En attendant les Universités d’été en septembre, l’ARC (L’association des Amis de la République Centrafricaine) a tenu sa dernière conférence de l’année (et non des moindres) ce vendredi 21 juillet 2017 à la Maison des Associations dans le 18 ème arrondissement parisien sous la présidence de l’avocat Michel Langa. Thème annoncé et discuté : les perspectives de la Cour Pénale Spéciale.

Les orateurs ont procédé à une analyse de contenu de l’« Accord de Rome pour la Paix en République Centrafricaine » et de« la feuille de route pour la paix et la réconciliation en République Centrafricaine » écrite à Libreville. Pour la petite histoire Sant’Egidio est une communauté fondée en Italie en 1968. Son objectif est la prière en relation avec les Actes des Apôtres. Rattachée à Vatican Sant’Egidio est parfois accusée par Rome d’avoir des prises de position liturgiques iconoclastes.

L’accord de Rome intitulé Entente de Sant’Egidio, est un document qui tient sur cinq pages (sans les annexes) et porte une pléthore de signatures de participants centrafricains (cinq pages) avec cette incongruité que certains acteurs ont remis ledit accord en cause malgré leurs paraphes. C’est le cas de l’Eglise, représentée par l’émissaire du Cardinal Nzapalangai, archevêque de Bangui qui s’en est désolidarisé pour une raison que Dieu seul sait. C’est à y perdre son latin. Mais ce n’est pas pour autant une raison de jeter l’anathème sur l’accord puisque ce genre de voltefaces très légion dans les crises africaines dénotent des difficultés de résolution auxquelles expose la question centrafricaine où, rappelons-le, 14 préfectures sur 16 sont aux mains de mouvements rebelles. Autant dire que l’autorité centrale de Bangui ne centralise rien. A force de luttes intestines, le pays est parfois au bord de la partition alors que tout le monde, quelle que soit l’appartenance ethnique, dit partager l’idéal de renaissance envisagé par le père-fondateur Barthélémy Boganda.

En science politique on dit : « lorsqu’on veut éviter de résoudre un problème, on organise un sommet. » « On crée des commissions, et l’affaire est classée  » disait le Pr Jean-William Lapierre auteur de « Vivre sans Etat ». D’où vient-il, en effet, que depuis une trentaine d’année la question centrafricaine ne trouve pas de solution adéquate malgré le concours de l’ONU, de l’UA, de l’Union Européenne et des Etats-Unis ? D’ailleurs ce paradoxe se vérifie dans tous les pays africains en proie à des crises, cela, en dépit de la pléiade d’organisations gouvernementales et non gouvernementales qui se penchent à leur chevet. Témoins : la RDC, le Congo, le Cabinda où les échecs de négociations succèdent à des échecs de négociations.

Ce qui s’est passé récemment à Sant’Egidio et à Libreville (ou jadis dans d’autres capitales ) pour le compte de la RCA aboutira-t-il cette-fois ci ? La montagne comme d’habitude n’accouchera-t-elle pas d’une souris ? Là est la question car en l’occurrence la paix civile est menacée si jamais le parlement accorde le pardon aux criminels de guerre sans avoir été jugés. C’est, en tout cas, ce que pense le peuple centrafricain qui exige qu’il n’y ait pas d’impunité zéro. La création d’un Tribunal spécial répond alors à cette exigence populaire.

La Cour Pénale Spéciale

Dès le propos liminaire de Me Michel Langa sur la structure de la Loi Organique qui va fonder la Cour Pénale Spéciale et sur la dynamique des audiences, le ton était donné sur la qualité des débats de ce vendredi 21 juillet 2017 quand bien-même, en raison de la période estivale, les participants ne se sont pas bousculés à l’entrée de la Maison des Associations du 18ème arrondissement parisien.

Deux exposés ont ensuite posé les bases des échanges. Le premier conférencier, l’homme de presse Rocka de la chaîne numérique Kadei Vox, a insisté sur la classique dichotomie dostoïevskienne du crime et du châtiment qui doit s’appliquer en RCA après les massacres interethniques qui ont émaillé l’histoire de ce pays ces dernières années. Il ne doit pas exister de crimes sans châtiment. On peut pardonner, mais avant tout il faut juger, condamner puis, éventuellement absoudre. « A-t-on jamais vu Hollande ou Macron négocier avec des terroristes ? » s’est demandé Rocka qui fustige la démarche du Président Touadéra d’absoudre les rebelles sans passer par la case Justice. « Crimes politiques mais aussi crimes économiques ne doivent pas bénéficier d’une impunité zéro » a estimé le journaliste Rocka.

Le second orateur, Emmanuel Dupuy a été, pour sa part, tolstoïen en dégageant les postulats de la guerre et de la paix en République Centrafricaine. La réunion de Rome n’étant pas en odeur de sainteté auprès de nombre de parties-prenantes dans la crise centrafricaine, l’expert français, Emmanuel Dupuy, de surcroit ancien militaire, s’est cru bon de s’ériger en « avocat du diable » (sic) car en dépit des réserves qu’on pourrait émettre, le document en question contient, selon lui, de bonnes résolutions. Si chaque acteur tient parole, si les actes, feuilles de route, symposium, sommets sont financés par la Communauté Internationale, et s’ils sont appliqués en bonne et due forme (certes ça fait beaucoup de si) la Pax Roma de Sant’Egidio peut être obtenue en RCA. En somme il n’est jamais judicieux de jeter le bébé avec l’eau du bain.

En triant le bon grain de l’ivraie, quelque chose de bon peut venir de Rome, ainsi, qu’en d’autres temps, fut convaincu dans les Actes de Apôtres Paul qu’en se rendant dans la capitale de l’Empire il allait trouver gain de cause auprès de César.

Cela dit, les Centrafricains ne devraient pas ménager les solutions locales en sollicitant le concours des chefs coutumiers. La tradition faisant équipe avec la modernité ou pour reprendre une dichotomie de Georges Balandier, le Lignage se combinant avec l’Etat, peut accoucher des résultats inédits. Car après tout, les sociétés traditionnelles, sociétés sans Etat, réglaient bien leurs conflits bien qu’elles ne connaissaient pas le Code Napoléon. Du reste, il est de bon ton, propose Emmanuel Dupuy, de « dés-onufier » la résolution des crises africaines ; en clair chercher des solutions africaines stricto sensu au lieu de se référer aux Césars Occidentaux des temps modernes, a fortiori quand on sait que les Etats occidentaux ne sont pas étrangers aux crises qui détruisent l’Afrique.
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Mais « l’afro-centricité » des solutions peut avoir des effets pervers. Car en vérité lorsqu’on a parcouru le second document intitulé « Feuille de route pour la paix et la Réconciliation en République Centrafricaine » fraîchement publié le 17 juillet à Libreville, l’hétérogénéité des signataires en dit long sur les chances aléatoires de la RCA de sortir du pétrin.

Châtiment au pied boiteux

Me Langa a beaucoup insisté sur la méthodologie de la Cour Pénale Spéciale, car Il ne s’agit pas de faire comme Salomon en frappant aveuglement les criminels sans tenir compte de la présomption d’innocence. Ni comme Ponce Pilate en s’en lavant les mains sous prétexte que ce qui arrive à la RCA est au dessus de nos forces.

L’avocat parisien a judicieusement rappelé les articles sur lesquels doit reposer la Cour Pénale Spéciale, juridiction dont la durée est de cinq ans renouvelables et son extinction concomitante à la fin des audiences. Mais le président de l’ARC a tenu bon distinguer le temps de la justice et le temps des hommes. La lenteur est une donnée de l’administration judiciaire qui, parfois est kafkaïenne. L’homme est pressé. Il a hâte que justice soit rendue. Cependant, afin d’éviter des jugements expéditifs, le tribunal doit se donner le temps d’instruire, ce qui, bien évidemment, au yeux des personnes éprises de justice, peut paraître comme une perte de temps alors qu’elles ont perdu des parents et/ou des biens meubles et immeubles.

Pour le romain Tacite : (pede poena claudo). Quel que soit le temps mis par la justice, le châtiment finit toujours par arriver. Victor Hugo dans Les Gueux parle de « châtiment au pied boiteux » afin de rassurer ceux qui ne croient plus en la justice des hommes.

Formation

Mais comment satisfaire tout le monde quand se pose un problème de formation des juges et du personnel judiciaire ou quand l’administration boite, clopine ? Les investigations des juges doivent se faire en collaboration avec les OPJ (officiers de police judicaire). Prise en étaux entre Séléka et Antibalaka, La RCA sort d’une longue guerre, une situation, qui, ô miracle, n’a pas empêché d’élire Faustin Archange Touadéra à la tête de l’Etat. La société centrafricaine se situe justement dans la problématique du « Vivre sans Etat » du sociologue J.W. Lapierre. Et quand on fait l’état des lieux, tout est à refaire dans ce pays au sous-sol scandaleusement riche. A cause justement des conflits, l’école est en déclin, les structures de l’Etat sont inexistantes et toute l’élite capable de faire fonctionner l’Etat se trouve dispersée en diaspora. Le pays a reculé de trente ans et est devenu un désert intellectuel où ne poussent que des cactus (dira par ailleurs un candidat malheureux aux dernières présidentielles de 2016).

L’administration peine à s’étendre sur tout le territoire en raison des groupes armées qui causent toutes les peines au nouveau pouvoir. Cependant le Président élu a émis des signes d’intelligence aux anciens belligérants, les invitant à transformer leurs mouvements de guerre en partis politiques. En dépit des accords signés, peine perdue : égoïsme et cupidité des leaders politiques prennent le dessus sur l’intérêt national. La plupart des protagonistes sont dans la transgression de la parole donnée. D’où vient cette fourberie ?

Les pompiers pyromanes des pays voisins

La RCA, pays producteur de diamant de très belle eau, ne brille pas par sa richesse. Ce n’est pas là le moindre des paradoxes. Cette contradiction n’est pas typique et spécifique à ce pays. La RCA rappelle le Tchad, le Congo, la RDC, le Cameroun, le Gabon, l’Angola, le Ruanda quant à la structure de sa crise. Vous remarquerez que la totalité de ces pays s’érigent en médiateurs dans la crise centrafricaine ! En réalité, l’histoire nous montre que nombre de ces médiateurs internationaux sont atteints du syndrome du pompier/pyromane. Par exemple le Congo de Sassou qui est juge dans la crise en RCA y est aussi partie prenante. Impliqué comme Pyrrhus dans une terrible crise dans la préfecture du Pool, c’est non sans ironie qu’on voit Sassou jouer les bons samaritains en RCA. Ali Bongo, Paul Biya, Idris Déby Kabila, Eduardo do Santos s’attribuent le rôle de pompier en Centrafrique alors que ce son des pyromanes à domicile. La Bible dit qu’un aveugle ne peut pas conduire un aveugle. Tous deux vont tomber dans le précipice.

Non, la RCA est encore appelée à voguer dans la galère quand ceux qui parlent de la sauver parlent en catimini avec les chefs rebelles. Nombre de « saigneurs » de guerre sont vus dans les capitales d’Afrique Centrale où ils sont bien vus par ceux qui sont chargés d’éteindre l’incendie en RCA. Ils y sont employés, en tant que mercenaires. Par qui ? Par des Chefs d’Etats voisins qui, comble de fourberie, ont le mot « dialogue » pour la RCA alors qu’ils n’en veulent pas dans leur propre pays. Suivez notre regard.

L’objet de l’ARC

L’ARC se définit comme groupe de pression. Ce n’est pas un parti politique. Invités de témoigner à la CPI, Me Langa et l’ARC ont été bien contents de ne pas donner suite à cette invitation. « On n’a pas à prendre parti, on n’a pas de parti-pris, mais on prend part à toute initiative constructive prise par tout parti politique » précise l’avocat parisien Me Langa.

Le hasard du calendrier faisant bien les choses, la rencontre de l’ARC du vendredi 21 juillet 2017 a coïncidé avec la rencontre de l’URCA d’Anicet Georges Dologuéré samedi 22 juillet dans un hôtel parisien situé dur les quais de la Seine dans le 19ème arrondissement. Candidat malheureux aux présidentielles, Anicet Dologuéré a dit, dans une salle noire de monde, quelque chose qui devrait interpeller le congolais Guy Brice Parfait Kolélas lui aussi candidat malheureux dans son pays : « on ne participe pas aux élections pour être chef de file de l’opposition  » (fermez le ban).

Le discours du président de l’URCA sur les bords de la Seine a balancé une douche froide aux acteurs politiques de la RCA. Pour ne pas ajouter à la tension en RCA, Dologuéré accepta le verdict des urnes en 2016, alors que l’actuel Chef de l’Etat n’avait pas la certitude la victoire.

Samedi 22 juillet Me Michel Langa était présent à la conférence du leader Anicet Georges Dologuéré de passage à Paris. Lui l’avocat qui s’est assigné le rôle florentin de conseiller du prince a dû imaginer un nombre de remarques que l’ARC pourrait faire à cet homme qui refusa de faire la politique politicienne afin de ne pas ajouter de tension aux tensions en vigueur en RCA.
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Appendice

Les débats à la conférence de l’ARC étaient modérés par Codja Augustin. On a noté dans la salle la présence de Séverin Amani, Pascaline Kinguelo, Marie-Alfred Ngoma, Bedel Baouna, Micheline Gazanbetty, Christian Akindes (candidat aux sénatoriales en France)

Mwana Ngo