Les internautes de la Ballade des Idées ont vécu un de ces moments inoubliables qui n’arrivent que tous les cent-cinquante ans, comme la Comète de Halley. Ca a volé très haut.

Salam Kolam

Les balladeurs (baladeurs ), virtuels et virtuoses des belles lettres se sont retrouvés samedi 23 mars 2019 à Aulnay-Sous-Bois dans le cadre d’un « bouillon de culture », « en marge du Salon du Livre » de Paris (Paris Livre) d’après une idée d’Alfoncine Nyélenga Bouya, écrivaine, et de Cédric Mpindy, écrivain. Pour reprendre la métaphore de Gaston Bachelard, les retrouvailles de ces ouvriers de la « page blanche » ont eu lieu au Kolam, restaurant indien.

Pour la clarté des choses, la BDI est un « groupe virtuel qui existe depuis 2015 sur la toile ; un groupe qu’on a décidé de rendre réel au bout du compte » explique A. Nyélenga Bouya avant de préciser que la préparation de la réunion s’est goupillée en deux semaines. Un record, étant donné le succès.

Who’s Who

Il arrive que les fantômes de la toile décident de tomber les masques, histoire de mettre un visage sur des noms de renom.

Ce samedi, au Kolam, on a pensé enfin régler la question du « Who’s Who » après un tour de table une fois que tout le monde est installé sur la mezzanine de l’établissement sud asiatique situé entre Ibis et Novotel. Malheureusement le bruit de la salle (on aurait dit des gens récitant un mantra) a empêché de relever correctement les noms des uns et des autres. Comme les gens des Lettres sont bavards ! La revue des vidéos ne nous a pas été d’un grand secours. Ô Dieu ! les oubliés du Kolam, espérons-le, ne vont pas nous jeter un mauvais karma pour se venger de notre absence de vigilance. Fort heureusement A. Nyélenga Bouya nous a tiré d’affaire en fournissant 90% de noms de balladeurs d’Aulnay, de Brazzaville et de Navarre.

Reste que Cédric Mpindy, le fondateur de la BDI, nous doit une explication sur la graphie du concept de Balladeur. Le dictionnaire propose Baladeur (1 L au lieu de 2). S’agit-il d’un néologisme, d’une coquille, d’un acronyme ?

A propos de dictionnaire, on n’a pas vu Philippe Moukoko, au Kolam. Où était-il allé se balader et boire seul son chianti ?

La Balade des gens heureux

Sur le mode « J’y fus  », les personnes ci-après pourront plus tard se targuer d’avoir vécu un moment historique et fait une balade heureuse aux Indes sans se déplacer de Paris. Ont communié au Kolam ce samedi : Marie-Alfred Ngoma des Dépêches de Brazzaville, Antoine Page Kihoulou, lanceur d’alerte parisien, « amoureux des Lettres », Bedel Baouna, critique littéraire, « membre clandestin de la Ballade des Idées », Antony Mouyongui, journaliste, Cyr Makosso réalisateur, Cyr Matanga, balladeur, Léocadie Mireille Mpindy, balladeuse ; Mexanne Lokaka (la mère à l’enfant) balladeuse, Père Lutte Destin Menas, Marielle Bruchet Fila, Donatien kivouvou, Cyriaque Bonne Maison Ganga Niamamakassi, balladeur, Armand Bouéya, « SDF » (sic), Huppert Malanda, « poète balladeur et balladeur poétisant » ; Guy Nsouari, modérateur. Richard Samba-dia-Nkoumbi est parti avant l’heure.
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Himalaya des idées soulevées

Ce fut une colline des plaisirs. Les invités se sont baladés vers les sommets de l’Annapurna du logos universel. Les questions de méditation au Kolam ont été d’ordre ontologique. Depuis Hegel, jusqu’à la Négritude en passant par Lucien Lévi-Brühl, la question de l’historicité de l’Afrique a été une pomme de discorde épistémologique.

Existe-t-il une rationalité africaine ? Le Belge Placide Tempels tenta de mettre tout le monde d’accord en réhabilitant la philosophie bantoue. Mais Senghor, l’un des trois piliers de la Négritude, cassa la barraque avec son postulat : « l’émotion est nègre, la pensée hellène ». Dieu merci, la philosophe Yala Kisukidi vient de trancher dans le vif en proposant de « décoloniser la philosophie » trop victime de l’impérialisme occidental. A. Nyelenga Bouya, pour sa part, donne au cours de la discussion une seconde chance à la notion « d’émotion » a-historicisée par Léopold Sédar Senghor.

Les articulations théoriques du Kolam ont réveillé la dialectique de l’homme noir et de l’histoire, vieux serpent de mer, lorsque Antoine Page Kihoulou a lu les bonnes feuilles et une dédicace de Raymond Loko, écrivain Brazzavillois invité, entre autres, au Salon du Livre de Paris. C’est alors que, ô paradoxe, les balladeurs se sont emballés et le débat a pris une vitesse de croisière comme on l’aime, convivial, courtois, instructif. Reste que rien n’est plus contradictoire que la remise en cause des sources endogènes de la poésie congolaise par des Congolais eux-mêmes.
Bedel Baouna dont le sang n’a fait qu’un tour à l’écoute des bonnes feuilles de Raymond Loko a estimé mordicus qu’en matière d’écriture romanesque au Congo, il y a beaucoup d’appelés mais peu d’élus.
« Existe-t-il des véritables romanciers au Congo en dehors de Tchicaya U Tam’Si, Sony Labou Tan’Si, Alain Mabanckou, Wilfried N’Sondé ? » s’est-il interrogé, perplexe.
Ensuite on a recentré le débat.

Poiêsis pour les Grecs signifie « création »

Est-ce que la poésie avec ses règles métriques est un concept qu’on peut élargir à la littérature orale africaine notamment congolaise ? D’ailleurs qu’est-ce que la poésie avant d’en parler comme un genre africain ? Le concept est grec et s’applique à celui qui crée, produit des idées. Le poète, par définition, se balade dans le monde des idées.

« Faut-il parler de poésie dans une tradition orale ou d’un beau discours ? Ca pose un problème épistémologique. On peut parler d’un discours d’esprit. A ce moment-là, le Congo n’est qu’un pays de belles phrases alors que la poésie a des normes. La tradition orale ne répond pas à des normes écrites. Il faudra d’abord qu’on définisse la poésie  » s’insurge Père Lutte Destin Menas.

Se balader dans le monde des idées, ça peut donner des idées. C’est pour ça que les politiques ont peur des poètes.

« Le grand poète Aimé Césaire, dans "Cahier d’un retour au pays natal", a dit que la poésie est une insurrection contre la poésie, donc je m’insurge contre ce qui se passe actuellement en RDC » confirme par ailleurs Tristell Mouanda Moussoki, Congolais qui vient d’être distingué en Afrique ( Les Dépêches de Brazzaville, 27 mars 2019)

Pour Huppert Malanda : « La poésie repose sur trois piliers : le son, la dimension de l’assonance, la dimension de la musicalité et la dimension du mot. On écrit pour nommer des contextes...Ce dont vous parlez, c’est la versification française avec des pieds, des rimes. Arthur Rimbaud écrivait comme ça. Nous n’écrivons plus comme ça. Nous sommes des poètes libres. C’est une poésie qu’on appelle libre. Nous écrivons librement. »
Rythmée, rimée ou libre la poésie est subversive. Emotionnelle ou rationnelle la poésie a toujours fait mouche lorsque le sujet ramène les idées de l’imaginaire au réel.
La balade heureuse de Franklin Boukaka dans le monde platonicien tourna mal, très mal. Pour la plupart des monarques un bon poète est un poète mort.

A. Nyelenga Bouya : « aujourd’hui on nous fait croire que l’émotion est négative. Non. Quand on écoute, chez moi, au Congo, au terroir. Quand le poète te dit, prends-moi., il veut dire prends-moi dans ton cœur. Je vais le dire en koyo : « béra ngaï o ya ngo otéma » Il n’y a rien de plus beau. On est dans la vraie poésie, différente de ce qu’on appelle les alexandrins. Non, la poésie est une manière d’être, de s’exprimer, une parole rythmée, une parole musicale. Que ce soit en lingala, en kongo, nous avons une poésie. Ecoutez les chants lingala, kongo (Jacques Loubélo), ils vous transportent...Il faudra puiser dans nos traditions pour faire éclore la poésie florale »

Armand Boueya « Citez-moi un poète congolais né ex nihilo. Le poète congolais naît avec l’écriture. Je ne connais pas de poète qui soit venu des temps anciens »

Raymond Loko : «  Ecrire pour quel lectorat ? L’écrivain africain rencontre des difficultés. Point de librairies, point de maisons d’éditions, point de diffusion. Il est dans un milieu qui ne lui permet pas d’évoluer. »

Une lecture de la contribution de Pierre Ntsemou a été faite par Cédric Mpindy. Pierre Ntsemou , brazzavillois, n’a pas pu faire le déplacement de Paris. Le contenu de sa lettre rejoint les doléances de Raymond Loko : la vie d’écrivain au Congo est une galère. Quand on veut faire une dédicace au Congo, il faut avoir rubis sur ongle pour attirer la presse. Les journalistes au Congo sont une réincarnation du veau d’or. Notamment ceux de Télé-Congo.

Souvenirs

Taty Loutard est décédé voici dix ans. On s’en est souvenu à Aulnay-Sous-Bois. Ca serait cruel de se croiser les bras. Comment alors marquer l’évènement ? Hubert Malanda propose une commémoration digne du poète, quelque chose de fort, un colloque.

Quelle suite donner aux idées de la Ballade des Idées ?

D’autres abritent la radio des milles collines, le Congo peut-il être désigné comme pays des milles poètes ? S’est interrogé Huppert Malanda sous les applaudissements nourris des balladeurs.

Les Actes d’Aulnay-Sous-Bois

Kolam fera-t-il date comme la rencontre au sommet de Dakar en 1966 (Festival des Arts Nègres du 1er au 24 avril) au cours de laquelle les écrivains et poètes congolais brillèrent au point de subjuguer le grand Léopold Sédar Senghor. Le poète sénégalais, l’un des pères de la négritude tomba sous le charme du jeune Tchicaya U Tam’Si. Le Congo, notre pays, entra, depuis, dans le gotha des nations littéraires où l’Afrique est très peu représenter.

Aulnay-Sous-Bois aura-t-il autant de retentissement que Dakar des arts nègres quand Senghor signa l’acte de naissance du Congo comme puissance de la production poétique ?

Il est vrai que le casting d’Aulnay fut de qualité. Mais, sachons raison garder.

Comme au congrès des surréalistes d’André Breton, il serait bon que les baladeurs d’Aulnay laissent un Manifeste à la postérité. Chiche ! Ca pourrait s’appeler « La Charte d’Aulnay ». Ce n’est pas verser dans la mythomanie que considérer la Ballade des Idées (BDI) comme l’acte fondateur d’une nouvelle écriture congolaise. La BDI est sur le virtuel ce que fut la revue Liaison (1950) sur papier : un lieu de découverte des talents. Jean-Malonga, Létembey Ambilly, Marcel Ibalico, Côme Manckassa, Clément Massengo, Sylvain Mbemba firent leurs premiers pas dans la mythique brochure.

Les critiques littéraires comme Arlette Chemain parlent de Liaison comme les alchimistes du « Saint Graal ». Liaison fut la crème de l’écriture sous la colonisation. La page de la BDI sur les réseaux sociaux passe pour le laboratoire de la découverte littéraire congolaise. Nous-même fument conviés par l’écrivaine Alfoncine Nyelenga Bouya (ANB) : « Viens et vois » dit-elle. Disons comme les latins.
« Je suis venu, j’ai vu, je suis convaincu »

« L’idée de se retrouver à Aulnay-Sous-Bois a germé en deux semaines » selon A. Nyélenga Bouya au cours d’une interview à Ziana-TV peu de temps avant la communion au Kolam. ANB a insisté sur l’unité des esprits symbolisée par La métaphore du potier : si les trous de la jarre ne sont pas obstrués par les cinq doigts de la main, son contenu se répand. « Alors soyons unis pour être forts » a martelé l’auteur du Rendez-vous de Mombin crochu.

L’acte de passer du virtuel au réel n’est pas nouveau et le besoin de l’unité ne date pas d’aujourd’hui.

Pour la petite histoire, une expérience similaire, timide, fut faite voici un peu plus d’une quinzaine d’années au Canon de La Nation, Place de la Nation (Paris) en compagnie des membres virtuels du réseau Congopage. Alfoncine Nyelenga Bouya et l’auteur de ces lignes furent de la partie. On ne renouvela plus ce jeu de la découverte, jusqu’à ce samedi 23 mars 2019.

Cette année, la rencontre du virtuel et du réel n’a pas non plus démérité. « In Vino Veritas » lance un participant à Armand Boueya (balladeur SDF) qui promet d’être loquace après avoir bu. D’abord parti sur le mode informel de l’observation mutuelle de gladiateurs qui se toisent avant de se jeter dans l’arène, les participants ont rapidement mis la barre haut atteignant parfois l’Annapurna de la rhétorique après quelques verres de rouge, de rosé et de whisky intelligemment dosés.

Simon Mavoula