L’Association ACB-J3M-France (Action pour le Congo-Brazzaville) avait annoncé sur notre site une Conférence-Débat sur la gouvernance en Afrique francophone : les cas du Congo-Brazzaville et du Togo.

Ce temps d’échange a eu lieu dimanche 29 avril 2018 au 55 de la rue de Dunkerque dans le 10ème arrondissement parisien. Intitulé par la suite « Atelier de réflexion sur la gouvernance politique et judiciaire en Afrique francophone : cas du Congo-Brazzaville et du Congo » l’échange a mis en interaction quatre experts (avocat et géopolitologue ) et un public ( nombreux pour une journée dominicale). Modérés par Bedel Baouna, les échanges ont été fructueux et vertueux, ce qui correspond à l’éthique de celui pour lequel l’association existe, Jean-Marie Michel Mokoko dit Moïse. Le casting des intervenants, il faut le dire, a été de qualité et à la hauteur de la tragédie politique que vivent les Africains, particulièrement les tribulations rencontrées pour entrer en démocratie, symbole métaphorique de la Terre promise juive.

Les thèmes discutés

Me Norbert Ognami, avocat au barreau de Laon a exposé sur « Les principes fondamentaux de la gouvernance en particulier judicaire. » Me Alexis Ihou avocat au barreau de Lille a discuté de « la Justice et pouvoir politique en Afrique, cas du Congo-Brazzaville et du Togo. »
Me Eric Pantou, avocat au Barreau de Paris a développé le thème de la « Justice et la bonne gouvernance en République du Congo. »
Jean Claude Félix Tchicaya, géopolitologue, s’est interrogé sur « Les enjeux géopolitiques internes et externes de la bonne et la mauvaise gouvernance en Afrique Centrale. Les impacts économiques. »
La synthèse a été faite par le secrétaire général de l’ACB-J3M-France, le docteur Thierry-Paul Ifoundza.
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Près d’une centaine d’auditeurs ont écouté les brillants exposés sur ces sujets ardus qui font du Droit une science complexe, notamment le fonctionnement des Institutions de la République. Le problème est que les opposants discutent avec un pouvoir qui utilise les mêmes mots sans leur donner le même contenu. Par exemple, quand Sassou parle de parlement et de députés, parle-t-il de la même réalité désignée par le droit positif ? Quand André Oko Ngakala parle de son parquet, cette appropriation ne le place-t-il pas dans l’irrespect du droit ?

Dire que le droit n’est pas appliqué au Congo est une chose sur laquelle personne n’a trouvé rien à redire

Dans la salle on a remarqué la présence des anciens ministres Upads Benoit Koukébéné, Ouabari Mariotti. La présence toute relative des femmes ce dimanche 29 avril 2018 a soulevé la question de leur représentativité dans les institutions. Sans surprise, ce fait a été signalé par une intervenante durant les échanges.

Quel qu’ait été l’angle d’attaque de experts, il y a eu un consensus intellectuel : il n’y a ni justice ni démocratie en Afrique francophone, à plus forte raison au Congo-Brazzaville. Triste constat illustré par de nombreux exemples : les disparus du Beach, l’opération « mbata », les biens mal acquis (« abus de biens sociaux » étant le terme approprié), condamnation sans levée d’immunité, gardes à vue prolongées abusivement, maintien en incarcération des détenus ayant purgée leur peine, condamnation sans preuves comme dans le cas des cassettes du coup d’état de Mokoko.

Bedel Baouna n’a pas eu tort de convoquer Montesquieu qui, le premier, évoqua la séparation des pouvoirs sans les nommer. En revanche Benjamin Constant distingua ces pouvoirs en évoquant l’indépendance et les limites d’Etat.

Voilà pour la théorie.

En vérité, on est dans le contrat social. La démocratie telle qu’elle s’applique en Afrique francophone est une caricature et les magistrats dans nos pays ont quasiment signé un contrat de soumission aux chefs d’Etats. C’est ce que dira Me Eric Pantou, qui ne croit pas à la séparation des pouvoirs législatif, exécutif et judiciaire. Au Congo tous les pouvoirs sont soumis à un seul homme.

Pour avoir rompu ce contrat de soumission, rappelle le modérateur Baouna, près de deux cents juges, en République Démocratique du Congo, pays qui n’est pas plus démocratique que l’ex-République Démocratique Allemande près de deux cents juges ont été jetés en prison par le Président Joseph Kabila, jumeau politique de Faure Eyadema ayant lui aussi succédé à son père suite à des élections truquées. Les exemples sont légion où l’Afrique, notamment centrale, renvoie à une image effroyable de non-droit.

L’Afrique anglophone

En revanche la question du contre-exemple des anciennes colonies anglaises d’Afrique se pose. Pour quelles raisons les pays du Commonwealth sont-ils plus propices à la démocratie que ceux d’Afrique francophone, en l’occurrence l’Afrique Centrale ? La sociologie culturelle et l’histoire coloniale semblent des explications plausibles de cette désaffection démocratique en l’Afrique latine. Mais l’Afrique serait-elle structurellement imperméable au jeu démocratique comme elle le serait, selon Hegel, à l’histoire alors que nos sociétés traditionnelles faisaient librement circuler la parole au « mbongui » au cours de débats contradictoires ? Une rupture négative s’est donc opéré lors du passage de nos sociétés de la tradition à la modernité.

Puis, tant qu’à comparer, n’aurait-il pas été plus pertinent de mettre côte à côte deux modèles de nature différente (Ghana, Congo) anglophone et francophone plutôt que deux pays ayant eu le même colonisateur bien qu’au Togo la France ait pis le relai de l’Allemagne après la première guerre mondiale ?

La volonté d’un seul homme

Une notion qui revient fréquemment dans la terminologie de l’opposition congolaise, celle de la «  volonté d’un seul homme  » notion reprise par le Dr Thierry-Paul Ifoundza lors de son mot d’accueil puis par différents intervenants lors des échanges.

Le discours développé par les opposants au régime de Sassou accorde à cette notion le statut d’une hypothèse explicative. Concept que n’aurait pas renié Nietzsche, la volonté d’un seul homme a des conséquences désastreuses dans la vie quotidienne des Congolais.

Au Congo, seule la « volonté d’un seul homme » détermine le droit, le temps de la justice, les incarcérations, la libération des prisonniers politiques, les guerres civiles. les dépenses publiques, la gestion du pétrole.

Si Jean-Marie Michel Mokoko est en prison alors qu’il est le Président réel du Congo, c’est pas la volonté du seul Sassou. Idem André Okombi Salissa, Paulin Makaya. Pire ! On dit du général Jean-Marie Michel Mokoko qu’il est le prisonnier personnel du général Denis Sassou-Nguesso. En d’autres termes, quand le cœur lui en dira, Sassou pourra libérer son dangereux rival du jour au lendemain, sans autre forme de procès. Il pourra tout aussi le neutraliser selon sa volonté personnelle, comme le colonel Ntsourou.

Eric Pantou, Norbert Ognami, Jean-Claude Felix Tchicaya n’ont pas dit autre chose en parlant de l’inaccessibilité du droit au Congo, du traitement de l’affaire des Disparus du Beach, du contrôle des technologies numériques. Par sa seule volonté, Sassou dresse un mur systématique voire systémique qui renforce l’état de dictature. Car à la question à quoi correspond l’Etat au Congo, la réponse est sans appel. On est en dictature.

C’est par la volonté d’un seul homme que les Congolais en sont réduits à solliciter la Justice française pour régler des affaires locales. Jean-François Ndenguet fut extrait nuitamment de la prison de La Santé par la volonté de Sassou. Il ne demeure pas moins que la France qui juge les auteurs des biens mal acquis profite de taxes foncières versées par les potentats africains. Cette hypocrisie hexagonale a révolté à juste titre Me Norbert Ognami. Toutes les affaires qui concernent le Congo me touchent au premier chef a souligné l’avocat du barreau de Laon.

Pour Me Alexis Ihou d’origine togolaise, c’est parce que les dirigeants africains sont impulsifs et leur répression féroce que la peur du militantisme touche beaucoup les femmes, d’où la faible représentativité féminine dans la lutte et notamment dans les structures associatives. Ici encore la volonté du seul Sassou n’est pas étrangère à ce déficit démographique quand on sait que le général Jean-Marie Michel Mokoko échappa jadis à l’assiette roumaine que Sassou lui présenta en manipulant son épouse.

Dis seulement une parole

La mère du général Mokoko, aujourd’hui nonagénaire, ne peut pas avoir accès à son fils incarcéré dans une cellule où il ne voit pas la lumière du jour. Sassou qui n’en a que pour la mémoire de sa mère Mouébara, refuse ce privilège à son compatriote Mokoko. Faudra-t-il qu’on récite à Sassou cette prière du centurion : Seigneur on n’est pas digne de te recevoir, mais dis seulement une parole et la mère pourra voir son fils. Dis seulement une parole et le débat politique sera décrispé. Une seule parole Seigneur, et la guerre du Pool pendra fin. Dis seulement une parole et le Congo sera un Etat, une République, une démocratie...

Jean-Claude Félix Tchicaya a, quelque part aussi, déterminé les carences géopolitiques et leur impact économique au bon vouloir du seul homme au pouvoir au Congo depuis quarante ans. L’architecture urbaine se caractérise par une bidonvilisation dans nos Etats en raison de la ruse d’un homme qui dit se battre pour le Fonds bleu alors qu’il est à l’origine de la déforestation. C’est cette même démagogie qui se manifeste au Gabon, pays où 80 % de la population se concentre en ville alors que 80% du territoire est habitable.

Formation

En France les avocats bénéficient de 20 h de formation par an, Au Congo, c’est un truisme de dire que la remise à niveau du corps de la magistrature est le cadet des soucis d’un homme qui se fiche royalement du sujet de la séparation des pouvoirs exécutif, législatif et judiciaire. Au contraire Sassou fonde ses choix non pas sur la compétence mais sur l’ethnie. Un bon juge est celui qui est acquis à sa cause. Mathurin Bayi, magistrat qui dérogea à cette règle, en eut pour ses frais.

Association

Les avocats congolais ont-ils une association ? « Non » a répondu, catégorique, Me Eric Pantou. Est-ce dû à la volonté du seul homme, Sassou ? N’exagérons pas. Mais, qu’en sait-on ? Quand on entend Me Deviller, avocat de l’Etat congolais, dire tranquillement que le général Mokoko est incarcéré dans une cellule de 80 m2 équipée d’appareil de musculation et d’une télévision branchée sur Canal +, ça sent la corruption.

Quid le général Mokoko ?

A la question de Muriel Devey journaliste au Point sur les actions menées par l’association ACB-J3M-France pour libérer Jean-Marie Michel Mokoko, la réponse coule de source : c’est le combat de tous. L’accent doit être mis aussi sur le lobbying auprès des organismes internationaux. Autant Sassou est décrit comme un volontariste viral, autant c’est un homme de réseaux connecté à la françafrique , boite noire où se fomentent les stratégies pour son maintien à vie au pouvoir et vaste champ de corruption.

Mauvaise gouvernance

Si la « mal gouvernance » du Congo est l’œuvre d’un seul homme, si elle s’explique par la volonté du seul Sassou, l’inverse est tout aussi vrai : la libération du Congo sera l’œuvre de tout le peuple. Envisager une insurrection est une volonté populaire légitime reconnue par la Constitution. Au cas contraire, nous aurons Sassou sur notre dos, à vie. Si ce n’est lui, ce sera son fils.

« On avance à petit pas en sachant que le combat est difficile il faut de la persévérance. le suis convaincu que ça paiera » nous a confié le Dr Thierry-Paul Ifoundza

« Nous y arriverons » a aussi assuré Jérôme Itoua Okongo.

L’ACB-J3M- France ne s’est pas arrêté en si bonne route. D’autres moments d’échange sont prévus dans les jours à venir, pour soulever nos passions.

Thierry Oko, Paris 2 mai 2018
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