Pour avoir donné dans une série de vidéos son sentiment sur la fraude électorale ayant permis au tyran congolais de se succéder à lui-même, Ndalla Graille, déjà malade, verrait désormais ses jours comptés. Du moins selon les sbires de Sassou. On savait que toute critique n’est jamais bonne, mais quand elle vient des gens de son propre camp et notamment lorsque ceux-ci ont la rancune tenace, ça fait « traître ». En séjour à Paris, celui qu’on appelle « Trompe-la mort » serait la cible d’un « contrat  » de ses amis du pouvoir, comme dans les films noirs de Chicago.

« Ndalla Graille a mordu la main qui le nourrit » se seraient offusqués ses compères du Chemin d’Avenir, eux dont le principe « Mange et tais-toi  » est recommandé mordicus comme modus vivendi du collaborateur avisé. Or en raison de ses nombreuses interviews, Ndalla aurait parlé la bouche pleine.  Ndalla aurait transgressé le tabou du silence-radio. Voici comment.

Dans une vidéo (sur les trois qu’il a faites à l’occasion du quarantième anniversaire de la tragédie du 18 mars 1977), Ndalla Graille, avec un franc-parler inouï, aurait donné son avis accusateur sur les carnages du mois de mars de l’année où Marien Ngouabi, Alphonse Massamba-Débat, le Cardinal Emile Biayenda et une foule d’autres Congolais furent massacrés.

Poussant le bouchon encore plus loin, il place Sassou en queue de peloton aux dernières élections présidentielles, loin derrière Mokoko et Guy Brice Parfait Kolélas, confirmant les 8% dont ses adversaires ne cessent de l’affubler.

Vous ne pensez pas que Sassou a bondi de joie face à cette façon de penser de son conseiller spécial Ndalla Graille. Son sang n’a fait qu’un tour ; et la réaction de Mpila ne s’est pas fait attendre.

Châtiment

Le premier acte a été de lui ôter le pain de la bouche. « Qu’il continue de faire ses vidéos à Paris » a cyniquement ironisé l’agent-payeur chargé, par procuration, de verser ses vivres au neveu de Ndalla Graille. Féroce, Sassou a frappé où ça fait très mal chez Ndalla : le ventre.

Réputé intelligent, (ses petites phrases sont bues comme des versets bibliques ) Ndalla Graille s’attendait-il à ce coup bas de Sassou ? Il semble que « oui ». Bien qu’il ait toujours donné des gages de fidélité à Sassou, Ndalla Graille qui n’a pas la langue dans sa poche se croyait intouchable. Eh ben bon. La patience d’un homme, surtout un dictateur, a ses limites.

En vérité on n’a jamais su sur quelle base Sassou et Graille avaient tissé leur amitié, l’un étant militaire de La Cuvette, l’autre civil du Pool, région aujourd’hui copieusement bombardée par le premier. Mais la politique à ses raisons que la raison ignore. Ou disons, la raison politique a sa logique que la raison ignore.

Alliance contre-nature

On peut parler, en effet, d’alliance contre-nature parce que d’ennemis que Sassou et Ndalla étaient depuis la création du PCT en 1969 et avant la Conférence Nationale, ils devinrent amis en 1997, unis, juste, par leur haine viscérale envers Pascal Lissouba. Ca s’appelle mariage de la carpe et du lapin. D’ailleurs la première scène de ménage du nouveau couple antinomique survint d’entrée de jeu, après le coup d’état. Car figurez-vous qu’une fois Monsieur Pipe chassé, le très gourmand Sassou enfuma Ndalla, fit avaler la première couleuvre à son allié. Il lui concéda le modeste poste de Ministre des Sports, un lieu où en général il n’y a aucun enjeu financier, où il n’y a rien à se mettre sous la dent, rien à bouffer, rien à boukouter. Il n’y avait pas meilleur moyen de frustrer Ndalla Graille, un homme à qui on attribue la mythique formule de la semoule, en clair un homme qui n’aime pas mourir de faim.

C’était également se moquer du stratège politique dont les répliques au cours d’un célèbre procès dans les années 1980 sont devenues des morceaux d’anthologie ayant laissé des traces indélébiles dans l’imaginaire culturel congolais. Lui à qui on n’apprenait plus à faire des grimaces, voilà qu’on le récompensait en monnaie de singe. Ndalla rumina sa colère.

Pour l’avoir avec lui, pour ne pas l’avoir contre lui, Sassou l’assigna au poste flou et inamovible de « conseiller spécial du Président. »

Contenu d’une des trois vidéos
 
Gros plan sur Ndalla, les questions sont en voix off.

Le journaliste  : « Quel regard portez-vous sur le général Mokoko, sur sa candidature politique ? »

Ndalla  : « Cela montre que le lien national existe parce que la candidature de Jean-Marie Michel Mokoko a été suscitée par les gens de Pointe-Noire. JMMM est venu parce que les gens de Pointe-Noire ont pensé que pour atténuer les tensions et inhiber les passions…il fallait opposer à Sassou un homme du Nord et, de surcroit, militaire comme lui. Les gens de Pointe-Noire ont fait le choix de JMMM. Et JMMM est arrivé. Mais l’ennui c’est que MM est venu sans appareil politique. Le problème de mobilisation a été résolu, en partie, parce que les gens en avaient marre du régime de Sassou. Et ils ont porté Mokoko à bout de bras. Sassou a dépensé des milliards pour mobiliser les gens. Mais malgré les milliards, les gens ont appuyé à fond JMMM. Mokoko et Guy Parfait Kolélas ont battu Sassou de loin. Le fait que les gens de Pointe-Noire mettent Mokoko (un homme du Nord) contre Sassou, un militaire comme lui, s’il gagne, cela va abaisser un peu les passions et lier davantage les Congolais entre eux. Parce que là on va détruire le système Sassou et ses prédateurs. Donc cela veut dire que l’élan national existe. »

Question : « Aujourd’hui le général Jean-Marie Michel Mokoko est en prison ; est-ce que vous croyez qu’il a encore un avenir politique ? »

Réponse  : « Je ne suis pas sorcier pour deviner ce qui adviendra demain. Ce qui est sûr, le général Mokoko qui avait une trouille bleue de Sassou en est guéri. Aujourd’hui il s’est endurci considérablement. Aujourd’hui, John est un combattant qui s’est aguerri. Ce n’est pas la mauviette qui jouait au coup d’état dans les beaux quartiers. Non. Aujourd’hui c’est qui est vraiment trempé dans la lutte. Et il a le soutien de toute la population. Son avenir est là. Il ne faudra pas que le système le broie. Mais je ne pense pas que le système (ne pourra pas ?) le broyer. Lui il connaît moins de choses que Ntsourou. Mais il a plus de capacité de mobilisation sur son nom. Même si, pour l’heure, il n’a pas d’appareil politique. Mais dans la lutte, tout s’apprend. Lui, il est en train d’apprendre la politique tout en la faisant. »

Levée de boucliers de la presse proche du pouvoir. « Claude Ernest Ndalla est aujourd’hui pris dans le piège de sa fourberie, de son ingratitude et de l’esprit partisan » écrit Le Troubadour dans son numéro 177 du mois de mai 2017

Une ténébreuse affaire

Cette série de vidéos interview très critique et de « mauvaise qualité » était, « destinée à être publiée à titre posthume » dixit Bedel Baouna, journaliste parisien, chroniqueur chez Ziana-TV.

Quelle ne fut pas la stupéfaction de chacun de les voir publiées en ligne par les soins d’un certain Éric Laffite. Dieu seul sait dans quel but. Traité de serpent dans les rédactions parisiennes, Éric Laffite serait, en vérité, à l’origine de cette ténébreuse affaire ayant éclaboussé tout son monde.

Mémoires

La vérité est que se sentant fatigué, Ndalla Graille aurait commencé à rédiger ses mémoires avec l’aide d’un journaliste français, Christophe d’Antonio. Pour étoffer ses écrits, Christophe d’Antonio proposa une interview audiovisuelle de Ndalla Graille. Rendez-vous fut pris dans un restaurant bio parisien où d’Antonio débarqua en compagnie d’un confrère, Eric Lafitte. Pendant l’entretien qui se déroula en présence de Bedel Baouna, Eric Laffite fut muet comme une carpe. « Il n’a été question que de l’ouvrage au cours de cet entretien » dit Bedel Baouna dans un entretien du Troubadour. Deux autres interviews auxquelles Bedel Baouna n’assiste pas seront faites. « C’est celles-là qui seront diffusées sur les réseaux sociaux » dit, amer, B. Baouna à François Bikindou dans le bihebdomadaire Le Troubadour. Car à  la surprise générale, Éric Lafitte négocia le lendemain les rushes de toutes les interviews et les mit en ligne, moins celle du restaurant bio. 
 
Éric Laffite serait actuellement en procès avec son confrère Christophe d’Antonio. On dit qu’avant même que les Tribunaux ne leur disent le Droit, les deux confrères en sont venus aux mains.

Analyses

A partir d’ici, les analyses divergent. A vrai dire, Claude Ernest Ndalla s’était librement prêté au jeu de l’interview puisqu’il fréquentait de longue date Christophe d’Antonio. « Il l’a connu à Brazzaville  » précise Bedel Baouna. Dans cette hypothèse l’accusation du piège saute d’elle-même ! Cela n’empêchera pas la femme de Ndalla Graille d’épouser la thèse du complot et, surtout de répandre le bruit que 100.000 euros auraient été perçus par le journaliste Baouna et Natacha Ndalla la fille de Graille, après qu’ils aient négocié ces cassettes à Brazzaville. Ce que nie évidemment B. Baouna. « Pour des raisons de mœurs que je ne dévoilerais pas ici, cette dame m’a accusé de tous les maux  » s’insurge-t-il et en précisant que jamais Natacha Ndalla n’a été mêlée à cette affaire, ni de près ni de loin.

Pour Ndalla Graille, il s’agit d’une manipulation. N’étant pas né de la dernière pluie, il pensait à la postérité car, pour lui, selon lui, la fin approchait. Connaissant la susceptibilité de Mpila, il ne souhaitait pas les bandes de ses interviews circulent en ligne de son vivant.
C’était sans compter avec la cupidité des hommes en général.

« A quatre-vingt balais, on m’a eu comme un gamin » s’est lamenté Claude Ernest Ndalla.

On peut lui faire la remarque qu’il manque de philosophie. Le cas Ntsourou aurait dû lui servir de leçon de chose. Pourquoi attendre d’être mort pour parler ? Marcel Ntsourou est parti dans la tombe avec des chefs d’accusation dont avaient besoin les parents des Disparus du Beach. A quoi ont servi ses aveux posthumes si ce n’est faire pouffer de rire ceux qui l’ont envoyé dans l’au-delà ! Ndalla doit prendre le risque d’être contredit alors qu’il est encore en vie. Alors, qu’il assume !

Contrat

Destinées d’être diffusées post-mortem ou non, les analyses de Ndalla n’ont certes pas laissé le PCT de marbre. Il se murmure que le clan Sassou serait divisé quant au sort à réserver à Ndalla Graille. Une partie juge qu’il faut passer l’éponge ; une autre pense qu’il faut appliquer la méthode sicilienne, entendez : l’élimination physique. Après la coupure de la bourse, la coupure de la langue.

Les partisans de la peine de mort, seraient en train d’étudier un plan pour attirer Ndalla Graille à Brazzaville.

Mis au parfum du « contrat qui court sur lui », le réseau d’ amis de Ndalla a remué ciel et terre pour le prévenir. Or Ndalla Graille est le genre de personne avisée dont seul un petit cercle très restreint d’amis possède le téléphone. Chercher l’homme qui connaissait l’homme qui connaissait l’homme qui avait le téléphone de Ndalla ne fut pas une sinécure.

Bref, Ndalla Graille sera finalement mis au courant de ce qui se trame contre lui.

Bien avant, une voix féminine, familière, sous numéro téléphonique masqué, lui fait la mise en garde suivante, en lari : « Que diable as-tu encore fait ! A ton âge on pensait que tu avais mûri ! Tant pis. Tu auras été prévenu.  » La menace se rapporte évidemment  aux vidéos. La voix serait celle d’Adelaïde Moundélé-Ngolo Mouhani. Elle laisse Ndalla Graille sans voix.

Vérification faite, Graille ne se souvient pas avoir reçu un appel de cette dame.
Comme la ténébreuse affaire de Balzac, l’affaire des interviewes de Ndalla est riche en fantasmagories et en mises en abymes.

A supposer que la Mouhani ait appelé Ndalla Graille pour le tancer, on peut dire que cette dame devrait participer au concours d’hypocrisie et remporter le prix d’excellence, car on ne l’a jamais entendu se préoccuper des ses frères du Pool que Sassou est en train de bombarder quotidiennement.

La santé de Graille

A la question de François Bikindou du Troubadour (177) (« Dans quel état se trouve Ndallla Graille ? » ) Bedel Baouna répond : « il est malade. Il ne peut pas allez mieux. On imagine la double contrainte morale suite aux vidéos. »

Pour l’heure Ndalla se trouve en France où il attend (c’est le cas de chacun) l’heure où Dieu-le-Père le rappellera à Lui. A quatre-vingt berges, il dit ne pas craindre de rejoindre l’autre rive de l’existence. Mais, Dieu merci, il n’y est pas encore.

Ceux qui ont posé un  contrat sur sa tête ne se posent sûrement jamais ce genre de questions métaphysiques sur celui qui est à la tête de ce pays. Ils sont convaincus de cogner car, selon eux, ils auront la main du bon côté de la cognée, à vie. Vanité, tout est vanité. Le syllogisme de la mortalité guette tout le monde. C’est Socrate qui le dit. Oko est un homme, or tout homme est mortel, donc Oko est mortel. La Bible aussi a fait de l’homme un nuage de terre. Poussière tu es né, poussière tu deviendras.

Même malade, si notre Graille national veut mieux se porter, il n’a pas intérêt de se rendre à Brazzaville où il était attendu depuis le 14 avril dernier. Un piège mortel l’y attend. Même s’il se surnomme Trompe-la mort ; il se tromperait de stratégie s’il se jette dans la gueule du loup.

Loubaki