Dans l’écriture, la littérature ou le journalisme, la titraille d’un livre ou d’un article est très importante. Parce qu’elle est, à la fois, la porte principale d’entrée dans le texte et la première plaque publicitaire de l’ouvrage. Même si dans certains cas, le nom de l’auteur suffit pour jouer les deux rôles.

La polémique qui a lieu autour du livre, « Le génocide des Laris au Congo », de Dominique Nkounkou, avocat au Barreau de Paris, et qui a été publié aux Editions l’Harmattan, à Paris, en septembre dernier, ne nous laisse pas indifférent.

A plus forte raison si le débat se focalise sur le mot lari. Ce qui donne du grain à moudre aux génocidaires, profitant d’une erreur sémantique pour nier l’existence du génocide.

Pour avoir écrit une nouvelle sur le peuplement du Congo, titrée, « Kue Ngo » ou le Congo des origines, bien que l’histoire soit romancée et ne soit pas datée, nous nous sentons dans l’obligation d’apporter notre contribution à ce débat qui est très intéressant.

Deux livres écrits sur le génocide par les Congolais sur la table de Genève

Le Conseil des Droits de l’homme des Nations unies a sur sa table deux livres sur le génocide qui ont été écrits par des Congolais.
Il s’agit de celui qui est écrit par Pierre Nze, ancien ministre d’État, ministre de la Justice de Sassou Nguesso, qui porte le titre de Livre blanc, et de Le génocide des Laris que vient de publier Dominique Nkounkou. Mais, il faut s’attendre à d’autres qui ne sont pas écrits par des Congolais.

Rappelons que dans le Livre blanc que les partisans de Denis Sassou Nguesso avaient envoyé à Genève, en dehors de la plainte qu’ils avaient introduite auprès du Tribunal international de la Haye, l’auteur accuse de génocidaires l’ancien président Pascal Lissouba, et ses deux anciens premiers ministres à savoir Bernard Kolelas et Jacques Joachim Yhombi Opango.

En d’autres termes le génocide congolais ne devait plus faire couler beaucoup de salive ni dans le pays ni dans la diaspora.

Aussi, ne doit-il pas être considéré comme un sujet tabou qui vise à opposer les Congolais entre eux. C’est un problème de Droit qu’il faut régler avec les instruments du Droit.

Puisque les partisans de Sassou Nguesso et ceux qui s’opposent à son régime reconnaissent tous qu’il y a eu génocide au Congo, alors la polémique suscitée par les amis de Sassou relève de la mauvaise foi. Pour preuve, ils ont tous déposé leurs argumentaires à Genève.

Nous pouvons donc imaginer que le travail du Conseil des droits de l’Homme portera plus sur les réponses aux questions : quand, où et qui a commis le génocide au Congo ? Puisque les Congolais, eux-mêmes, le reconnaissent.

Restons dans notre sujet

Pour l’instant et en attendant les conclusions de Genève, restons dans le sujet de notre article : l’existence d’une erreur sémantique dans le titre du livre de Dominique Nkounkou.

En effet dans le débat qui a lieu sur ce livre, prenons l’opinion d’Asie Dominique de Marseille, qui reproche à Dominique Nkounkou de parler du génocide des Laris, une notion, selon lui, extensible.

Dans son argumentaire, Asie de Marseille précise que les Laris ne sont pas seulement au Pool. Ils sont parsemés à travers le pays. Et, tous ne sont pas en danger. Effectivement, il y a eu les déportations des Matswanistes laris et des mouvements migratoires dans le pays qui ont fait que les Laris comme beaucoup d’autres peuples vivent aujourd’hui dans plusieurs départements du pays.

Une autre opinion pense que l’erreur n’est que sémantique. Puisque dans le Pool, le département qui a connu des guerres récurrentes, ne vivent pas que les Laris. On y trouve aussi beaucoup de peuples comme les Bahangala, les Tekes, les Nsundi, les Mikengui, les Dondo, les kamba, les Bongo que l’on a surnommés peuples autochtones, et… les Laris que certains situent à tort dans les sous-préfectures de Kinkala, Goma-Tse-Tse, Bandza Ndunga et Louingi. Ce peuple (Lari) appelle ceux de Boko et de Loumo «  Bakongo ba Boko ».

Mettons notre nez dans l’histoire pour bien comprendre

Les départements du Pool, de la Bouenza, du Niari et de la Lekoumou ont, jadis, formé le grand territoire de la province du Royaume Kongo que l’on appelait Nsundi. Par rapport à cette histoire, le mot Nsundi pouvait aussi être utilisé pour designer, à la fois, le territoire et tous les peuples qui y habitent.

Cependant, il faut remonter l’histoire pour connaitre la signification de certains noms qui sont donnés à certains peuples du Congo.

En effet, dans leur avancée dans le grand territoire qu’ils appelaient Kue Ngo qui veut dire chez la panthère, et qui était dirigé par leur roi Mani Kongo, en langage simplifié Meni Kongo (je suis la panthère ou le territoire de la panthère), les Kongo, habitants du royaume Kongo, ont, pour certains, gagné le territoire de l’actuel République du Congo en rentrant par la région de Ntombo Manianga, qui est voisine du Bas-Congo, en République démocratique du Congo.

Ils ont marqué une grande pause à un endroit qu’ils trouvèrent très reposant et qu’ils appellent dans leur langue Tshibooka ou Booka qui est devenu Boko, avec le temps et le colon blanc. Néanmoins, si un certain groupe a décidé de s’y installer, un autre a préféré continuer la conquête des terres.

Dans leur voyage, ils se rendirent compte que dans ce grand et beau territoire vivaient déjà des peuples. Notamment, les Mbengo ou Mbongo (peuples autochtones) qu’ils ont surnommés Ba bi qui n’est qu’un diminutif de l’expression Baba bi ba yala venant de la croyance à leur magie. Les Kongo pensaient que les Mbongo disparaissent mystiquement dans la forêt. Effectivement, vivant dans la forêt, les Mbengo maitrisent bien leur milieu de vie. Les Kongo ont aussi rencontré les Anziko ou Anzika qu’ils ont surnommés « Batekela » c’est-à-dire ceux qui nous ont précédés ou qui sont partis ou arrivés avant nous.

C’est le mot Batekela qui a donné le diminutif « Batéké » ou « Teke ». Et, les Kongo délogèrent les Anzika de leurs terres qu’ils reprenaient.

Pour preuve, analysons la toponymie : beaucoup de noms des rivières et des villages dans le Pool, la Bouenza, le Niari et la Lekoumou sont en teke jusqu’à nos jours.
Et, c’est à cause de la brutalité avec laquelle ils ont été délogés, que les Anzika donnèrent aux Kongo le nom de Ngalali qui veut dire le fou.
Or les mots « Balali » et son diminutif « lali », ainsi que « Balari » et « lari » ne sont que des déformations du mot teke « Ngalali ».

Du point de vu historique, les Ngalali ou Balari ou encore Balali qui ont délogé les Anzika sont dans les quatre départements de la partie australe du Congo : le Pool, la Bouenza, le Niari et la Lekoumou. Et, ce sont ces départements qui sont concernés par le génocide (à en croirele document sur l’opération Mouébara.) Sous cet angle, Nkounkou n’a pas tort lorsqu’il par parle du génocide des Laris. Sauf qu’il commet l’erreur de ne situer les Laris que dans le Pool, alors qu’ils sont dans d’autres départements du sud du pays.

En plus, dans ces quatre départements ne vivent pas que les Laris, aujourd’hui.
Pendant la colonisation, notamment avec les grands travaux de la construction du Chemin de fer et du port maritime de Pointe-Noire, d’autres populations venues de l’Afrique de l’Ouest (Sénégal, Mali, Benin) et de l’Afrique centrale (Gabon, Cameroun, Tchad, Centrafrique) se sont installées dans les départements riverains, avant de gagner les autres départements du pays. Il y a eu donc un grand mélange des peuples. A tel point que l’ancienne province du Royaume Kongo n’est plus habitée que par les Bakongo ou les Laris ou encore les Nsundi.

Cette province est désormais peuplée par une mosaïque de peuples que l’on ne peut plus appeler Laris ou Kongo. Puisque, par le jeu des déplacements, il y a désormais les Teke, les Bongo ou « Babi », les Kongos et les peuples étrangers qui sont issus de la colonisation.

Vu sous cet angle, Dominique Nkounkou a commis une erreur grave parce que dans l’opération Mouébara qui est camouflée dans les guerres de 1997-1998 et 1998- 2002 et qui a continué dans celle de 2016, ce ne sont pas que les Laris qui ont été massacrés. Tous les peuples qui habitent l’ancienne province Nsundi ont payé un lourd tribut. Même si c’est dans le Pool que les guerres ont été récurrentes, le Pool n’est pas strictement Lari.

L’opération Mouébara vise le dépeuplement de toute la partie sud du pays. Ce sont donc tous les peuples qui y habitent qui devaient crier justice. Mais, dommage qu’on le réduise à une question du Pool, région perçue à tort dans les représentations comme Lari stricto sensu.
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Serge Armand Zanzala, journaliste et écrivain