Emmanuel Boundzéki Dongala, écrivain congolais, est passé dimanche 22 janvier 2017 à l’émission La grande librairie sur la 5. L’auteur a présenté son ouvrage « La Sonate à Bridgetower » dont le sujet porte sur un compositeur méconnu, George Bridgetower, mulâtre, contemporain de Beethoven qui lui dédia une très complexe œuvre difficile à exécuter pour un amateur.

A notre avis, même si le sujet ne s’y prêtait pas, notre compatriote aurait dû éreinter Tata 8%. C’est ce qui s’appelle communication de la rupture. Or, ce prof en exil n’a eu aucun mot sur la cacophonie institutionnelle actuelle au Congo. Dommage.

Identification au héros

Pourquoi s’être intéressé à ce « George Bridgetower,... métis né en 1778 à Biala (Pologne) d’un père noir natif de la Barbade et d’une mère blanche originaire d’Europe centrale. » ? De surcroit quand on n’est pas féru de musique classique !

Intellectuel noir discriminé lui-même en France, ayant émigré aux Etats-Unis, Dongala se reconnaît sûrement un peu dans Bridgetower.
« Déjà sous le siècle des Lumières, on estimait qu’il y avait trop de Noirs en France » ironise durant l’émission celui qui, désormais, enseigne la littérature aux Etats-Unis.

Délocalisation

Séverine Kodjo-Grandvaux du Monde Afrique (18 janvier 2017) parle de la délocalisation thématique du roman.
« Pendant cinq ans, pour son sixième roman, Emmanuel Dongala s’est plongé dans un univers singulier, bien éloigné de son Afrique natale, jusque-là seul territoire de son écriture. »

Pour avoir choisi l’Europe monarchique comme lieu de son intrigue , le dépaysement est effectif chez quelqu’un qui a campé ses premiers romans « Jazz et vin de palme » ou « Johny chien méchant » sur le continent noir.

Silence d’un intellectuel

Face au requiem en Ut mineur du Congo entonné par Papa 8 %, autant Alain Mabanckou répond par une tirade où il fustige changement de Constitution et élection présidentielle atteinte de petite vérole, autant Emmanuel Dongala a mis une sourdine sur la trompette. Son silence a quelque peu agacé le monde intellectuel.

Très attentif à la politique congolaise, la délocalisation thématique du roman de E. Dongala vers l’Europe des lumières peut donc étonner. A un moment où Sassou accumule les fausses notes, il est surprenant que Emmanuel Dongala détourne son regard vers les salons européens d’il y a trois cents ans.

Dongala serait-il devenu insensible à la misère du monde congolais au moment où le sort de ce pays a besoin d’une prise de position claire de ses intellectuels ? Ou alors, hasard du calendrier, l’auteur de « Jazz et vin de palme » avait muri ce projet littéraire sur la musique classique depuis des lustres, bien avant que Sassou ne radicalise sa dictature.

Toutefois, loin du terrain politique congolais, la plume de Dongala s’est tout aussi attaqué à un sujet d’indignation, le racisme au 18 ème siècle, où il était intolérable d’admettre que la musique classique pouvait être abordée par un artiste autre qu’européen, autre que de race blanche pure. C’était à une époque où l’esclavage battait son plein ; un monde qui instrumentalisait l’idéologie raciale pour asseoir sa domination.

George Bridgetower, l’Alexandre Dumas de la musique classique, ami de Beethoven et de Mozart, connaît de toute façon une mauvaise fortune. D’ailleurs en raison de la discrimination raciale, la carrière artistique du compositeur métis fera long feu.

Le genre littéraire

La Sonate à Bridgetower est une fiction basée sur des faits réels. Le siècle des lumières, du fait des inégalités sociales de cette époque, donnera naissance à la prise de La Bastille. La Révolution de 1789 est le signe symbolique d’une rupture. Mais de nos jours, la déclaration Universelle des Droits de l’homme tarde à atteindre les profondeurs de la forêt équatoriale ; un peu comme le pensait Hegel de l’Histoire, une dynamique humaine à l’égard de laquelle l’Afrique des forêts était imperméable. Un discours repris par Sarkozy quand il parla, à Dakar, de l’Afrique ayant tourné le dos à la civilisation !

Articulations avec le Congo

Sassou est un mauvais compositeur qui n’en finit pas de plonger les Congolais dans le blues. A notez toutefois que Emmanuel Dongala structure tous ses romans sur la mauvaise partition d’un monde plein de violence et d’injustice. Dongala est un écrivain d’ordinaire engagé. Il n’aime pas les abus de pouvoir. Depuis Ngouabi, il est sans complaisance avec le cadre rouge et expert. La révolution marxiste que Dongala décrit dans Jazz et vin de palme est aussi meurtrière au Congo que l’esclavage. On vient d’apprendre que la seule guerre civile sous Sassou a fait plus de 400.000 morts.

Le procureur André Oko Ngakala pourrait avoir un chapitre dans « Johny chien méchant », un condensé de violence milicienne qui a été porté à l’écran.

Formation et perspectives

Emmanuel Dongala est un chimiste, un scientifique, qui compose ses romans comme sur une feuille de musique. On tombe d’admiration devant l’alchimie qu’opère son imagination quand il raconte la vie quotidienne de cette Europe des Lumières « comme s’il y était. »

Centrafricain et Congolais, Dongala gère une ambiguïté culturelle comme George Bridgetower. Et, son roman aurait dû, par anachronisme, faire le pont entre la musique classique qu’il avoue avoir découverte et la rumba qu’il aime. Après tout, on peut supposer que George Bridgetower, polonais, connaissait la mazurka, la polka et peut-être aussi le tango qui sont des danses à forte influence noire.

On espère que l’auteur possède dans ses cartons les fiches d’un roman sur l’hymne de la libération du Congo.

T.O

La Sonate à Bridgetower, d’Emmanuel Dongala, Actes Sud, janvier 2017 (336 pages, 22,50 euros).