Que veut dire Sassou Nguesso quand il déclare : « l’argent des générations futures appartient bel et bien aux générations futures, et à elles d’en faire bon usage. » ?

Sassou, dans un moment d’exaltation philanthropique, évoqua une forte somme d’argent qu’il mit de côté afin de parer aux besoins de nos compatriotes du siècle prochain.

Belle vision du monde à venir qu’on ne pouvait que féliciter. Les fans du régime applaudirent. Mais les plus avisés de nos compatriotes qui ne croient plus au Père Noel émirent des réserves sur cette réserve d’argent supposée revenir à nos descendants.

C’est qu’on connaît le personnage, fourbe à souhait. « On ne nous la fera pas deux fois » disent les moins naïfs. Alors dans l’opposition, souvenons-nous de sa fameuse maxime « quand la Constitution est violée, tout démocrate a le devoir de se rebeller ». Une fois au pouvoir, Sassou fit exactement le contraire de ce qu’il recommanda.

Parabole du débiteur fourbe

Un homme prêta des sous à son voisin. Les deux clients signèrent un contrat au bas duquel figurait la mention à « rembourser demain ». Le lendemain, le créancier vint récupérer son dû. Le débiteur, un filou, lui dit : tu n ’as pas lu les termes du contrat ? Ce n’est pas aujourd’hui, c’est demain que je m’acquitterai de ma dette. Le jour suivant l’emprunteur le renvoya au lendemain comme le mentionnait le contrat. Et ainsi de suite. Ce dernier se rendit à l’évidence. Il ne récupèrerait jamais ses sous puisque la notion de demain est métaphysiquement inaccessible, sauf en science fiction. Comme l’horizon, le lendemain est une entité qui recule au fur et à mesure qu’on s’en approche. Moralité de l’histoire : les promesses n’engagent que ceux qui les écoutent. L’autre morale de la parabole : tout flatteur vit aux dépens de celui qui l’écoute.

Le FMI

En ce moment au Congo, c’est très chaud. Stressés par la situation dans laquelle le poids de la dette les a plongés, les Congolais (en l’occurrence l’opposition) se sont tournés vers Monsieur Sassou dont le fils, Christel Sassou, à la tête de la très riche SNPC dispose de réserves dans des paradis fiscaux.
Prenant le FMI à témoin, les Congolais prient le père de faire un geste de bon sens : récupérer l’argent des générations futures, l’ajouter à l’argent caché dans les paradis fiscaux afin de résoudre la crise économique dans laquelle le gouvernement a plongé tout le monde.

Or c’est mal connaître Sassou. L’œil malicieux, « Papa bonheur » a rétorqué sans ambages : « l’argent des générations futures appartient bel et bien aux générations futures, et à elles d’en faire bon usage ». En clair : circulez, il n’y a rien à voir.

Une preuve d’altruisme

L’idée d’épargner avait été envisagée quand le prix du baril de pétrole était au plus haut et générait d’énormes dividendes au Trésor Public congolais. C’était il y a un peu plus de trois ans. Dans l’absolu, ce « chemin d’avenir » (si on ose dire) partait d’une bonne résolution. Sassou aurait même eu beau jeu de traiter ses compatriotes d’égoïstes pour peu qu’ils l’eussent taxé d’utopiste. Ne dit-on pas que « gouverner c’est prévoir ? »

Des générations d’aujourd’hui qui bosseraient pour celles de demain : qui pourrait reprocher à Sassou pareille initiative. Qui pourrait en vouloir à papy Sassou de penser à nos arrières-petits enfants ?

Mais, comme de bien entendu, il y avait anguille sous roche.
A Kintélé, au cours d’une rencontre avec la jeunesse, une étudiante qui flairait l’entourloupe posa la question au Président Sassou sur l’usage anticipée de cette épargne du futur. Réponse sèche du chef de l’Etat : « en quoi cela vous concerne-t-il puisqu’il s’agit d’une somme gagée pour l’avenir. »

Dès cet instant, les masques commençaient de tomber, le pot aux roses découvert.

Le slogan écologiste « prenons soin de cette planète que les générations futures nous ont léguée  » a probablement inspiré Sassou. Mais « gouverner c’est prévoir » est un principe auquel Sassou n’a jamais songé. La preuve : cet homme n’a jamais envisagé une politique de diversification industrielle pour parer l’après-pétrole.

Demain est un autre jour

On aura compris, malgré la banqueroute pour laquelle le FMI est dans nos murs, les contemporains de Sassou (encore moins nos descendants) ne verront jamais la couleur de l’argent des générations futures. En renvoyant son monde aux calendes grecques, le ploutocrate s’inscrit dans la parabole du débiteur inique qui remet le paiement de sa dette au lendemain. L’emprunteur qui sait que demain est un autre jour, c’est-à-dire un moment qu’aucun mortel ne peut vivre sauf dans l’éternité. C’est-à-dire jamais. Voilà un joli coup de poker de Sassou qui rendrait le diable pâle de jalousie.

Toutefois, ses interlocuteurs du FMI ne sont pas dupes. Subterfuge de bonimenteur, cet argent des futures générations n’existe que dans la tête de Sassou ou, s’il existe, il est tapi dans ses poches, non pas pour les générations futures mais pour d’autres affectations. Personnage capable de dissimuler près de 200% de dette à ses contemporains gémissant de famine, ce n’est pas le sort de la postérité qui l’empêchera de dormir.

En effet, on n’a pas besoin d’être un personnage de Jules Verne capable de faire des voyages vers le futur pour deviner que jamais les descendants de nos descendants ne profiteront de cette épargne estimée à des milliards de francs.

Les observateurs du Congo sont suffisamment pragmatiques pour comprendre que Sassou se fiche royalement de nos arrières-petits fils comme il se fiche de ceux qui, sous ses yeux, meurent de maladie et de famine, étudient dans des conditions scolaires féodales, se cachent dans les forêts du Pool pour échapper à ses bombardements.
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En quarante ans de règne, auteur d’une gestion chaotique de nos finances qui a écrasé ceux qui sont nés à son époque, le papa de Christel Sassou aurait-il été subitement touché par la grâce divine pour penser à ceux qui ne sont pas encore nés ?
Personne n’y croit.

Adeptes du statu quo

Naître ou ne pas naître sous Sassou, tout le monde est logé à la même enseigne. Les générations passées avaient lutté pour chasser le colon, en pensant à des lendemains qui chantent. Puis est arrivée la génération Sassou, rôdée à la gabegie et aux détournements, spécialiste de biens mal acquis, imperméable à l’alternance démocratique. « Nous y sommes, nous y restons » n’a de cesse de démontrer notre despote par ses tricheries électorales et ses dénis de démocratie.

Epicurien

« Après nous le déluge » est la formule consacrée des partisans du chemin d’avenir depuis le coup d’état du 5 juin 1997. « Ceux qui ne sont pas d’accord avec nous n’ont qu’à créer leur monde » suggèrent-ils cruellement à leurs opposants. Eux qui sont capables de camoufler des milliards de dollars dans des paradis fiscaux, leur monde à eux ne repose sur aucune perspective d’avenir. Mauvais acteurs de la prospective, pour eux le temps repose sur la formule Lé dza, lé noua. Epicure est leur Dieu. (A chaque jour suffit sa peine).

La main sur le cœur, lorsque Sassou parle de générations présentes, le message subliminal adressé aux générations actuelles est le suivant : « vous pouvez toujours allez vous faire cuir un oeuf. » - « Mon projet de société est exclusif au temps que j’ai à passé dans ce bas-monde. Quant aux Congolais du prochain siècle, je laisse le soin à mes successeurs de s’en occuper. J’ai d’autres chats à fouetter, etc. etc. »

En somme quand Sassou parle de générations futures, il pense à ses futurs propres petits-fils biologiques, ses descendants directs, et uniquement eux. Il est dans une relation éthique axiomatiquement égocentrique.

Prophète, notre tyran pense aussi à ses vieux jours dans l’exil car rien n’est sûr que son rejeton, Kiki, va être khalife à la place du khalife.

Simon Mavoula