Edouard Etsio a publié un ouvrage ; une saga. De quoi s’agit-il ? « Par saga il faut entendre l’histoire d’un homme et de sa famille racontée sur plusieurs générations et dont les différents acteurs acquièrent au final le statut d’êtres mythiques » avertit l’auteur en avant-propos.

La réflexion soutenue dans ce livre est la suivante : l’une des caractéristiques des stigmates sociaux dont sont porteurs les individus à la naissance c’est d’être gérés soit comme un boulet soit comme un moteur de leur histoire. Mazembé (rien de commun avec la mythique équipe de foot du Katanga - RDC) , enfant de Ouenzé né en milieu rural joue le match de la vie en usant de stratégies que lui offre le terrain urbain brazzavillois en tant que « fonction intégratrice ou destructrice » .

A noter que le héros narre sa saga sans le pathos qui domine en général les trajectoires fondées sur une position sociale affectée par l’indigence matérielle. Au contraire, il joue sur la dérision. Né en milieu rural, ayant par la suite grandi à Brazzaville, puis vivant in fine en France, Mazembé illustre ce que les épistémologues appellent dans leur jargon L’école de Chicago ; une approche que l’anthropologue Georges Balandier a appliquée dans ses Brazzavilles Noires en relevant la dualité ville/campagne, Etat/lignage, un découpage dichotomique qui postule qu’en Afrique le néo-citadin est ambigu parce que pauvreté matérielle et richesse symbolique sont intimement liées en lui. En clair, le milieu urbain transforme l’être humain, l’être humain transforme le milieu urbain. Côme Manckasa, sociologue congolais, disciple de G. Balandier, reprend pour sa part la problématique de l’ambiguïté africaine où dans nos sociétés lignagères aînés et cadets se dédoublent dans le contrôle du pouvoir parental, notamment quand le neveu veut accéder à une épouse. C Manckasa parle également d’ambiguïté des faits sociaux lorsque dans sa première thèse sur les religions africaines, il montre que l’interaction magie ancestrale et christianisme accouche de mouvement syncrétique avec un messianisme porté par des figures emblématiques de la carrure de Simon Kimbangu, André Matsoua, ou, plus tard, Ntoumi, Mwanda Nsémi... Oui l’Afrique de Mazembé est très ambiguë.

Le sujet dans l’objet

On l’aura compris, la saga d’Edouard Etsio est une (auto) biographie romancée ou si on veut, l’ouvrage est un emploi fictif du sujet social dont la ressemblance avec des personnes existantes n’est pas fortuite. Par conséquent il y a une ambiguïté entre le sujet et l’objet. Pour reprendre Alain Mabanckou, il y a l’autre lui-même chez Etsio et Mazembé.

Dans le match de Mazembé, on pense lire le parcours de vie du narrateur, en fait c’est l’histoire des mutations urbaines qui nous est restituée. C’est que la littérature est le ventriloque des tragédies qui traversent la société. Avec cette différence que l’intrigue de Mazembé s’est joué des fondamentaux socio-politiques qui dominent la littérature congolaise pré ou postérieure aux guerres civiles. Exact : les guerres successives au Congo-Brazzaville ont déterminé la thématique romanesque des dix dernières années.

Or dans la Saga, aucun tir d’obus le long de la narration, aucun bruit de bottes, aucun cliquetis d’armes maniées par quelque milice, aucune rivière de sang alimentée par la guerre civile soit entre Sassou et Lissouba, soit entre Sassou et Bernard Kolélas. Rien de tout ça. Mais davantage un combat pour la vie, un match de l’existence gagné à force de détermination et de renversement des handicaps.

Le match de la vie

La guerre, Mazembé, la mène contre les maladies infantiles qui menacent en général l’enfant africain quand le taux de mortalité est considérable en milieu rural. Pour filer la métaphore sportive, le moins qu’on puisse dire c’est que Mazembé marque des buts au village, là-bas dans les Plateaux Téké. Il en encaisse aussi. L’enfant Mazembé transforme en ville des essais initiés au village. Et à la précarité à la campagne s’ajoute la cruauté en ville africaine, terrain où tradition et modernité jouent une compétition dialectique, à la fois brutale et tendre, violente et aimable. Là-dessus, Mazembé joue le match scolaire. Il le gagne. La compétition se solde par une victoire pour Mazembé sur le marché du travail congolais ensuite, last but not least le derby s’achève par un sacre : le départ pour la France ; non sans que le héros n’ait marqué un point sur le champ matrimonial en épousant « Mwana Djambala », sa tendre moitié. Il vainc alors le célibat, ce moyen de contrôle des cadets par les aînés dans nos systèmes de parenté.

Tout puissant Mazembé enchaîne les succès en France, retournant les stigmates négatifs en stigmates positifs, donnant naissance à des héritiers sur deux générations. Bien sûr le parcours du héros en France n’est pas comme la Garonne, un long fleuve tranquille mais parfois une mer agitée avec souvent des avis de tempête, comme souvent la vie en général.

La saga de Mazembé, un élixir qui se boit avec délectation ; à conserver absolument dans sa bibliothèque. L’ouvrage est préfacé par G. Bimbou.

L’auteur, Edouard Etsio, Congolais, vit à Bordeaux où il est formateur en sociologie des organisations. Il a été élève de Côme Manckasa dans la grille d’analyse duquel il situe, entre autres approches, son métier de sociologue.

Loubaki

Edouard Etsio, La saga de Mazembé 245 p. L’Harmattan, Collection Encres noires 2016 - ; 21,50€