Lieu  : « l’Horloge du Sud », espace d’échange intellectuel, au cœur de Bruxelles. Ce Vendredi 25 octobre 2019, l’heure n’était pas à l’analyse de l’ouvrage d’Alfoncine Nyélenga Bouya, « Le rendez-vous du Mombin Crochu » qui est un conte philosophique d’une forte densité symbolique.

Même si on n’a jamais fini de comprendre la structure d’une œuvre, ce vendredi, veille du passage de l’heure d’été à celle d’hiver, le temps était davantage au curriculum vitae de l’écrivaine congolaise résidant en Belgique. L’heure, disions-nous, était à la compréhension du parcours de vie de l’auteure. Pour reprendre un terme de sociologie, le temps était aux récits de pratiques de l’écrivaine.

La vie d’Alfoncine Nyélenga Bouya (ANB) est un parcours sur le contenu duquel s’est dégagé un consensus incontestable, à savoir : cette femme d’origine congolaise est une humaniste au sens sartrien de la notion, c’est-à-dire un vecteur majeur du changement à l’instar d’une Kimpa Vita (Dona Béatrice) dont elle se dit héritière. Le temps à L’horloge du Sud était, également ce vendredi, veille d’un décalage horaire, aux conditions de création et de production dans lesquelles le roman congolo-haïtien a vu le jour. A priori tout est parti d’un p’ti punch pris dans la torpeur caraïbéenne, sous une véranda. En vérité, le sujet du livre aura habité l’auteure depuis sa tendre enfance, là-bas en Afrique. Or tout ce qui relève de l’enfance resurgit dans la conscience, souvent sous la forme fantasmée du songe d’une nuit d’été.

Le temps de la parole

La modération, menée de mains de maître par Henry Panhuys, a été une efficace maïeutique. L’auteure nous a fait une prestation orale dont l’œuvre (y compris Makandal dans mon sang *. ) a gagné en clarté et en cohérence.

Nolens Volens l’aventure mystérieuse qui ouvre « Le rendez-vous du Monbin Crochu » a donné l’occasion à l’auteure de développer au cours du café littéraire de Bruxelles sa vision du monde en fonction d’un nombre raisonné d’axiomes.

En définitive, à l’horloge du Sud, l’exercice oral n’a rien eu à envier à une psychanalyse en bonne et due forme tant le modérateur qui de son aveu à lu trois le roman était habité par une franche passion.

Main douce dans un gant de velours, le Belge Henry Panhuys, chemin faisant, a sondé avec tact l’auteure. Par ailleurs, le hasard n’existant pas, le parcours de vie du modérateur a croisé celui de l’auteure dans les missions en Haïti alors qu’il (Henry Panhuys) comptait également à son actif un séjour en Afrique, notamment au Congo (dans sa jeunesse) et en Guinée où il se maria. Du reste, au détour d’une narration, ce globe-trotter, manquera verser une larme à l’évocation du nombre de cadavres engloutis dans la construction du CFCO (Chemin de fer Congo-Océan) au Congo-Brazzaville, chaque traverse symbolisant un mort. Autant dire qu’emprunter la locomotive qui entraîne l’humanisme d’ Alfoncine Nyelenga Bouya semblait un jeu d’enfant pour le modérateur qui nous a confié, mezzo voce, avoir récemment rendu visite à la grande diva, Maryse Condé, dans le Sud de la France.

Pourquoi avoir situé la problématique de la condition féminie sur cette île des Caraïbes ? Réponse : dans un pays où les Duvalier et leurs tontons Macoute ont généré une misère physique et morale généralisée dont les effets, à ce jour, n’ont jamais disparu, les femmes haïtiennes sont les premières à faire les frais de l’exclusion, une pénalisation à laquelle il faut ajouter les dégâts physiques et moraux de l’excision en Afrique.

Pourquoi l’incipit porte sur une expédition composée exclusivement de femmes à la recherche d’un lieu-dit où elles vont rencontrer par la suite uniquement des femmes ?

La réponse de l’auteure ne coule pas de source. Elle est parsemée de digressions maîtrisées. En Afrique, explique la Congolaise, le voyage le plus simple est un champ d’incertitudes car on ne sait jamais l’heure d’arrivée quand bien même on sait l’heure de départ. Sorte de réflexion proustienne inversée, qui plus est, démarrant sur l’apparition quasi fantomatique d’une jeune fille, l’expédition vers le Mombin Crochu entreprise par ses héroïnes, sera une sorte de recherche d’un espace perdu dont on sait qu’elle sera facile tout en ayant présent à l’esprit que tout ce qui semble facile est en définitive assorti de surprises.

Panne en brousse

Un coopérant français en fera la douce et amère expérience en RCA au cours d’une mission, en apparence banale, quand une panne du joint de culasse de son véhicule le paralyse durant un an dans un village coupé du monde moderne. Parti pour une simple mission de coopération dans la brousse, le voyageur était loin d’imaginer que son voyage durerait plus d’un an. Les camions dans ce lieu perdu, ce non-lieu, ce Mombin-Crochu centrafricain, ne passent quasiment jamais. Au bout du compte, ne perdant pas le Nord, l’aventurier a le temps de faire un enfant à une indigène du village. Le nom de l’enfant : jeancul (ou quelque chose comme ça), africanisation fantasmatique de joint de culasse.

L’auteure, dans sa réponse, ajoute une sagesse apprise de son père. Lorsqu’on arrive dans un pays étranger il est judicieux de se trouver un père, une mère, une tante, un cousin, un oncle ; bref une famille de substitution qui te préserve de la solitude qui guette l’étranger de façon générale.

Alfoncine Nyelenga Bouya, selon les nombreux témoignages, a un parcours de vie fait de combats féministes, d’actions humanitaires accomplies dans le cadre des Nations Unies et de l’Unesco et de quête permanente de spiritualité. Son parcours de vie typique d’une personne qui a beaucoup voyagé consiste à jeter des ponts entre des continents, entre des espaces en apparence opposés. Tant son discours s’appuie sur des symboles sans équivoque, la question lui sera finalement posée : « es-tu initiée au vodou ? » Malgré sa réponse (j’allais dire) de jésuite, l’auteure aura du mal à convaincre que la robe blanche qu’elle porte au café littéraire n’est pas celle d’une prêtresse de la religion haïtienne transplantée d’Afrique.

Haïti mon amour

Par ailleurs, Haïti, lieu d’articulation littéraire d’Alfoncine Nyélénga Bouya, est une vieille connaissance. Jeune collégienne à Brazzaville, l’auteur eut pour prof de mathématique, un certain Marcel Gilbert, exilé haïtien ayant fui la dictature des Duvalier. Monsieur Gilbert la familiarisa à la littérature haïtienne avec comme point d’orgue, la très tragique « Gouverneurs de la rosée » de Jacques Roumain. Plus tard, fonctionnaire au PAM (programme alimentaire mondial) l’auteure nourrit son imaginaire du choc que lui procura son atterrissage à Port-au-Prince en provenance de Rome. Veni, Vidi, Vici : « je suis venue en Haïti, j’ai vu, je suis convaincue que je suis chez moi  » dit à peu près l’enfant de Poto-Poto qui se sentait dans son nouveau poste de travail comme un poisson dans l’eau.

Désormais, même si elle n’est pas prête de retourner en Haïti après un séjour de cinq ans (en raison de l’insécurité sociopolitique) elle eut du mal à quitter ce pays dont les garants métaphysiques de la société lui rappelaient son Afrique natale. Illustration : alors qu’elle se plaint d’un mal de dos, sa femme de ménage haïtienne la met en relation avec une tradi-praticienne locale dont la méthode de guérison basée sur les feuilles lui rappelle les recettes de grand-mère de son Congo natal. Mieux, en séjour en Inde, elle assista à une scène où un shaman fouettait une patiente avec un bouquet de feuilles en guise de thérapie.

Un des postulats sur lequel repose la métaphysique de l’auteure est que la concomitance est une donnée des religions animistes, en Afrique, en Inde, chez les Pygmées, chez les Inuits. Aussi, Le rendez-vous du Monbin-Crochu est un ouvrage qui renvoie à l’universalité des mondes, du moins ceux qui se rattachent au Mantera, divinité que le modérateur Henry Panhuys a pertinemment articulée au Ma et au Ra, c’est-à-dire à l’Egypte antique.

Le vodou est-elle une religion ? Mais qu’est-ce qu’être un(e) initié(e) ? Parler en public, avoir reçu ses sacrements catholiques, être diaconesse de l’Eglise Catholique Libérale, c’est ça l’initiation, une démarche qu’on ne doit pas réduire à la seule dimension religieuse, notamment le vodou sous prétexte que son parcours de vie vous a conduit un jour en Haïti.

Sans tomber dans les aléas de l’extrapolation, on peut se permettre quelque parallèle. En effet, en cette période de célébration de l’anniversaire de la future reine de Belgique, Elisabeth Thérèse Marie Hélène (elle fête ses dix-huit ans) il ne serait pas incongrue de ranger ANB, noble descendante de la bourgeoisie urbaine de Brazzaville, dans la catégorie royale de la mystique vodou.

Et, en cette soirée littéraire, habillée comme pour une cérémonie vodou (robe blanche agrémentée d’un cordon rouge à la taille) l’écrivaine avait en effet un je ne sais quoi de magique qui aurait pu faire dire à Cheick Hamidou Kane que toutes les femmes sont, en définitive, des grandes royales, à plus forte raison quand elles tutoient la muse pour nous mettre au monde une œuvre spirituelle digne d’une pierre philosophale. Et, en l’occurrence, Le rendez-vous de Mombin Crochu, est un chapitre d’une Bible de la représentation vodou quand bien-même ce culte millénaire n’est pas de l’ordre de l’écrit mais simplement de l’esprit.

L’organisation du café littéraire
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Le 48 ème café littéraire de l’association Lingeers Yi (femme en wolof) n’a pas dérogé à une règle dont la structure confère une valeur ajoutée au travail de l’invitée. A la fin de chaque prestation, Régine Faïk « gratifie l’auteure invitée par un beau Kasala  » Il s’agit en fait d’un résumé poétique de la prestation, une sorte de mise en abyme (exposé dans un exposé). La notion mécanique de « joint de culasse » liée à l’anecdote centrafricaine n’a pas échappé à la sagacité intertextuelle de Régine accouchant d’un succulent calembour connoté. La culasse devient le cul lasse : une interprétation freudienne que chacun dans la salle a rangée comme indicateur du libéralisme sexuel de la femme africaine en général. Lingeer Yi précise d’entrée qu’elle s’inscrit dans un certain « regards de femme » dont de toute évidence, le plafond du tabou et de la pudeur a été pulvérisé depuis belle lurette par des icônes de l’égalité des sexes comme Simone de Beauvoir, Elisabeth Badinter.
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Une écriture radiophonique

L’échange entre l’auteure et le modérateur a été agrémenté par la lecture de morceaux choisis du roman lus par Yves-Marina Gnahoua et Pascale Kinanga. Les voix des lectrices ont donné à la notion de la dramatisation une légitimité d’adaptation théâtrale du « Rendez-vous du Mombin-Crochu ». Après tout, qu’est-ce qu’un roman sinon la mise en scène de dialogues théâtralisables à souhait.
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David J.L Docteur Honoris Causa en relations internationales, un Suisse, a lu un extrait poétique de Mombin-Crochu,

Dans le rôle de maîtresse de cérémonie, Cécile Moupiga qui a présenté la plateforme regards de femme n’a pas manqué d’éloquence dans son laïus. Chapeau bas à l’association Lingeers Yi qui donne une visibilité à l’écriture féminine africaine dans une ville, Bruxelles, multilingue, interethnique et interculturelle.

Présences
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Dans la salle on a noté les présences de Bedel Baouna, critique littéraire, Gladys Mindouli May écrivaine et analyste politique, Philippe Ngoy Ngala, juriste, informaticien et écrivain, Emilie Faignond, écrivaine, Marthe, Huguette, Blaise Makita, Mwayé, Maïna (petit-fils du Président Joseph Kasa-Vubu), Bernard, Awa...
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Le mbalax

Fille d’un mécène congolais, Bernard Bouya, qui a vu passer tous les courants musicaux congolais, Alfoncine Nyélenga Bouya est une excellente danseuse que les sons envoutants du mbalax sénégalais ont immédiatement propulsée sur la piste de L’horloge du Sud, quittant le registre sérieux de la littérature pour celui relâché du corps en mouvement. L’auteure dit avoir eu au Sénégal un père adoptif vers la frontière gambienne. Doit-on comprendre que ce parrain Diola l’initia à cette danse de la Téranga que, de toute façon, ceux qui depuis Gorée, emportèrent en esclavage en Haïti pour se syncrétiser au vodou avant d’être ramené au Congo sous forme de rumba ? Ce voyage circulaire de la rumba congolaise dura quatre cents ans.

Thierry Oko, La Ferté sous Jouarre 29 octobre 2019

- Le rendez-vous de Mobin-Crochu , 179 pages, Alfoncine Nyélénga Bouya - Le Lys Bleu Editions, 18€
- *Makandal dans mon sang. En vente chez Amazone, 15 euros