Qu’en est-il des « Bébés Noirs » ? Ce terme est le symbole d’une violence urbaine morbide équivalente à celle accouchée, voici peu, par les kuluna, autres enfants terribles de la délinquance urbaine exportée par Kinshasa.

Bandits des zones périurbaines de Talangaï, les Bébés Noirs sont une sorte d’épouvantail brandi épisodiquement par ceux qui n’ont eu que 8% aux dernières élections. Et ça semble marcher. Tous ceux qui ont eu affaire à ces féroces lionceaux humains dont l’âge varie entre 15 et 30 ans, ne sont près de l’oublier. On parle d’un niveau d’attaque bestial ne faisant pas de quartier. Les victimes s’en sortent délestées de leurs biens avec, à la clef, de profondes balafres au visage, des bras amputées quand elles n’y laissent pas leur vie.

Oko Ngakala, procureur

Notons qu’à part un petit coup de gueule de l’impayable Oko Ngakala à la télé, il y a un noir silence sur les Bébés Noirs. Or pour avoir, semble-t-il, été accusé sans preuves le 4 avril, Ntoumi est, à ce jour, poursuivi par Sassou comme Obama Bin Laden. Sa région, le Pool, est bombardée comme le Viêt-Nam d’Ho Chi Min par les Américains. Qu’attend Sassou, puisque c’est sa méthode, qu’attend-il pour nettoyer Talangaï au napalm comme il le fait dans les villages du Pool pour neutraliser Ntoumi ?

Noir c’est noir

Pourquoi « Noirs » ? Pourquoi « Bébés » ? Seraient-ce des pionniers qui honorent une néo-négritude senghorienne dans la Brazzaville Noire septentrionale ? Sans blague. Allons seulement. On verra des noirs desseins. « Black is beautiful » ? Oui mais pas cette fois-ci. L’enfant Noir de Camara Laye n’est pas ici un camarade. C’est un tueur ; un killer kind. C’est le Johny Chien méchant dont parle Emmanuel Dongala dans une ville cruelle comme peut l’être Brazzaville depuis la guerre civile de 1997.

Les Congolais avec leur manie de l’oxymore sont étonnés qu’on puisse être adolescent et se comporter en boucher ! D’où ce hiatus entre la poétique du nom et le sanglant empirisme auquel renvoie le phénomène incriminé. A titre comparatif vénal, l’histoire du fascisme italien avait généré ses sinistres « Chemises noires » sous Mussolini, une milice composée de jeunes fanatiques jouant les bras répressifs de l’idéologie brune.

Cagoule

Les Bébés Noirs, arborent des cagoules noires quand ils passent à l’attaque, preuve que ceux qui sont attaqués sont des connaissances qui pourraient les reconnaître. « Ce sont des garçons du voisinage qui ont mal tourné » dénonce, amer, un taximan. Or la cagoule est un attribut des escadrons de la police officielle quand elle entreprend des opérations de type barbouze comme jadis le mouvement éponyme de la Cagoule et comme sait s’y prendre le directeur général de la police selon les témoignages entendus au procès du colonel Marcel Ntsourou en 2013.

Une parisienne en vacance à Brazzaville raconte : « Parfois, tu prends un taxi et tu te retrouves dans une embuscade. Tu te fais dévaliser ou tuer par les bébés noirs sous l’œil indifférent du taximan car il s’agit d’un complice  »

Un témoin se souvient : « Vers le marché Dragage, ils ont dévalisé une villa en pleine journée alors que les propriétaires étaient absents. Morts de panique, les riverains les ont vus remplir des camions et sont partis en toute quiétude, laissant derrière eux la femme de ménage ligotée comme un mouton, muselée comme un chien. » Peur sur la ville. D’où tiennent-ils leurs véhicules ? Il y a anguille sous roche. Mais surtout, vers quelle destination emportent-ils leur butin alors qu’il s’agit de SDF ?

Genèse

La nature ayant horreur du vide, ces pitbulls humains auraient alors surgi dans l’univers urbain après l’opération « Mbata ya bakolo » censée vider Brazzaville de « Kuluna » (bandits kinois). Virer les bandits d’origine kinoise pour avoir la paix, c’est l’équation envisagée par le général (de triste mémoire ) Jean-François Ndenguet. Echec et mat. Pour avoir la paix ou pour les substituer par des Kuluna du cru ? Allons seulement... dans les questionnements.

A vrai dire, en virant les Kulunas, le génial général avait juste oublié que les contradictions économiques dues à la gestion calamiteuse de nos richesses par le clan d’Oyo pouvaient également cristalliser des mécontentements dans la population brazzavilloise puis accoucher de rébus sociaux comme les « sauvageons » de Jean-Pierre Chevènement ou la « racaille » de Sarkozy dans les banlieues en France.

Liens de parenté

Il n’est que trop évident que Kuluna et Bébés Noirs vivaient en bonne intelligence sur le terreau de la misère économique engendrée par Sassou et sa famille. Il se peut même que la délinquance kuluna kinoise prise à partie par le génie policier du général Ndenguet a simplement ratifié celle des Bébés Noirs, bien évidemment, antérieure à celle venue d’outre-fleuve. Nos lecteurs plus âgés ont sûrement une idée de la sous-culture dite « Yankee  » ou « Gourba » à laquelle adhéraient les jeunes désœuvrés à la fin des années 1960 dans les rues de Poto-Poto. Car tout phénomène urbain accouche d’une violence. C’est vrai à Abidjan, à Dakar, à Lagos, à Kinshasa et à Brazzaville.

Il n’y a donc rien de nouveau sous le soleil de Satan. Les Bébés Noirs ont des liens de parenté ethnologiques avec les « groupes Makayabou » qui glaçaient les cœurs des populations dans les rues de Poto-Poto des années 1970. Et ce n’est pas fortuit si l’extension sauvage urbaine de Brazzaville a également transplanté cette sous-culture vers Talangaï, berceau d’un désœuvrement grandissant. Pour l’anecdote, la dénomination makayabou vient des vols à la roulotte que les « Gourba  » ou « Yankee » opéraient à la gare ferroviaire du Centre-ville de Brazzaville en délestant les wagons de sacs de morues. La faim les sortaient du bois.

Mais là où il y a rupture entre « Yankee » et « Bébés Noirs », c’est sur le mode opératoire, sur les cibles et les connivences. Les armes blanches (machette, hache de fortune, poignard, coutela, marteau) servent de moyens d’attaque aux Bébés Noirs et leurs attaques portent sur les biens et les personnes provoquant larmes et goût du sang chez les autres. Les Yankee des années 60/70, quant à eux, se servaient uniquement de leurs poings et de « coups têtes » avec, certes, cette assurance, que donnent les Kamons (rite de la force) et se bornaient d’attaquer les wagons de la PV remplis de poissons salés. C’était donc pour manger. Aucune main noire n’était derrière les Yankee. Or les Bébés Noirs semblent l’objet d’une instrumentalisation. Ces « Petits anges » poursuivent une politique du gourdin qui ne dit pas son nom.

Qui tire les ficelles ?

Les autres parents des Bébés Noirs

Peu avant le viol de la Constitution par Sassou, les Congolais, bouche bée, découvrent à la télévision nationale le visage d’une milice composée d’hommes en noir dont le leader est un député du PCT, un certain Hyldevert Mouhani. Le commando qui se présente à l’antenne menace de représailles quiconque oserait contester Sassou sur la voie publique. Armés de fusils en bandoulière, coiffés de cagoules, on aurait pu confondre les miliciens de Mouhani avec les Indépendantistes corses ou les djihadistes de Daesh n’eut été cette peur au ventre qui se voyait chez nos cagoulards en herbe made in Oyo. Car c’étaient des faux durs ; le genre qui s’en prend aux civils désarmés comme Kata-Kata laissé récemment pour mort à la morgue de Brazzaville.

Question : les « Bébés Noirs » seraient-ils la tare infantile de la milice d’auto-défense de Mouhani ? L’hypothèse la plus vraisemblable est que les « Bébés Noirs » sont le bras armé de l’escadron créé par le député de Moungali. Ou alors, autre hypothèse, les Bébés bénéficient de l’indulgence voire de la protection du député Mouhani puisque les représailles promises par ledit député épargnent curieusement nos Noirs Bébés, alors que ces derniers troublent à souhait l’ordre public avec des homicides à la clef. Qui donc a pour habitude de sous-traiter la répression par des supplétifs sinon le général Jean-François Ndenguet. Nous y sommes : les Bébés Noirs sont des petits-fils du général qui dirige le commissariat de Ouenzé Manzanza, laboratoire notoire du crime comme cela a été démontré au procès des auteurs présumés des explosions de la caserne militaire de Mpila (ECCRAMU).

Débordement

La zone d’action : les Bébés sévissent d’ordinaire dans les quartiers Nord, notamment Talangaï, du rond-point Koulounda à Etatolo. Mais récemment, comme pour montrer qu’ils peuvent franchir des caps, les Bébés ont mené des attaques à Moungali, au Plateau des 15 ans, spécifiant ainsi un débordement qui en promet d’autres. Il reste que, les quartiers sud sont épargnés par la nuisance des venimeux Bébés. Sans doute parce que les Cobras en route pour les expéditions punitives dans le Pool se chargent, au passage, de semer la terreur à Bacongo, Makélékélé, Simou Djoué. Le mode opératoire change, mais chacun a sa part.

A l’une de leurs sorties inopinées, la rancune tenace, les Bébés Noirs avaient pris prétexte sur le meurtre d’un des leurs par la police pour passer à l’attaque. Aléatoires, leurs représailles frappent pêle-mêle femmes, hommes, filles et garçons qu’ils trouvent sur leur chemin d’avenir. Parfois (mais rarement) les policiers font les frais de leur violence aveugle. Témoin : la famille d’un colonel de l’Armée de Sassou dont la fille a été récemment blessée mortellement après que sa route eut croisé celle des Bébés.

Qu’il y ait des ripoux dans la police nationale congolaise, voilà qui ne pourrait surprendre que des naïfs comme François Hollande qui prend Sassou pour le meilleur constitutionaliste au monde.

Connivence

Curieusement, ces Bébés sont insaisissables comme le vent. Leur forfait commis, ils s’évanouissent rapidement dans la nature comme des fantômes alors que les quartiers nord et toute la ville sont infestés d’agents de police en civil et en uniforme.
Ou cette pléthore de cognes est aveugle ou alors est complice. Pire, elle est aveugle parce que complice.
Car si ce n’est de la magie noire, comment font les Bébés aux noirs désirs pour passer au travers les mailles du filet de l’implacable Ndenguet ? C’est ici que la thèse de la connivence se conforte. Etant donné la déconcertante facilité avec laquelle les Bébés opèrent, indiscutablement ces diablotins sont de mèche avec la police officielle de Sassou, dans la pure tradition des films de série noire.

Lumpenprolétariat

Nous pensons que les Bébés Noirs correspondent à ces sous-prolétaires en haillons dont parle Karl Marx et qui servent de réservoir au pouvoir dominant pour alimenter la terreur et la répression.

La terreur, estime Denis Sassou-Nguesso, est le carburant du pouvoir. Or que font les Bébés en terrorisant les paisibles populations de Talangaï, Nkombo, Massengo, Thomas Sankara, Mama Mboualé, Simba Pelle ? Ne donnent-ils pas du grain à moudre à Monsieur 8%.

Thierry Oko