Sur sa page Facebook, notre frère Romain Mienahata pose une question que se posent beaucoup de Congolais : « Comment un seul homme, en l’occurrence Denis Sassou Nguesso, peut il détruire une nation sans la complaisance des cadres et des intellectuels de ce pays ? »

La question nous a paru très intéressante mais, aussi, embarrassante. D’ailleurs nous même, nous nous sommes posé à plusieurs reprises cette question au point d’écrire un essai sur le comportement des intellectuels congolais que nous avons titré « Les têtards noyés dans un verre d’eau ».

Nous abordons ce sujet au travers de l’inforoman, nouveau genre littéraire de notre cru qui veut sortir le roman de la fiction pour le faire partir d’un fait réel ou d’une actualité.

Le savant et le politique

Notre objet a porté sur l’attitude des intellectuels congolais sur le débat, en 2015, sur le changement ou non de la constitution et le troisième mandat de Denis Sassou Nguesso.

Rappelons qu’au cours de cette passe d’armes, les intellectuels congolais ont été non seulement désaxés, mais aussi dépossédés. Puisqu’au bout du compte, c’est le politique qui a gagné sur le savant.

« Les intellectuels congolais étaient devenus, durant toute cette période, comme des têtards noyés dans un verre d’eau. En plus, ils se dissolvaient peu à peu et bouillonnaient comme une aspirine effervescente dans l’eau » avions-nous écrit dans l’introduction ou la partie « fait réel  » de cet essai.

Les intellos ont manqué d’arguments, surtout dans les domaines où ils sont censés avoir obtenu des diplômés et s’être spécialisés.

Congo-zoba

Pour la partie « fiction », le récit se passe dans un pays imaginaire appelé Congo Zoba. Ce pays est né juste après ses deux frères jumeaux qui sont le Congo-Brazzaville et le Congo-Kinshasa. Il est dirigé, depuis bientôt un demi-siècle, par le président Koko Mbele qui, d’après la rue, n’est qu’une « canette » (le mot canette est défini dans le texte).

Voici quelques morceaux choisis de cet essai.

Théophile Obenga perd des plumes dans ce débat

Malheureusement, c’est notre aîné Théophile Obenga, professeur, historien, enseignant dans beaucoup d’universités du monde, écrivain et conseiller du président de la république qui reçoit tous les coups de la rue et perd des plumes dans ce débat.

La raison ? Cet intellectuel a tenté de sortir sa tête de l’eau ; mais hélas le théoricien a manqué d’arguments pour défendre la Constitution. L’historien a plongé les Congolais dans la désolation lorsqu’il déclaré que « La Constitution congolaise n’est pas la Bible que l’on ne peut pas changer ou modifier ».

Mythe errant

Pour la rue, le mythe Obenga était tombé ce jour-là. « Celui que les congolais prenaient pour un savant ou encore un têtard à cause de ses nombreux diplômes et de son savoir dans des différents domaines, avait trahi sa propre personnalité et a révélé que sa » « grosse tête » « n’était pas due au poids du savoir qu’elle contient ; mais à une simple malformation morphologique. »

En réalité, il n’est qu’un pétard et non un têtard. Le mot pétard compris à la fois comme étant une petite pièce d’artifice produisant un bruit sec et fort pour donner un signal ou manifester une réjouissance. Mais aussi, comme « un artifice que l’on pose sur les rails pour exploser au passage d’un train, afin de commander au mécanicien de se mettre immédiatement en marche à vue ».

L’intervention spectaculaire, mais aussi scandaleuse de notre éminent historien congolais, fait apparaître dans son filigrane une mission reçue du pouvoir pour donner le ton aux autres intellectuels dans le débat sur la révision ou non de la Constitution, ainsi que celui du troisième mandat de Denis Sassou Nguesso.

Pour le pouvoir de Brazzaville, lorsque Théophile Obenga, le savant congolais, a parlé, qui peut dire le contraire de ce qu’il a dit ? Cet homo academicus fait autorité. Chez lui il y a autorité de la chose pensée.

Intellectuels avec attaches

Gramci, théoricien italien, distingue intellectuel sans attaches et intellectuels avec attaches ou intellectuels organiques.
Sur quels intellectuels, cher Romain Mienahata, comptez-vous pour développer le Congo ? Ces intellectuels organiques qui ne se scandalisent pas lorsque Sassou Nguesso va à l’étranger avec sa famille, sans le ministre de l’Economie ou celui des Finances, mais se permet d’emprunter, au nom des Congolais, des fortes sommes d’argent à rembourser avec des grands intérêts ? Ces cadres du pays qui, « assoiffés d’élévation matérielle fulgurante  » comme dirait l’autre, se sont faits disciples du gourou Sassou ? Ces docteurs es grammaire française ou ces prêtres qui veulent devenir des curés de campagne et qui soutiennent des thèses de doctorat sur la foi de Saint-Thomas d’Aquin ?

Alors que chaque thèse de doctorat devrait être un nouveau concept ou proposer une maquette de développement pour le pays, elle est ici l’expression du faire-savoir au lieu d’être celle d’un savoir-faire.
Néanmoins, cette crise de la gnose que connaît le Congo aide aussi à faire le distinguo entre un diplômé intellectuel et un intellectuel diplômé. Et, la rue qui veut catégoriser les intellectuels joue sur la position de ces deux mots qui peuvent devenir soit substantifs soit adjectifs pour tenter de s’en sortir. Bien que dans tous les cas, il est toujours difficile de trouver le substantif ou l’adjectif qualificatif. La rue joue aussi sur la position de l’intellectuel sur le champ des titres académiques. Il y a l’intellectuel adepte de la doxa et celui, féru de la para-doxa.

5 catégories d’intellectuels

C’est ainsi qu’elle répertorie cinq catégories d’intellectuels. Il y a le diplômé intellectuel, l’analphabète diplômé, le diplômé analphabète, l’intellectuel diplômé et la canette.

Le diplômé intellectuel : A travers cette première catégorie, la rue veut reconnaître ou faire reconnaître le savant qui a fait des études moyennes, supérieures ou hautes, peu importe le niveau, et qui est couronné par des titres scolaires. Il n’est pas productif c’est‐à‐dire qui n’impose pas son savoir ou encore ne change rien autour de lui : son milieux de travail et son milieu de vie. Ce qui compte pour lui, c’est le diplôme obtenu qui lui a permis de trouver un emploi. En gros, le diplômé intellectuel est autosuffisant. Il vit complètement comme un analphabète diplômé. Il est intellectuel tout simplement parce qu’il est diplômé. Il est dans la doxa, dans le convenu, la norme, il craint la rupture, a peur de la police épistémologique.

L’analphabète diplômé : C’est cette personne qui a fait des études moyennes, supérieures ou hautes et qui a obtenu un ou des diplômes tout simplement parce qu’elle avait mémorisé les leçons qui lui étaient dispensées, sans bien les comprendre ou les assimiler. Et qui, le jour de l’examen ou de la soutenance de sa thèse de mémoires, a vomi tous les morceaux tels qu’il les avait avalés, sans pourtant les avoir mâchés ou digérés, ou encore qui reproduit sur les copies ou déverse devant l’auditoire les thèses telles qu’il avaient été rédigées dans des « laboratoires ». Elle a obtenu un ou des diplômes. Mais, elle ne peut pas les pratiquer et créer un savoir à partir de ce qu’elle a étudié.

Le diplômé analphabète : c’est‐à‐dire une personne qui, sans avoir fait des études moyennes, supérieures ou hautes, peu importe le niveau ou qui n’a pas assimilé les connaissances qui lui ont été dispensées et ou encore qui ne les a pas intégrées à son propre fonds intellectuel, se trouve avec un ou des diplômes. Soit les diplômes ont été achetés, soit ils ont été obtenus sous l’influence ou encore ils sont tout simplement un « droit de cuissage ».

Cependant comme l’analphabète diplômé et le diplômé analphabète, le diplômé intellectuel, lui aussi, ne se sert plus de sa tête pour analyser, une fois ses études terminées. Il ne cherche plus à comprendre, à discerner et à se poser des questions sur tout ce qui se passe autour de lui. Il a complètement perdu le sens de la critique qui, pourtant, est la première qualité d’un intellectuel. Le diplômé intellectuel est fait par ses diplômes dont il ne sait même ne pas s’en servir. Ce qui est grave dans ce cas précis, c’est que dans son milieu de vie ou de travail, sa position est déjà connue par tous. On n’hésite pas à deviner sa position. Parfois, on se passe de lui. On n’a plus besoin de son point de vu sur tel ou tel autre sujet ou projet, parce qu’il est déjà connu d’avance. Arrivé à ce stade, le diplômé intellectuel qui est conscient de son état, doit commencer à se poser des questions sur sa propre personnalité et sur sa formation ou encore doit demander un recyclage.

L’intellectuel diplômé : C’est cette personne qui a fait des études moyennes, supérieures ou hautes, peu importe le niveau, et qui a, elle aussi, obtenu un ou des diplômes. Il cultive la para-doxa ou le paradoxe.

Cependant, la différence avec le diplômé intellectuel se situe non seulement sur l’utilisation des connaissances acquises mais et surtout sur le sens de la critique que l’on a. L’intellectuel diplômé est dans la critique ou le questionnement d’une manière permanente. Il crée son savoir à partir des connaissances acquises, et transforme son milieu de vie ou son milieu de travail. L’intellectuel diplômé n’est donc pas fait par ses diplômes, mais par son savoir et son sens de la de critique. Sa position n’est pas unique et n’est pas connue d’avance par tous. Il est a fond dans l’épistèmê ou l’épistémologie qui est la science critique de la raison ou une sociologie de la connaissance.

Devant cet intellectuel sans attache, situé au dessus de la mêlée, on se pose les questions : Que va‐t‐il dire ? Que va‐t‐il penser ? Comment va‐t‐il réagir ? Aussi, l’intellectuel diplômé craint le ridicule comme la peste. Parce que si le ridicule ne tue pas l’homme politique ; il tue néanmoins l’intellectuel. Et, un intellectuel diplômé qui n’a plus honte ou peur du ridicule, change complètement de catégorie. S’il ne devient pas un diplômé intellectuel, il descend carrément au niveau de l’analphabète diplômé ou du diplômé analphabète.
Notre intellectuel sans attache a peur du ridicule mais est aussi celui par qui le risque arrive. Le métier d’intellectuel doit friser le banditisme scientifique, une fonction pourchassée avec hargne par les détenteurs du pouvoir politique qui ne lui pardonnent pas son affront. Matsocota, par exemple prit le risque de mourir pour défendre sa position d’intellectuel.

Néanmoins, dans le développement d’un pays, notamment dans sa ressource humaine qui est sa première richesse, la catégorie la plus importante est celle des intellectuels diplômés.

Mais, il y a aussi des chevronnés qui sont anciens dans une fonction ou dans un métier qui ne sont ni des diplômés intellectuels, ni des intellectuels diplômés, encore moins des analphabètes diplômés ou des diplômés analphabètes, qui réussissent à créer leurs savoirs à partir de l’expérience acquise, et qui, eux aussi, forment une catégorie bien particulière sur laquelle on doit beaucoup compter.

La canette : A travers la « canette », la rue veut désigner ces hommes qui ont toutes les tares.

En ces personnes, on trouve un peu du diplômé intellectuel, de l’intellectuel diplômé, de l’analphabète diplômé et du diplômé analphabète.
Elles sont instables dans la pensée et ont souvent des trous de mémoire. Elles ont un savoir trouble et agité parce que les dosages sont déséquilibrés. Les tares de toutes les catégories s’affrontent et perturbent tout le temps la personne qui est dans cette catégorie. »

Malheureusement, c’est dans cette dernière catégorie que la rue situe les trois présidents du Congo Zoba, du Congo Brazzaville et du Congo Kinshasa qui ne se servent que de la terreur pour diriger.

Serge Armand Zanzala, journaliste et écrivain, in L’Inforoman, suivi de Quand la rue s’en mêle…, (recueil de nouvelles), Fondation littéraire Fleur de Lys, Lévis, Québec, 2017, 300 pages.