Ils l’ont échappé belle. En effet, selon une note confidentielle, le général Jan-François Ndenguet et le colonel Marcel Ntsourou, deux gibiers de la justice, étaient supposés fouler le sol parisien : le général Jean-François Ndenguet autour du vendredi 22, le colonel Ntsourou le lundi suivant, le 25 octobre 2010. Jamais depuis l’affaire du Beach et l’exfiltration de Ndenguet de la prison de La Santé à Paris, ces deux suspects n’avaient osé (officiellement) mettre pied en terre française. On dit bien "officiellement" car officieusement, ces messieurs viennent régulièrement (certes incognito) se ballader à Paris. Ils profitent de la mansuétude de l’Elysée. Médiapart fit mention, l’été dernier, d’un gros poisson qui séjourna tranquillement à Villeparisis alors qu’il éait sous le coup d’un mandat d’arrêt.

Jean-François Ndenguet fait partie de ces criminels africains "chanceux" ; c’est un veinard contre lequel la Justice française ne peut visiblement rien. Ndenguet put, comme un magicien, produire après-coup, un ordre de mission qui lui octroyait une solide immunité diplomatique lorsqu’un juge français posa ses griffes sur lui. Le lendemain il prenait son petit déjeuner à Brazzaville alors que la veille il croupissait en taule à Paris. Du jamais vu. Mais ne soyons pas dupes. L’Elysée y était pour quelque chose.

Crime contre l’humanité

Impliqué jusqu’au cou dans l’affaire des Disparus du Beach, Jean-François Ndenguet était sous le coup d’un mandat d’arrêt international. En dépit de cette lourde veste, ce gros poisson parvint à sortir des mailles du filet de la justice française ayant compétence pour le juger, car il répondait aux critères de "crime contre l’humanité", une catégorie de délit imprescriptible.

Idem pour le sieur Marcel Ntsourou qui brilla par son activisme dans la boucherie du Beach en 1999. Le colonel Ntsourou figura en premère ligne parmi les coupables jugés à Brazzaville par la justice made in Mpila. Ntsourou, tout comme ses comparses, fut blanchi par les juges de Brazzaville aux ordres du gouvernement.

Persona non grata en France

Conscient du danger que ces deux militaires courraient (malgré l’acquittement ) Brazzaville leur dit prudemment de limiter leurs sorties, mais surtout de ne pas commettre la madresse de se rendre en France.

Aujourd’hui, le danger qui les guettait semble lointain. Dans le charivari qu’a occasionné le XII ème sommet de la francophonie à Montreux (Suisse) nos deux braves officiers de l’armée congolaise ont espéré passer inaperçus dans l’antre de la justice française. C’est ce qu’ils ont cru.

Branle-bas de combat

Ce mercredi 20 octobre, joint par téléphone la Fédération Congolaise de la Diaspora a dit être au courant de la venue en France des deux militaires congolais. A cette annonce, l’alerte générale fut sonnée, les avocats prévenus. "Le dispositif judiciaire est réactivé" assurent les militants de la FCD qui, stratèges, ont estimé que si on veut que les deux oiseaux tombent dans la souricière parisienne, il ne fallait pas ébruiter l’affaire, du moins pas avant que l’avion qui transporte les malfrats n’atterrisse à Roissy. On retint donc le souffle. Viendont, viendont pas ?

Mais rusés comme des vipères, nos deux zozos décommandent in extremis le voyage.

On peut spéculer à loisir sur cette volte-face. Le gibier a-t-il lancé la rumeur de sa venue en France pour tester le dispositif judicaire ? A-t-il fait l’objet d’une dissuasion en haut lieu ? Dans tous les cas, il l’a échappé belle.

Nos deux "amis" ont été bien inspirés de remettre leur voyage parisien, à plus forte raison dans un contexte judicaire où l’affaire des "Biens mal acquis" est remise sur le tapis. En ce moment ça sent le roussi pour les héritiers de Bongo, pour Obiang Nguéma et pour Sassou. Ce dernier a nié avec énergie posséder un seul compte bancaire en France. Bien sûr, il a refuté tout ça sur conseil de ses avocats. C’est de bonne guerre. Car, nous a-t-on prévenus, la bataille sera rude avant de confondre ces trois cerveaux du crime financier. Horace, poète latin, disait : quel que soit le temps que met le châtiment, il finit toujours par arriver. Bien mal acquis, c’est connu, ne profite jamais. "Le châtiment au pied boîteux" (à en croire Horace) atteindra tôt ou tard Sassou, Nguéma, Bongo-fils.

Les raisons de la colère

Les crimes qualifiés de génocides que les généraux cobras ont commis au Congo depuis la guerre civile du 5 juin 1997 posent un sérieux problème sur l’équilibre de la Nation congolaise. Chose intéressante, les personnes qui "assument" ces crimes sont les premières à en être surprises quand on les en accuse. C’est ici que la naïveté tient lieu de modus vivendi chez les criminels. D’un côté on se livre à des aveux dans des ouvrages légalement déposés chez des éditeurs, *"Brazzaville à feu et à sang - 5 Juin - 15 Octobre 1997" (Norbert Dabira - L’Harmattan) de l’autre on s’inscrit dans une logique négationniste durant le procès sur les Disparitions du Beach, Norbert Dabira a (à l’insu de son plein gré) dressé dans son ouvrage la liste (la longue liste) des criminels de guerre. Certes il les présente en héros ayant contribué à la victoire du général Sassou après "133 jours de violents combats". Mais, en vérité, il nous les livre sur un plateau d’argent massif : par exemple, bien que son nom soit rarement cité, Justin Lékoundzou, ministre de la Défense de Sassou, est aussi criminel de guerre : Justin Lékoundzou tout comme les artisans de la "victoire" de Sassou dont Dabira fait l’éloge dans son "Mein Kampf".

Autrement dit, "Brazzaville à feu et à sang - 5 Juin - 15 Octobre 1997" est une mine d’informations. C’est un livre écrit à la hâte, qualifié de "points de vue concrèts", sans recul critique, où des secrets de guerre sont jetés entre les mains des lecteurs et, bien entendu, entre celles des enquêteurs ou des historiens qui voudraient dresser le Who’s Who de la Shoa congolaise pour un Nurenberg en puissance. Norbert Dabira a tiré contre son camp. Merci pour les pièces à convictions.

Les koongo n’ont pas le monopole du génocide

Il faut raison savoir garder. L’impunité que se sont octroyés les chercutiers du Beach a déclenché la colère des victimes. Celles-ci en appellent à la loi juive du Talion : "oeil pour oeil, dent pour dent." Daniel Nkouta exprime cette colère en ces termes :

"Je le dis avec toute la franchise qui me caractérise : Ces crimes du Beach contre nos parents, ne resteront pas impunis . Ils seront vengés afin que le monde comprenne, que l’on ne tue pas impunément un Koongo. Ceux qui les ont commis sont parfaitement connus, identifiés et devront payer. Les cris de douleur poussés par ces victimes au moment du supplice, ont été renvoyés vers chaque fille et chaque fils du Pool-Koongo un écho qui se traduit par l’impératif de la vengeance. Je ne suis pas chrétien, le christianisme est l’unique tare dont Dieu a su fort heureusement me préserver. " ("Nous refusons d’oublier l’affaire des Disparus du Beach"- in Eric Mampouya )

Le génocide n’est pas une dimension exclusive à un groupe ethnique. Il n’est pas pertinent d’en faire un habitus koongo. Ce que Daniel Nkouta doit aussi envisager c’est d’élargir la notion aux victimes du Nord, par exemple là-bas à Ikonongo, à Otendé et à Fort-Rousset où les mêmes agents criminels avaient déjà massacré non pas des koongo mais des Congolais. Les cris de douleur poussés par ces victimes kouyou au moment du supplice, ont été aussi renvoyés vers chaque fille et chaque fils du la Cuvette-OWando un écho qui se traduit par l’impératif de la vengeance.

La rançon d’une alliance

Vous parlez de supplice kouyou, or, aussi incroyable que cela puisse paraître, aucun Daniel Nkouta de Fort-Rousset ne réclame vengeance après les tueries d’Ikonongo, ni dans celles d’Oténdé, village mis à feu, à sang et à sac. Au contraire, toute honte bue, le général Yhombi Opango, leader kouyou, mange désormais dans la main de Sassou. Me Jacques Okoko également kouyou cire désormais les brodequins du général Sassou alors que c’est lui, Okoko, qui lâcha cette phrase à la Conférence Nationale " Sassou n’a jamais subi de coups d’état" (entendez, c’est lui, Sassou, qui les fait subir aux autres)

Gilbert Ondongo, Ministre du Travail, de l’Emploi et de la sécurité sociale de Sassou, est kouyou. Séduit par le poste que lui a offert Sassou en 2002, il a fermé sa gueule quand bien même c’est au même Sassou qu’il doit le massacre de sa propre mère.

Aujourd’hui, à en croire La Lettre du Continent, les mbochi et les kouyou, mariage de la carpe et du lapin, se sont réunis à OWando pour voir comment eux, les nordistes, vont se reproduire indéfinitivement au pouvoir au Congo-Brazzaville. "D’ennemis qu’ils étaient, ils sont devenus amis" : tout ça pour ne pas perdre le pouvoir même si le Congo, en tant qu’Etat-Nation, est en train de tout perdre.

Pourquoi s’étonner que ce genre de conclaves apporte l’eau au moulin des fédéralistes dont le rêve de se séparer des frères nordistes ne se donne plus la peine de s’exprimer mezzo voce  ?


* Note : Sur la quatrième de couverture on lit ceci : "Le général de brigade Norbert Dabira décrit du dedans le second affrontement impitoyable entre cabras,coroyes et ninjas qui déboucha sur la victoire du général Sassou N’guesso. Plus de 40 documents annexés inédits complètent le récit des événements militaro-politiques de ces " 133 jours d’enfer ".