Une fois qu’elle a parcouru le champ historique des royaumes kongo et d’Abomey, Véronique Diarra a visité un héros mythique du royaume Mandingue, Aboubakry Keïta, noble descendant du célèbre roi Keïta. Cette fiction historique tombe à pic. Elle résonne comme un hommage posthume à son père, l’homme politique Paul Kaya, récemment décédé. Mais comme aussi une quête et une conquête de ses racines maternelles nourries de leur sève mandingue.

Une plume d’or

Après, « Non je ne me tairai plus » (2018), très peu d’eau a coulé sous le viaduc. Véronique Diarra vient de publier son dernier roman : « Le dernier voyage du roi Aboubakry Keïta » (2019). Le registre n’est pas le même mais la finesse d’écriture est identique. Cette manière de poser le sujet, le verbe et le complément est typique de l’auteure qui, on le rappelle, est professeure des écoles en région parisienne. D’un côté comme de l’autre le verbe coule comme une source limpide et, le lecteur étanche sa soif à satiété.

Style

Un exemple de la phrase de Diarra : « Le prince se chausse de sandales de cuir et a gardé à l’oreille droite l’anneau d’or trompeur qui décourage les sortilèges dévoreurs de beaux garçonnets. Croyant que l’enfant est une fille, ils passent leur chemin. » p.16
Le style de Diarra est saisissant de finesse. Il est bon, beau, bien. Le verbe se boit comme du lait et, en même temps, renseigne sur les représentations sociales.

Nous sommes au 13ème siècle, en société mandingue. Anthropologue, l’auteur entreprend de présenter les structures sociales et les structures politiques de ce royaume africain organisé comme une société globale. D’abord les faits sociaux, ensuite les faits. Rien de tel, selon les sociologues du roman, pour camper l’intrigue.

Philosophie mandingue

D’entrée l’auteur se lance dans la description de la vie quotidienne dans le royaume Mandingue. Les mariages, les croyances religieuses, les fonctions économiques, le commerce ; tout est passé au peigne fin. La totalité est une déferlante sans être pour autant une saga à la manière de Maryse Condé dans Ségou. Mais le compte (ou le conte) y est.

Le roi Aboubakry Keïta s’inscrit dans une dynamique d’ouverture. Il veut voir et savoir ce qui se passe derrière les frontières de son empire. Il a lu dans les parchemins de Tombouctou ( incroyable banque de données) que la terre était ronde, qu’on pouvait en faire le tour.

Cet esprit d’ouverture a été longtemps mis en doute par les historiens se bornant de présenter les sociétés médiévales africaines comme des univers clos vivant en autarcie. C’était mal connaître la vision du monde enfouie dans le cœur de tout monarque qui tient à sa réputation impériale. En l’occurrence, Aboubakry Keïta, sans pour autant cultiver un projet impérialiste, avait besoin de vérifier les hypothèses des manuscrits de Tombouctou, à savoir qu’il y avait un monde ultramarin en dehors de son monde.

Coup de théâtre

Comme souvent, dans les romans où le coup de théâtre se fait attendre, dans « Le dernier voyage du roi Aboubakry Kéïta » l’écrivaine fait d’abord naviguer ses lecteurs sur un long fleuve tranquille jalonné de petites vagues sociales : intrigues de cours, bruits de couloir, alliances polygyniques, islam, griotisme, arbre à palabres, différences de castes, opposition des sexes, rites d’initiation et d’interaction ...

Ethnocentricité

Généralement l’anthropocentrisme européen a noyé le reste du monde dans un océan d’inculture qui a fait d’ailleurs dire aux philosophes du 19ème et même du 21 ème siècle que l’Afrique Noire où pousse une dense forêt équatoriale était historiquement vierge. Hegel s’y est mis. Marx aussi, dit-on. Récemment, au Sénégal, Nicolas Sarkozy nous servit également ce breuvage anhistorique d’un continent qui refusait d’entrer dans la civilisation.

La thèse de Véronique Diarra, dans la lignée de Cheick Anta Diop, navigue à contre-courant de cette vision réductrice de l’histoire de l’humanité. L’Afrique n’avait pas besoin de sortir de l’histoire ni d’y entrer puisque. Car, berceau de l’humanité, elle était déjà à la source de l’histoire dès le commencement. Sur les bords du Nil, la civilisation des Pyramides apporte l’eau au moulin à cette thèse.

Voyages précolombiens

Bien avant la découverte des Amériques par Christophe Colomb, des populations noires, venues de l’Empire du Mal, y avaient déjà mouillé stricto sensu l’ancre en Haïti, en Jamaïque, à Cuba et sur le continent américain lato sensu.

Véronique Diarra nous dépeint ici un choc de civilisation qui s’est réalisé dans une perspective apaisée, entre Taïnos (les Indiens) et Africains. Il s’agit ici, avant la lettre, dans le respect de l’environnement, d’une rencontre durable à l’opposé de la brutale arrivée espagnole qui mit la région à feu et à sang.

Je ne pense pas que Véronique Diarra a reproduit l’image d’Epinal du bon nègre (ou du bon indien) quand, sur les rives d’Aïti les deux populations s’embrassent sans protocole de violence alors qu’elles ne se connaissent ni d’Adam ni d’Eve.

En vérité, la réponse se situe dans la philosophie Mandingue décrite par l’auteur comme un modèle achevé d’humanisme, de tolérance (mais non de complaisance). Le roi mandingue est à la tête d’une civilisation qui a maîtrisé la technique de l’extraction et de transformation de l’or. L’auteure nous dit que le système économique repose sur le commerce avec le monde arabe, sur une industrie du fer, du cuivre, sur l’industrie textile et sur une monnaie forte basée justement sur le métal jaune et sur la confiance que la caste royale inspire à l’Empire.

« L’empire est prospère. Les populations constituent une bonne clientèle. Les caravaniers qui voyagent à dos de chameau proposent les merveilles du grand Est. Celles qui sont façonnées à la ville Sainte et au-delà. Les marchands qui relient Gao au Caire portés par les dromadaires ne sont pas moins appréciés. Ils repartent chargés d’or, d’argent, de cuivre et d’un grand nombre d’objets dus à l’inépuisable créativité des artisans mandingues. » p.16

Tombouctou, ville académique, véhicule dans le royaume une civilisation de lumière fondée sur la Charte du Mandé, l’une des plus vieilles Déclarations des Droits de l’homme jamais connues au monde. Les Mandingues vivaient alors dans une monarchie républicaine, comme l’actuelle Angleterre. Dommage que nos monarques contemporains ne s’en servent pas, pour une fois, comme paradigme politique.

Emulation

On a parlé de communisme primitif qui structure les sociétés africaines précoloniales. On devrait parler également d’une société basée sur l’honneur, sur la dialectique du défi et de la riposte, sur l’émulation qui est une forme de mise en valeur de l’individu et de l’initiative personnelle. Autant dire une invitation à aller au bout de ses entreprises personnelles sans dériver vers l’égocentrisme.

« Avant son voyage, il avait envoyé une flotte de bateaux de son défunt père. L’expédition avait pour ordre de découvrir les régions qui existent de l’autre côté de la Grande Eau et les terres qui se trouvent sur la côte ouest. » p.17

Mais dans la philosophie mandingue, la vie est une agence, un agencement d’essais et d’erreurs, de défaites et de succès. Le roi le sait. Il pousse à repousser les limites.
Le premier voyage au-delà de la Grande Eau est un échec. Le roi est déçu de ses marins. Il veut sanctionner la dérive de ses matelots dont certains ont vu leur voiliers sombrer comme le Titanic. Il veut susciter une dynamique de groupe. Il attend le moment propice car tout moment n’est pas propice au châtiment.
« Maintenant qu’il s’est assuré que son peuple va bien, il convoque un conseil et fait venir devant lui le capitaine du seul bateau revenu de l’expédition qui devait naviguer en direction du couchant. » p.17

Combien de marins, combien de capitaines sont partis sans rentrer au port, engloutis dans la nuit noir de l’océan ?

La reine mère plaide la cause de ceux qui avaient rebroussé chemin au cours de la traversée. Il faut aller jusqu’au bout de ses projets car il s’agit d’initiation métaphysique. Mais avant de sanctionner, on instaure le débat selon La Charte du Mandé. Aucun pouvoir sans contre-pouvoir. Dans la société bambara, mossi, dioula, la femme, matrice de la vie, incarne la douceur, l’indulgence et agit comme contre-pouvoir :

« La reine mère prend la parole : - Mon fils, tel un grand souverain, (…) fait preuve de mansuétude. Ces survivants, éprouvés par une vision horrible, n’ont pas eu la force de continuer plus loin. Ils étaient terrifiés à l’idée de rencontrer semblable ou pire phénomène en poursuivant le voyage. Moi ta mère, je place ces rescapés sous ma protection. »pp.19-20

La seconde expédition sera la bonne

Mansa Aboubakry Keïta en fera partie, laissant le trône à son demi-frère ; en toute confiance, étant donné que le coup d’état est proscrit. Le roi est célibataire car les quatre jeunes épouses qui lui étaient promises étaient arrivées à bout de sa patience. Très espiègles, mais surtout trop immatures, le roi les congédia. p.27
Il prend la mer à la tête d’une grande flottille où embarquent hommes et animaux comme dans l’Arche de Noé.

Plusieurs siècles avant Christophe Colombe, les Maliens avaient découvert l’Amérique.
Les chroniqueurs espagnols témoigneront. La présence noire sur ces terres, bien avant l’esclavage, en attestera.
Lorsque Christophe Colomb réussit à « communiquer avec les Taïnos, ceux-ci signifieront à leurs visiteurs européen que jadis, traversant la mer, des hommes noirs sont venus séjourner auprès de leurs aïeux et troquer des marchandises. Ils préciseront que certains sont restés et leurs descendants vivent sur l’île. »p.83

Choix méthodologique

L’auteure s’inscrit dans la fiction historique. Dans « Shuka la danseuse » (2017) et « Agnonleté une vie d’amazone » (2018) de la même romancière, le lecteur est transporté dans un imaginaire africain précapitaliste fondé sur des faits réels.
« Je la suis la croisée de plusieurs Afriques. Ma mère est ivoirienne d’origine burkinabée et son village se situe à la frontière malienne. Mon père est congolais. Je me suis documenté sur les aires culturelles de mes parents. Les royaumes Mandingue et Kongo sont des terrains de travail que je défriche chaque fois. »

La lecture donne le mal de mer. Le langage de la navigation maritime ne semble pas avoir de secret pour Véronique Diarra.

« Les timoniers se mettent à deux pour tenir la barre et commencent à se demander où nous allons. Les uns après les autres, nos mâts craquent et nos voiles s’envolent , confisqués par des vents impitoyables. » p.78

Ceux qui s’étonnent de la présence des Noirs en Nouvelle Calédonie pourront s’inspirer de l’épopée maritime mandingue.

Ironie de l’histoire, les descendants mandingues, abomey, akan, bantou, migrants des temps modernes, n’ont pas hérité de cette science de la navigation.
L’histoire se répète : « Le régent Kanga moussa , entouré de ses notables le lit. Il baisse la tête. il regarde tristement la reine mère et murmure : « Aboubakry ». Elle comprend qu’elle ne reverra plus jamais son fils chéri. Elle s’abîme dans un profond chagrin. » p86.

Comme ces mères africaines dont les enfants chavirent dans La Méditerranée. Victor Hugo écrit à leur attention Oceano Nox. Peut-être que ces descendants mandingues entendent-il les cris des âmes d’Aboubakry Keïta et ses compagnons de fortune, des cris venus du fond des abysses ?

Simon Mavoula

Le dernier voyage du roi Aboubakry Keïta - Véronique Diarra, 94p. Wawa Editions 2019 -12 euros

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