Du lyrisme natal, Glad Amog Lemra a su créer une autre page de la poésie congolaise.

Plongeons dans ses textes pour découvrir son subconscient ainsi que ses sensibilités poétiques. L’homme dans la société multidimensionnelle avec tous les paramètres qui influencent son destin, telle est l’image que nous présente l’auteur à travers une poésie surréaliste et, à certains moments, hermétique dont il faut casser les mots pour sucer leur substantifique moelle. Une poésie qui attenue les douleurs humaines dans une société malade de son propre destin.

La femme : un résumé de la vie juvénile du poète

L’image de la femme n’a jamais échappé aux poètes. La première lumière qui éclaire l’homme ici est la maman qui l’a porté dans son intérieur de femme-maison : « De tes mamelles / De ta chaleur / De ta caresse / J’aurai voulu entendre ta voix / Maman » (p.17). Mais maman a existé pour lui donner la vie, le poète n’oublie pas les géniteurs de ses parents. Aussi, le temps passé avec son grand-père ne cesse de le « harceler  ».
Dix ans de séparation lui ont donné une autre image de son aïeul qui le considérait comme un enfant hors du commun : « A Ponton le belle / A Mbota Où j’étais roi / Parce que petit-fils de mon grand-père Maboussou / J’y suis retourné dix ans après » (p.15).

Toujours dans ses souvenirs, le poète se voit souvent rattrapé par l’image de la féminité qui a aussi marqué son adolescence d’écolier : « En classe de CE2 / Timide / Réservé / C’était une Ngatsé / Une jolie Intelligente / Son sourire me paralysait / Son silence me perturbait » (p.19). Que pouvait faire le poète encore enseveli dans la timidité de l’adolescence ? Ce garçon devenu adulte se rappelle encore ses élans poétiques d’écolier : « Un enfant amoureux / (…) Mes premiers poèmes d’amours / (…) A cette Ngatsé impénétrable  » (p.20). L’image de ce premier amour réveille par la suite d’autres amours de l’enfant adolescent que le poète chante tour à tour. Pour Marcelle il déclarait : « Je cueillais une mangue / La plus belle à mes yeux / Pour Marcelle  » (p.22). A Chimène, il lançait : «  Tu étais déjà à ce jeune âge / Une jeunesse que j’avais maraudée  » (p.24). Elles sont nombreuses les filles-amours dans La Sève. Chimène, même devenue adulte est toujours dans le cœur du poète qui se rappelle leur idylle de jeunesse : « Dame respectable tu es devenue / Mais de tes yeux / Jaillissent toujours cette braise / Qui enflammait nos pas / Dans notre jardin d’Eden  » (p.24). Des femmes comme Maïmouna (pp.25-26), Hanifa (pp.27-28), Stéphanie (pp.29-30), Gabrielle (pp.31-32), Mariam (p.33) nous révèlent le donjuanisme du poète à l’instar de Ronsard au XVIè siècle et Baudelaire au XIXè. Mais l’amour n’arrive pas parfois à s’extérioriser comme dans le poème intitulé « Théâtre Authentique » où un fou détruit un amour : « Le fou furieux dégaine / Le couple se vide de son sang  » (p.67). L’homme et la femme se seraient retrouvés au mauvais moment dans un mauvais endroit.

Le poète qui a grandi tel un baobab

Devenu grand, le poète peut se confronter aux vicissitudes de la vie qui rappelle son Congo natal de l’intérieur et de l’extérieur à l’étranger dans l’exercice de ses fonctions de cinéaste. Au cours de sa vie d’homme, lui revient l’image de la femme mature qui se donne une autre dimension. Sociale et sociétale. La femme qui est source de vie se confronte paradoxalement à la douleur : « Femme tendre / Source de vie / (…) Ecoute des larmes des oubliés de cette terre juteuse / (…) Ecoute le sang de ces vies / Qui se couchent au rythme d’une sérénade de kalachnikov  » (p.36). L’image de la femme martyrisée surgit aussi dans « L’homme et la Prostituée » où le poète dénonce l’odieux mariage entre le politique et la prostitution. Et c’est au détour de la civilisation occidentale que le poète qui a beaucoup voyagé, se confronte à un autre phénomène que bouderait sa tradition : « C’est la femme / (…) Qui suscite le regard du malvoyant / Le gay la désire / La lesbienne bave à sa vue » (p.39). Devenu adulte, le poète ne peut s’empêcher de penser à son Congo natal ainsi qu’à son Afrique qui a connu par moment un « destin de sang  ».

Patriotisme et panafricanisme dans La Sève

S’il est loin du Congo, Glad Amog Lemra porte en lui ce pays tout en étant panafricaniste : « Ma chair congolaise / (…) Mon cœur burkinabé » (p.47). Dans « Ô Congo », il lance un cri d’alarme pour fustiger le tribalisme qui gangrène son pays. Et ce sang qui a coulé dans son peuple revient dans ses souvenirs à travers le reflet de l’horreur : « En face de ces arriérés et enfoirés / De Zulus, Cobras, Ninjas et Cocoyes  » (p.74). Les poèmes de La Sève s’interpellent les uns les autres par les thématiques qu’ils développent. Mais tout en étant habité par son pays natal, le poète n’oublie pas les affres qu’a connues son pays d’adoption que nous livrent les poèmes « Bataclan » (p.68) et « Stade de France » (p.69), des textes qui mettent en relief deux drames de Paris : « Une enveloppe humaine explose / Dépecée pour tracer son chemin vers un autre au-delà / Deux kamikazes  » (p.69). Le côté panafricaniste du poète s’extériorise quand il nous rappelle les héros qui nous ont quittés, fauchés par la main sale du temps tels Norbert Zongo, Thomas Sankara du Burkina, Sony Labou Tansi, Boukaka Franklin du Congo, Lumumba Patrice de la RD Congo, Kwame Nkrumah du Ghana (p.53). Pour le poète, l’Afrique est malade de ses dirigeants : « Un dictateur a peur des voix réunis / Un barbare a peur des esprits déterminés » (p.72).

Et devant ce triste tableau que nous présente le continent, une seule alternative annoncée par le poète : la recherche d’un ailleurs meilleur pour vivre : « Partir / Braver l’océan / Partir / Braver l’humiliation / Partir au péril de la vie » (p.71).

La Sève nous présente des textes écrits dans un style surréaliste typiquement congolais au confluent de la sensibilité de trois grands poètes congolais Tchicaya U Tam’Si, Jean Baptiste Tati Loutard et Maxime Ndebeka. Des poètes de la nouvelle génération, on remarque que Glad Amog Lemra et ses condisciples tels Huppert Malanda, Maha Lee Cassy, Gaetan Ngoua et Tristell Mouanda Mousoki ont su créer leur propre langage poétique qui côtoie l’hermétisme on ne peut plus voilé de Césaire.

D’ailleurs le poète lui-même le signifie quand il écrit : «  les mots n’ont de sens que quand ils ont une âme, sans quoi, ils sont muets ». Et l’âme des mots se découvre dans l’hermétisme de leurs textes.

Noël Kodia-Ramata

(1) Glad Amog Lemra, La Sève, éd.LC, Paris, 2016
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