Sassou peut esquisser un sourire carnassier après le ciboire amer bu en Amérique. André Okombi Salissa, le dernier des Mohicans encore en liberté, est enfin au gnouf. Ca commençait à trop bien faire. Lui, Otchombé, le Sherlock Holmes des coups fourrés et foireux, était tourné en bourrique par « Tout Bouge » sur la planque duquel on disait qu’elle n’était pourtant pas loin, dans la petite ville de Brazzaville. En général, avec la meute de chiens batéké à la solde du superflic Sassou, rien ne se fait au Congo qui échappe au vieux dictateur Mbochi. Pourtant pendant de longs mois, l’infatigable tyran n’a vu que du feu quant à identifier le lieu de retraite de son ancien ministre, Okombi.

Ce n’est pas, cependant, faute d’avoir appliqué toute sa science policière apprise en Roumanie. Au contraire, tout a été tenté pour sortir son rival aux présidentielles de son terrier ( faux flagrant délit de détention d’armes de guerre, kidnapping et exécution sommaire de son jeune frère etc.) Rien n’y fit : Tout bouge ne bougea pas d’un iota de son exil intérieur.

Oui après le camouflet des USA avec ce pachyderme de Trump, Sassou a de quoi jubiler et sonner la trompette. A défaut d’avoir été reçu par Donald, Sassou a au moins le plaisir d’avoir reçu comme cadeau de fin d’année un jouet de taille : le grand Okombi.

Lui et François Hollande ont dû se lancer un regard entendu, là-bas à Bamako (Mali) où se tient le sommet Afrique France (13 et 14 janvier 2017), une retrouvaille de la canaille politique jamais connue depuis la fin de la colonisation, dans les années 1960. Hollande lui-même qui a décidé de prendre la fuite en mai 2017, avait bêtement conseillé Sassou de modifier sa Constitution pour se maintenir à vie à la tête du Congo. Quel cynisme ! Passons.

Le cas Kikadidi

Depuis l’assassinat de Marien Ngouabi en 1977, Sassou a largement démontré que Brazzaville était dans sa poche. Le petit bled de moins d’un million d’habitants passe à ses yeux pour un terrain conquis dont aucun coin ni recoin n’avait de secret pour lui et, en matière de traque, lui, l’ancien ministre de l’intérieur de Marien Ngouabi, n’avait pas d’égal dans la police politique congolaise en matière de renseignement. Aussi, lorsqu’en 1978, il mit la main sur Barthélémy Kikadidi, les connaisseurs lui tirèrent le chapeau. Planqué à Sita Dia Tsiolo (Makélékélé) le Bakongo, Kikadidi, présumé tueur de Ngouabi était, dit-on, le plastron de Sassou avec lequel le planqué avait conclu on ne sait quel deal et quel pacte diabolique. Alors que les chiens batéké de la Sécurité d’Etat s’échinaient à retrouver le fameux commando qui avait «  lâchement abattu le camarade Marien », Sassou soupait chaque soir avec le Capitaine Kikadidi. Sassou ? un vrai as de l’espionnage.

Pour Okombi, cela a été une autre paire de manches. André Okombi Salissa entra en clandestinité sans laisser la moindre chance aux limiers de Ndenguet et de Jean-Dominique Okemba de lui mettre la main dessus. Que de couleuvres Sassou n’at-il pas avalées à ce sujet ! On spécula. Comme Fantômas, Okombi Salissa était partout et nulle part. Certains disaient Tout Bouge à l’étranger, d’autres à l’Ambassade des Etats-Unis. Comble de coquetterie, le fuyard se permettait le luxe de converser avec ses amis de la diaspora sur les réseaux sociaux. Sassou qui alors contrôle tous les signaux internet au Congo était incapable de le géolocaliser. On a même penser, un moment, que le chasseur et le gibier étaient de mèche. Mais c’était sans compter avec l’état de paranoïa sécuritaire dans lequel se trouve le vieux dictateur qui avait juré démolir tout individu opposé à sa volonté de changer la Constitution. Okombi passait d’autant plus pour une cible idéale qu’il était membre du PCT lorsqu’il bascula dans l’Opposition. Donc un traître. Mieux : Okombi, nordiste, osa se présenter contre Sassou alors que selon une loi tacite le seul candidat naturel du septentrion c’est lui, Otchombé, né à Edou-Penda, Mbochi stricto sensu. Lui et personne d’autre. Du moins tant qu’il serait en vie. Lui ou son rejeton, cet idiot dostoïevskien de Kiki, mi congolais, mi ex-zaïrois, bicéphale comme le dieu grec Janus.

Ntoumi

Pour la traque du Pasteur Ntoumi, les choses étaient claires. Bien qu’insaisissable, on savait (on sait) Le Pasteur quelque part dans le Pool ; dans les forêts galeries de la région. On sait où se trouve Frédéric Bitsangou, or il se trouve que cet homme est à l’image des Chouans vendéens qui donnèrent du fil à retordre à Napoléon Bonaparte en défendant leur identité culturelle et religieuse. On sait où se trouve Ntoumi, Matsoua du 21ème siècle, et on ne sait pas comment mettre la main dessus. On ne compte d’ailleurs plus le nombre de cobras morts dans la chouannerie du Pool sous l’action des Nsiloulou. On parle d’un tombereau de cadavres ramené clandestinement à Brazzaville pour être inhumé à la sauvette. C’est vraiment dur, très dur pour Sassou. Cependant il sait à quoi s’en tenir. C’est un combat régulier, loyal, où l’on sait qui est qui, qui est où.

Mais pour Tout Bouge, c’était mystère et boule de gomme. Les nguiri n’ont pas suffi pour délier les langues des Congolais affamés par Sassou, donc potentiels indics, corruptibles à merci. Tout bouge ne bougeait pas.

Il couchait chez l’ennemi

André Okombi, on l’a dit, a poussé le bouchon jusqu’à accorder des interviews à des radios étrangères depuis sa cachette. Mais où donc était caché le bonhomme ? C’était d’autant plus humiliant pour Sassou que Brazzaville est grande comme un mouchoir de poche. Or ça semblait plus facile de retrouver une paille dans une botte de foin qu’Okombi dans la petite cité brazzavilloise. Rusé comme un renard, Okombi Salissa avait eu la bonne idée de se cacher là où on ne l’aurait jamais cherché : chez l’ennemi, dans le Grand Talangaï, dans les quartiers Nord, fief de la soldatesque du régime. A un jet de grenade de sa résidence principale. Okombi, avait eu l’intelligence d’émailler la ville de Brazzaville d’un réseau de résidences personnelles. Comme une taupe, il passait d’une villa à une autre, ni vu ni connu. Cela suppose au préalable une logistique. Okombi originaire de Lékana a, évidemment, bénéficié d’une imparable complicité urbaine. Preuve que Mfoa Brazzaville est globalement une ville Batéké. Okombi s’y sentait comme un poisson dans l’eau. A l’inverse, on met Sassou au défi de transformer les quartiers nord en fief Mbochi en dépit de ses milliards dérobés au Trésor Public. Jean-Dominique Okémba s’y est essayé en débaptisant une artère de Tout pour le Peuple. Rien à faire. Donner son patronyme à une ruelle n’accorde aucun droit de sol au sujet.

A vaincre sans péril...

Sassou peut se frotter les mains en effet ; la prise a été bonne.
Mais a-t-il le droit de triompher tant que ça ? Les récits de l’arrestation indiquent que le fugitif s’est livré tout seul, sans livrer bataille. Ecœuré par l’assassinat de son jeune frère, Okombi a jugé bon de mettre un terme au jeu du chat et de la souris.
Sassou a gagné facilement. A vaincre sans péril, on triomphe sans gloire.

« Votre pouvoir est à l’agonie. Vous le paierez cher bientôt  » aurait lancé, devant des témoins stupéfaits, le prisonnier Okombi à Jean-François Ndenguet avant que les barreaux ne se referment sur lui. L’histoire ne dit pas ce que le général Jean-François Ndenguet aurait répondu à cette inquiétante prophétie.

Mais pourquoi diantre le député Okombi a-t-il attendu des mois avant qu’on ne vienne le cueillir alors qu’il avait le loisir de s’exfiltrer de l’enfer congolais comme bien d’autres gibiers de Sassou avant lui ?

Maintenant que Sassou a capturé Mokoko, Makaya, Boukadia, Okombi, que compte-t-il faire de tous ces (ou ses) encombrants prisonniers ? Lékufé a-t-il la gorge assez souple pour tous les avaler ?

Simon Mavoula