Ceux qui ont suivi jeudi 20 mai 2010 la chaîne 3 A Télé Sud ont pu voir Evelyne Mankou-Tsimba, romancière congolaise. La jeune écrivaine était l’invitée de Lady Ngo Mang (Lady vous écoute). Sujet de l’émission : désillusion d’une migrante.

Evelyne Mankou connaît bien le sujet migratoire. Ce thème a fait l’objet de l’un des romans « Patience d’une clandestine »

Le principe de l’émission étant basé sur le débat, c’est Ndong Mbeng Hubert-Freddy, l’autre invité de l’émission, administrateur chargé de développement à Humanitas international. qui lui a porté la contradiction.

Sur le plateau, entre autres idées, Ndong Mbeng Hubert-Freddy a soutenu que, pour une migrante, c’était plus probable, en France, d’obtenir des facilités (papiers notamment) que pour un migrant homme. Evelyne Mankou-Tsimba contredit son interlocuteur en soulignant, pour sa part, la vulnérabilité de la femme en général et, à plus forte raison, dans la condition très violente de l’immigration sous la France de Sarkozy et de Brice Hortefeux. De surcroît, sans papiers, la femme est exposée à toutes les attaques et à toutes les dérives (prostitution). Au sujet de l’Europe, lieu de migration compulsive des africains, E. Mankou proposera que l’on casse le mythe de l’eldorado et dire aux candidats à l’immigration toute la vérité sur la France depuis l’Afrique avant leur arrivée. En clair, l’immigration est une tragique illusion pour le migrant, qu’il soit femme ou homme.

L’illusion d’une vie meilleure en Europe, c’est justement cette problématique qui sert de toile de fond à l’écriture romancière d’Evelyne Mankou-Ntsimba. .
Naturellement, sur le plateau de Télé Sud, E. Mankou a saisi l’opportunité pour présenter son dernier ouvrage : La misère humaine.

Hugo (Les Misérables) Pierre Bourdieu (La misère du monde) avaient déjà donné le ton. Evelyne Mankou a enchaîné sur la même thématique.

La misère humaine est un recueil de nouvelles qui renvoient à la condition misérable qui gouverne les sentiments humains. Victor Hugo rétorquant à l’Etat français qui voulait combattre les misérables, dit que lui, au contraire, voulait combattre la misère. Comment ? Par l’éducation, par l’élévation des conditions matérielles d’existence (« pouvoir d’achat » dirait-on aujourd’hui). La misère engendre les misérables. Et, réciproquement, ce sont les misérables qui, par leurs actes odieux, reproduisent la misère.

Qui est le misérable ? Quelle est la typologie du misérable ?
Ce peut-être le passeur qui se fait une fortune en vendant de faux-papiers à des laissés pour compte qui rêvent d’Europe ; c’est cet immigré qui se transforme en marchand de sommeil pour ses amis de fortune ; c’est ce patron européen qui exploite à fond un sans papier ; c’est ce coureur de jupon qui après avoir contracté la maladie incurable accuse son oncle de sorcellerie ; c’est cet homme politique qui laisse le pays à l’abandon en améliorant juste son village natal etc. La cruauté humaine a son siège dans le cœur humain. Le misérable se situe à l’étage du dessus, d’où il regarde la misère. Cela signifie que le misérable ne renvoie pas forcément à la question du niveau de vie. Souvent le misérable a partie liée avec la morale humaine. Comme Baudelaire, Evelyne Mankou traque le spleen logé au cœur du misérable, qui lui sert de moteur pour répandre la misère autour de lui.

Cela dit le roman d’Evelyne Mankou ne verse pas dans le misérabilisme moralisant. La plume alerte, la romancière donne à ses personnages cette vitalité qui épargne au lecteur de verser la larme. Bref La misère humaine est un roman qui enrichit la littérature congolaise sur fond de crise non seulement nationale mais mondiale.

On ne pourra pas vous lâcher, chers lecteurs, sans vous donner en prime l’incipit de Misère humaine.

"Dans les moments difficiles, mon cœur est rempli
de peine, mon être tout entier est affecté, je
souffre, je me plains.
Je suis prise d’un tourment, pathologie qui se
nomme dépression. C’est la mélancolie, le mal-être. Baudelaire a trouvé le mot juste en l’appelant « spleen ». Dois-je vraiment me plaindre
parce que j’ai simplement des maux de tête ou encore
parce que mon partenaire a décidé de me quitter ?
Ai-je encore le droit de m’inquiéter des petits
"bobos" de la vie courante ou dois-je durcir mon
cœur et adopter la philosophie stoïcienne ?
Les stoïciens traversent un océan de problèmes
le cœur serein. Doctrine de Zénon : le stoïcisme
prône le bonheur dans la vertu.
Zénon professe l’indifférence face à ce qui
affecte la sensibilité. Il prône le courage de supporter la
douleur, de vivre le malheur, de se permettre les privations avec les
apparences de l’indifférence. Zénon conseille de vivre la douleur avec
le culot de celui qui ne souffre pas. C’est cela le
stoïcisme : rire des
malheurs qui vous frappent. Partir vers la mort avec
une insensibilité inouïe, fait des hommes des stoïques.
De la même manière, regarder les populations
mourir de soif et de famine sans que les Etats
n’éprouvent le moindre sentiment humain relève
d’une politique stoïcienne doublée, bien entendu, de
cynisme. "

Le ton ferme de l’écriture est donné. Bon plaisir du texte.

Evelyne Mankou-Ntsimba : La misère humaine, Edition Benevent, 2010 -
9 €.

Du même auteur :

-Patience d’une clandestine en France, (nouvelles), Editions ICES 2008

-Dialogue imaginaire avec un foetus

Contacts : [email protected]