lu quelques pages, je les trouverais en toute bonne conscience, assez mauvaises pour ne pas avoir à en lire d’avantage. D’habitude, c’est ainsi que cela se passe. En fait le premier paragraphe suffit souvent et ma seule crainte est que celui-ci ne soit pas assez mauvais ou qu’il soit juste assez bon pour que je me sente obligé de poursuivre ma lecture". Mais cette fois-ci, c’est le contraire : quelques pages auront suffi pour réaliser qu’il était en face d’un écrivain qui réunissait à la fois " un Oliver Hardy délirant, un Don Quichotte adipeux, un Saint-Thomas d’Aquin pervers". Devant ce texte singulier, Walker Percy décide alors de proposer La Conjuration des imbéciles à la Luisiana State University Press. Le livre a déjà été écoulé à plus de 1.500.000 exemplaires et traduit dans une vingtaine de langues. Un véritable retournement de destin, pour celui qui se prenait pour un écrivain raté, et qui doit sans doute aussi se retourner dans sa tombe : John Kennedy Toole...

La Conjuration des imbéciles et La Bible de néon sont tous deux disponibles en collection de poche chez 10/18