La métaphore est hollywoodienne et digne d’une dramatique riche en coups de théâtre.

1997‐2002 et 2015‐2017, deux tranches de temps ou deux saisons au Congo durant lesquelles le pays a connu deux guerres politiques très fratricides et meurtrières.

Si la première guerre a pour enjeu la reconquête du pouvoir par Denis Sassou Nguesso après qu’il ait perdu les élections présidentielles de 1992 ; la deuxième guerre visera la conservation du pouvoir obtenu par coup d’état.

Alors que la constitution de 2002 élaborée et promulguée par lui‐même ne lui permettait ni de la changer ni de briguer un troisième mandat, Denis Sassou Nguesso a appliqué la raison du plus fort. Comme dans la fable Le loup et l’agneau.

Il a plongé pour la deuxième fois le pays dans un affrontement meurtrier dont le bilan, à ce jour, n’est pas encore connu. Puisque la guerre a lieu à huis clos, ce bilan doit être lourd. Cependant, le pouvoir de Brazzaville justifie ce deuxième épisode martial par une simple opération de police : la traque de Fréderic Binsamou alias Ntumi et les éléments de sa milice, les Nsiloulou qui font l’objet de poursuites judiciaires. Leur crime ? L’attaque présumée de la mairie de Makélékélé, dans le 1er arrondissement à Brazzaville, le lundi 4 avril 2016. Le scénario a un air du déjà vu.

Comme au cinéma

Cependant, après le premier et le deuxième épisodes de ce long western spaghetti, et du fait qu’aucun des acteurs principaux à savoir Denis Sassou Nguesso et Fréderic Binsamou, alias Ntumi, n’a été tué, il faudra donc s’attendre à un troisième épisode qui sera tourné, sans doute en 2021, année de la prochaine élection présidentielle. Parce que pour un happy end, il est bon que l’un des acteurs soit tué, il y aura beaucoup de violence.

Le titre du long métrage ? « Aujourd’hui ma peau, demain la tienne » ou pour paraphraser Jean Malonga, « La rançon d’une alliance. » ( Sébastien Kamba)

Premier épisode

Le clap du départ est donné le 5 juin 1997. Mais à cause de la complexité du scénario, les spectateurs (les partis politiques, la société civile, la communauté internationale et les Congolais) n’y verront que du feu. C’est le cas de le dire. C’est un général d’armée qui veut venger son sommeil troublé bien que ce ne fut qu’une sieste.

Cependant, pour une certaine opinion, au‐delà de cette vengeance se cache une politique de la terre brûlée qui consiste à dépeupler la partie australe du pays afin de permettre aux candidats originaires de la partie septentrionale de gagner les élections. Le projet, élaboré en 1997, porterait le nom de Mouébara, la mère de Denis Sassou Nguesso. A en croire certaines sources, les copies de ce document portant la signature de Denis Sassou Nguesso et qui sont publiés dans les réseaux sociaux, seraient remis au Conseil de sécurité des Nations unies et à la Cour pénale internationale. Pourtant, ces deux institutions sont jusque‐là restées imperturbables devant de tels projets criminels qui peuvent les aider à comprendre les vraies causes de la première et de la deuxième guerres déclenchées par Denis Sassou Nguesso dans son pays, et des massacres qui ont eu lieu dans le département du Pool.

Néanmoins, le film devient de plus en plus noir (400.000 morts selon Éric Denécé, docteur en Sciences politiques et directeur du Centre Français de Recherche sur le Renseignement CF2R) et se focalise dans le département du Pool, lorsqu’un certain Fréderic Binsamou, alias Pasteur Ntumi y fait son entrée. Mais toujours à cause de la complexité de l’intrigue les spectateurs commentent différemment le film. Et, si une certaine partie du public pense que Ntumi ne fait que continuer le combat abandonné par Pascal Lissouba et Bernard Kolelas, une autre le soupçonne de travailler pour le compte du pouvoir de Brazzaville. La mission qui lui serait confiée est celle de neutraliser tous les anciens ninjas, la milice de Bernard Kolelas, ainsi que les grands féticheurs du Pool qui travaillaient, jadis, pour Bernard Kolelas. Autant dire que les populations du pool paient la rançon d’une alliance. Pire : elles se font rançonner par les milices des deux bords.

Ceux qui croient à cette dernière hypothèse (l’élimination des milices kolélistes) , parlent de ces nombreux anciens et célèbres ninjas qui seraient tombés non pas au front et par les balles ennemies mais par celles de leurs camarades de lutte, en période d’accalmie. On leur aurait tiré dans le dos. Pourtant, une autre opinion qui croit avoir compris le film va jusqu’à révéler une genèse troublante de Ntumi. Il serait la fabrication d’un officier général angolais. En effet, après la fuite à l’étranger du président Pascal Lissouba et de son premier ministre éphémère, Bernard Kolelas, et avant le départ des troupes angolaises, cet officier général angolais aurait demandé aux partisans de Denis Sassou Nguesso de trouver des leaders qui seraient, eux aussi, dans des pratiques magiques et des croyances mystiques, comme Bernard Kolelas, afin de bien contrôler et neutraliser les ninjas et les Cocoyes, les deux milices abandonnées par leurs leaders. Ainsi naquit Ntoumi, héros et Zorro venu neutraliser les milices des deux alliés Lissouba/Kolélas.

Mystères de l’Ouest

Deux « acteurs » auraient été trouvés par un certain G.L. pour jouer ce rôle. Il s’agit d’un certain colonel E. B. pour neutraliser les Aubevillois et les Cocoyes, et un certain Fréderic Binsamou, pour neutraliser les ninjas. Mais le premier, le colonel E. B. aurait décliné l’offre. Pourtant, il aurait déjà fait un bout de chemin avec Fréderic Binsamou. En revanche Fréderic Binsamou alias Ntumi, lui, aurait marché. A fond. Il ne savait plus comment faire marche-arrière. Néanmoins, il en a profité pour s’en mettre plein les poches. L’ancien préfet du département du Pool, Michel Nsanga n’a‐t‐il pas déclaré à la presse nationale que Ntumi était devenu un homme d’affaires ? Et, les Brazzavillois ne le voyaient ils pas rouler dans des grosses cylindrées américaines ?

Le film s’arrête brusquement dans un bruit assourdissant et dans la confusion totale des rôles. Sassou Nguesso et Ntumi apparaissent en gros plan sur l’écran. Des grands écriteaux s’affichent sur lesquels s’articulent les actes de la tragédie : Premier Accord de paix puis, fin de l’épisode, ensuite Deuxième épisode, puis acte II. etc.

Deuxième épisode :

Dans ce deuxième épisode, le clap est donné le 4 avril 2016, l’attaque coïncide avec la date à laquelle la Cour constitutionnelle valide, dans la soirée, la victoire déjà contestée du Président sortant, Denis Sassou‐Nguesso, à la présidentielle anticipée du 20 mars 2016.

Alors que cette action n’était pas encore revendiquée, le pouvoir de Brazzaville accuse Fréderic Binsamou, alias Ntumi, d’en être l’auteur. Aussitôt, le pouvoir de Brazzaville se lance à sa recherche et tient à l’arrêter pour le traduire en justice. Le scénario est grossier. Ntumi et ses adeptes refusent de se rendre. Ils battent en retraite dans le département du Pool où, comme les maquisards corses, ils organisent la résistance.

Ntumi, renard dans le poulailler

Mais, pour beaucoup d’observateurs qui critiquent la stratégie de Ntumi ( jouer à la défensive pour maintenir la guerre dans le département du Pool afin de permettre les destructions des biens meubles et immeubles ainsi que les massacres des populations) Ntumi n’est rien autre qu’un complice. Ici, mieux qu’ailleurs, il revendique la rançon d’une alliance. Cependant, d’autres voix, à l’image de celles du colonel à la retraite, Daniel Kouta, et de Claudine Munari, leader politique de l’opposition congolaise, parlent d’une franc-maçonnerie orchestrée par le pouvoir de Brazzaville : « La guerre du Pool c’est une manœuvre qui a été trouvée par le régime pour détourner l’attention de la crise politique née du hold‐up électoral. Ntumi est soutenu par des ailes de l’armée, des responsables politiques (...) Créature de Pierre Oba lors de la guerre de 1997‐1998, avec pour objectif d’éliminer les Ninjas favorables à Bernard Kolelas alors en exil, Frédéric Binsamou est devenu avec le temps un instrument de diversion dont se sert Sassou à l’occasion. L’année dernière, c’était pour détourner l’attention de l’opinion lors de son holdup électoral, aujourd’hui, pour détourner l’attention des Congolais de la crise financière que traverse le pays. Le clan au pouvoir tue, viole, pille, détruit les villages, les cultures et les animaux domestiques dans le Pool. Que les Congolais le sachent : Ntumi ne sera pas capturé et, encore moins, tué. Le pouvoir a besoin de lui pour essayer de réduire le Pool, un département qu’il poursuit d’une haine atavique (...) »
C’est le scénario grec du Cheval de Troie.

« La guerre du Pool, c’est une manœuvre qui a été trouvée par le régime pour détourner l’attention des Congolais suite au holdup électoral. Ntumi est soutenu par des militaires, et des politiques. Je le dis ! Vous me direz, je n’ai pas les preuves non, je n’en ai pas mais je me pose des questions de simple bons sens. Où est ce qu’il trouve l’argent, où est ce qu’il trouve le carburant, où est ce qu’il trouve les munitions ? Je pense ici, il n’y a qu’une seule personne qui est habilitée à acheter des munitions. C’est le gouvernement. Il y a malice, le projet est ailleurs. Vous savez, il y a beaucoup de choses cachées dans ce pays. Peut‐ être un jour faudra‐t‐il faire la lumière sur cette question ».

Tout ce sang pour ça !

Néanmoins, cette complicité du pouvoir avec les nsiloulou même si dans cette deuxième guerre qui a commencé le 4 avril 2016, n’est pas faite avec Ntumi directement, elle est confirmée par Ntumi, lui-même, dans ses déclarations faites à la presse internationale. Ntumi refuse d’être l’auteur de l’attaque de la mairie de Makélékélé, mais accuse ouvertement et nommément le directeur général de la police, le général Jean François Ndenguet, d’avoir recruté et réarmé les anciens ninjas nsiloulou. Et, ce sont ces ninjas nsiloulou qui auraient fait le coup. D’autres thèses avaient affirmé que le général Nianga Ngatsé Mbouala agirait, lui aussi, en complicité avec Ntumi. D’ailleurs, le directeur de cabinet de Nianga-Mbouala avait été arrêté et gardé à la Maison d’arrêt de Brazzaville.

Malgré toutes ces révélations ainsi que les nombreux dégâts humains et matériels enregistrés dans le département du Pool, le deuxième épisode de ce long métrage finit, lui aussi, comme le premier dans une confusion totale. Sassou Nguesso et Ntumi crèvent l’écran. Les dialogues sont machiavéliques : « Tu as été dans la brousse, personne d’entre les opposants n’est venu te soutenir. C’est avec toi. Toi seul que j’ai fait la guerre. La paix, c’est avec toi, toi seul que je vais la faire. Le dialogue national, c’est aussi une affaire entre toi et moi. » Deuxième Accord de paix.
Fin de l’épisode.
Puis, une vois off annonce le troisième épisode, en 2021. L’année de la prochaine élection présidentielle. Le président de l’Acodesa (Actions et Conseils pour le Développement Economique et Sociale en Afrique), Jean-Luc Malékat, qui était dans la salle de cinéma, sortit précipitamment, dégoûté. D’où son communiqué sur les accords paritaires sur la crise du Pool qu’il qualifie d’ « Accords boiteux ».

Serge Armand Zanzala, journaliste et écrivain