Faisant d’une pierre deux coups, Liss Kihindou a construit un livre entre essai et analyse littéraire. Le titre : « Des migrations au métissage suivi de l’image de la femme à travers 25 auteurs d’Afrique. »

Les deux parties du diptyque sont des reprises de conférences que l’auteur a données respectivement sur la notion de métissage et sur l’évolution du statut de la femme africaine dans la littérature. Sur le plan de l’écriture, Liss Kihindou n’est pas à son coup d’essai. Elle compte à son actif une dizaine d’ouvrages qui comptent comme œuvres importantes sur la critique littéraire et dans la bibliographie congolaise et africaine.

Dans ce nouvel ouvrage, ceux qui se poseraient la question du lien entre le métissage et l’image de la femme dans le roman noir, devraient notamment poser l’équation que, d’un côté, Liss Inès Kihindou est confrontée dans son métier d’enseignante a des interactions culturelles et, de l’autre, elle a toujours joué dans la cour des romancières d’origine africaine.

Dire qu’elle est bien placée pour discuter des deux problématiques c’est précisément poser cette évidence que la connaissance est une institution asexuée transcendant le genre humain. L’heure n’est plus à cette époque où la femme était forcée de se travestir pour être acceptée en tant qu’écrivain. On pense à Georges Sand alias Amantine Aurore Lucile Dupin, grande romancière dont la pensée abusa tout le monde car reçue comme étant produite par un homme. Elle est tout à fait erronée cette représentations machiste selon laquelle l’homme est le seul être ontologique ayant la légitimité de l’écriture. Il va sans dire (et c’est mieux de le dire) qu’il n’y a pas mieux qu’une femme pour se représenter l’image de la femme noire dans la littérature africaine.

Le tissage du métissage

Liss Kihindou, Congolaise qui vient du même pays que le père de Jo-Wilfrid Nsondé, est professeure de latin. C’est sans surprise qu’elle base son exposé sur le métissage sur la façon dont Rome a basé la puissance de sa civilisation en s’ouvrant aux autres peuples migrants, surtout en leur accordant l’asylum (l’asile ), aujourd’hui enjeu central chez les migrants en France. La cité romaine fut un brassage. C’est forcément ça qui a donné tous ses sages.

C’est alors un lieu-commun de dire que le métissage est commun à toutes les cultures, ce d’autant plus que «  toute civilisation est née d’un métissage oublié  » écrit Liss Kihindou qui cite Henri Lopes.(p.28)

L’auteure donne des exemples sur les métis célèbres qui ont donné leurs heures de gloire à la France. Yanick Noha, notamment, symbole de métissage génétique, de mère française et de père camerounais, fut la personnalité française la plus aimée des Français. C’est dire qu’en dépit des opinions contraires et réactionnaires d’une certaine France, le métissage est un plébiscite dans cette société issue de l’interaction gallo-romaine.

Plus loin, nous rappelle l’auteure, dans l’histoire du métissage, le célèbre écrivain Alexandre Dumas fut le produit d’un mélange qui démarre en Haïti sur plusieurs générations. Tout porte à croire qu’il n’y a pas meilleur héritage de l’humanité que le métissage.

Mais il ne s’agit pas seulement d’interethnicité et d’interculturalité. Dans les arts, notamment en littérature, l’intertextualité est aussi un indicateur fiable du métissage. De quoi s’agit-il ? L’intertextualité ou le texte d’un autre dans un autre texte, est une manière de montrer qu’on a lu l’autre et que sa manière d’écrire me convient en tant que Ego au point de l’intégrer dans ma manière d’écrire. C’est cela l’assimilation car le métissage, notamment dans les emprunts linguistiques, est un triomphe de la civilisation universelle. Saviez-vous que le« bonnet phrygien » adopté par la France comme l’un des « symboles les plus forts » (p. 20) est d’origine turque ( de l’ancienne Phrygie ) ?

En un mot, le métissage, aboutissement des migrations est un procès de reproduction qui a joué un rôle important dans toutes les civilisations, de la Grèce et la Rome antiques jusqu’à la France contemporaine. Ceci est valable aussi dans nos pays d’Afrique où la xénophobie semble banalisée.

L’image de la femme

Partant du poème de Camara Laye que l’auteur dédie à sa mère dans L’Enfant Noir, Liss Kihindou en arrive au constat que la femme noire dans le roman noir est l’image de la résignation. En tout cas c’est cette idée issue de la tradition que le roman africain véhicule de la femme africaine, que le romancier soit homme ou femme.

Il ne reste pas moins que la femme ne reste pas figée dans ce statut de soumission. Chez les romancières contemporaines, la femme est extirpée de ce niveau de soumission et hissée à des niveaux égalitaires quant à la fonction socioéconomique. Devenue indépendante grâce à l’instruction scolaire, la femme a des revendications qui aboutissent de plus en plus. Même si des résistances subsistent, le genre féminin, en quête de mariage, ne regarde plus l’homme comme « l’or des femmes » ( Aimée Mambou Gnali Gomez). La femme ne voit plus le mariage comme lieu d’enrichissement matériel. Il s’agit là d’un changement social indéniable.

Liss Kihindou sera au Festival du Livre de Mouans-Sartoux (édition 2018) où elle viendra défendre son livre. Du 5 au 7 octobre.

Simon Mavoula

Liss Kihindou : Des migrations au métissage suivi de l’image de la femme à travers 25 auteurs d’Afrique. 79p. L’Harmattan 2018 - 12 €