La sagesse kongo recommande que «  lorsque l’on perd son couteau, il faut le chercher dans tous les recoins  ».

C’est sans doute partant de cette sagesse que le président du Cercle des démocrates et républicains du Congo (Cdrc), Modeste Boukadia, tranchant dans le vif, projette organiser une conférence internationale pour le Congo-Brazzaville. Afin de sortir ce pays de la crise multidimensionnelle qui le cisaille, toutes les solutions viables sont à envisager en tâchant de ne pas blesser les susceptibilités.

Le projet qui est pourtant normal et très élogieux pour ceux qui aiment leur pays et que tous les Congolais devraient soutenir suscite des réactions diverses.

Surtout que « Mbuta Muntu  » (Le vieux) comme on l’appelle maintenant, veut inviter à cette grande manifestation la communauté internationale, notamment les Nations unies, l’Union européenne, l’Union africaine, la Banque mondiale, le Fonds monétaire international, la Banque africaine de développement, les Clubs de Londres et de Paris et les pays partenaires pour qu’ils soient parties prenantes, il a intérêt à souquer ferme.

Mais pour beaucoup d’observateurs congolais, Modeste Boukadia voudrait résoudre une équation à plusieurs inconnues. S’il n’en serait pas une, lui-même, le projet tient d’un casse-tête chinois.

Dans cet article, nous allons tenter de relever les points qui suscitent le doute ou des interrogations sur la personne de Modeste Boukadia.

Puis, nous ressortirons la confusion que son projet de programme commun de gouvernement crée avec la rumeur sur la création d’un gouvernement d’union nationale.

Ensuite, nous parlerons de la transition de cinq ans, et les difficultés qu’il pourra avoir dans l’application des conclusions ou recommandations de cette conférence internationale.

Puisque jusque-là l’initiateur de cette conférence internationale ne dit pas clairement si le pouvoir de Brazzaville est aussi invité ou associé à cet événement, les chances de réussite restent problématiques.

Qui est Modeste Boukadia ?

On peut dire que l’homme se révèle aux Congolais en 1991, lors de la Conférence nationale souveraine qui a lieu à Brazzaville et qui a ramené le Congo au multipartisme. Il y participe effectivement et devient membre de la commission économique et sociale.

Mais, c’est en août 1992 qu’il crée le Cercle des démocrates et républicains du Congo, en sigle CDRC que Modeste Boukadia fait connaître la ligne de sa politique.
En 2009, il manifeste ses intentions de se présenter à l’élection présidentielle. Mais, il renonce à son projet.

Lors du Référendum et de la présidentielle anticipée de mars 2016, il combat dans les rangs de l’opposition qui ne reconnaît pas l’organisation du référendum et n’accepte pas un troisième mandat de Denis Sassou Nguesso.

En 2014, il est jugé et condamné par contumace à 30 ans de travaux forcés pour « atteinte à la sûreté intérieure de l’Etat  ». Les autorités congolaises lui reprochaient d’avoir envisagé un Référendum d’autodétermination de l’Etat du Sud-Congo.

Pourtant, c’est ce projet qui le rend célèbre. Car, les populations de la partie australe du pays qui sont toujours victimes des politiques menées par des originaires de la partie septentrionale, et qui ont découvert le projet « Mouébara » qui est destiné à dépeupler les départements du sud du pays, non seulement trouvent en lui un libérateur mais aussi accueillent très favorablement son projet d’organiser un Référendum d’autodétermination de l’Etat du Sud-Congo.

Mais c’est en 2016, alors qu’il rentre au pays qu’il est arrêté depuis l’aéroport de Maya Maya à Brazzaville, et jeté en prison. Ce n’est qu’ à la suite d’une évacuation sanitaire en France qu’il recouvre sa liberté et reprend son combat politique.

Modeste Boukadia, une équation à plusieurs inconnus ?

Le discours du père fondateur de l’Etat du Sud-Congo change brusquement, dès son retour en France. Modeste Boukadia parle maintenant du Congo dans sa totalité avec ses onze départements.

Il surprend ses fanatiques lorsqu’il déclare, le 27 janvier 2018, au cours d’une rencontre organisée à Paris, pour remercier ses compatriotes pour leur soutien multiple lors de son incarcération que « Seul le Congo est important à mes yeux. Seul le Congo fait battre mon cœur, et le bonheur de mon peuple est la seule chose qui m’anime et m’importe. »

Pour ses détracteurs, le président du Cdrc a pris un virage à 180 degrés. A la même manière qu’ un pilote du formule 1. Même si avant lui d’autres leaders politiques avaient déjà réussi cet exploit.

Dès lors, Modeste Boukadia a semé le doute sur sa propre personne et est devenu une équation à plusieurs inconnues.

Même quand Papa Wemba dit « Lubwaku ebebisaka moto  » (la prison rend fou), les Congolais n’arrivent toujours pas à comprendre cette métamorphose qu’aurait subie le président du Cdrc en prison.

Pourtant, « il n’y a que les morts qui ne changent pas d’avis. » disait Mgr Ernest Kombo, président de la Conférence nationale souveraine. Etant encore vivant, Boukadia peut donc changer son avis.

Néanmoins, les Congolais, qui ne manquent pas d’imagination, ont vite trouvé les raisons qui auraient poussé Modeste Boukadia à tourner casaque.

Pour eux, il aurait tout simplement troqué sa liberté contre le fameux projet d’organisation d’une conférence internationale sur le Congo et un programme commun de gouvernement pour résoudre la crise qui a lieu au Congo-Brazzaville.
Le projet serait concocté depuis Brazzaville. La Conférence internationale sur le Congo ne serait donc qu’un projet du pouvoir de Brazzaville, habillé en blanc pour harmoniser avec la couleur des cheveux et de la moustache de « Mbuta Muntu  ». Concluent-ils.

Conférence internationale, une équation à plusieurs inconnues ?

Dans l’énoncé de la conférence internationale qu’il veut organiser et qui va permettre au Congo de sortir de la crise multidimensionnelle qu’il connaît, Modeste Boukadia parle, entre autres, d’un programme commun de gouvernement et d’une transition de cinq ans.
Voilà les points qui font croire aux Congolais que ce projet serait effectivement monté avec le pouvoir de Brazzaville.

Parce que s’il en est pas ainsi, comment le président du Cdrc peut-il parler d’un programme commun de gouvernement si et seulement si le pouvoir de Brazzaville n’est pas associé ou n’est pas le géniteur de cette conférence internationale ? Et, la transition de cinq ans qu’il proposerait, comment va-t-elle avoir lieu sans Denis Sassou Nguesso, comme Président de la république ?

Programme commun de gouvernement et transition de cinq ans

Depuis un certain temps, à Brazzaville comme dans la diaspora, on parle d’un gouvernement d’union nationale qui va être mis en place d’ici peu.
Mais, cette rumeur sème aussi la confusion entre ce projet de gouvernement d’union nationale qu’envisagerait Denis Sassou Nguesso et le programme commun de gouvernement que projetterait Modeste Boukadia.

D’ailleurs, une certaine presse nationale parle déjà de la composition de ce gouvernement dans lequel on retrouvera quelques « vieux loups » comme Firmin Ayessa, Claude Alphonse Silou, Henri Djombo. Mais, le nombre de ministres sera cette fois-ci très réduits. Même si on va y ajouter des personnalités issues de la diaspora et d’une certaine opposition locale.

On apprend aussi, dans les mêmes milieux, que du côté du pouvoir de Brazzaville, les partisans à l’apaisement de la tension qui ne cesse de monter dans le pays entre l’opposition et le pouvoir, auraient, eux aussi, adhéré à cette idée de programme commun de gouvernement, et d’une transition de cinq ans. A la seule condition qu’elle ait lieu avec Denis Sassou Nguesso comme Président de la république.

Le pouvoir veut, lui aussi, y gagner quelque chose. Car cette transition, au cas où elle aura lieu et commencera cette année, permettra à Denis Sassou Nguesso de gagner deux ans de plus après son mandat illégal de cinq ans qui devait terminer en 2021.

Cependant, une autre opinion très critique de ce projet et qui est proche de l’opposition ainsi que des Congolais craint que Boukadia ne soit tombé dans un piège tendu par Sassou Nguesso à travers la communauté internationale, notamment ses nombreux lobbies. L’homme a encore de quoi corrompre.

Les Congolais sont dans le doute parce que c’est cette même communauté internationale qui bloquerait, à travers la France au niveau du Conseil de sécurité, le dossier sur la guerre du 5 juin 1997. Elle ne veut pas voir Jacques Chirac être convoqué par la Cour pénale internationale. L’ancien président français qui avait autorisé l’armée angolaise de combattre aux côtés des milices et mercenaires de Sassou Nguesso qui se battaient contre les forces gouvernementales de Pascal Lissouba, aurait agi pour sauver les intérêts de l’Etat français.

Les Congolais sont dans le doute parce que c’est cette même communauté internationale qui bloquerait le dossier sur l’affaire des disparus du Beach. L’Onu, notamment le HCR, ne veut pas lever l’immunité diplomatique de son ancienne représentante au Congo-Kinshasa qui est citée dans cette affaire comme témoin assisté.

Les Congolais sont dans le doute parce que cette même communauté internationale est restée silencieuse devant le génocide qui a eu lieu dans le département du Pool.

C’est que la Communauté Internationale est perçue comme un couteau à double tranchant. Quelle que soit son niveau d’intervention, elle blesse au lieu de trancher en toute impartialité.

Serge Armand Zanzala, journaliste et écrivain