Alain Mabanckou ? Il n’est plus à présenter au public. Car, le jeune écrivain congolais qui s’est naturalisé français a acquis une renommée internationale à partir de ses œuvres littéraires. Notamment, ses romans, ses écrits non romanesques et ses cours au Collège de France.

Mais Alain Mabanckou, c’est aussi la voix des sans voix dont les échos retentissent dans tous les coins du monde. Alain Mabanckou ? Un homme sur qui l’Afrique peut désormais compter.

Tenez ! En 2016, après une lettre ouverte adressée au président français, François Hollande, dans laquelle il regrettait son long silence sur l‘élection présidentielle anticipée qui avait lieu au Congo-Brazzaville, il fut reçu à l’Elysée.
Dans le communiqué de presse qui avait été publié par l‘Élysée à l’issue de cette rencontre, François Hollande disait être attaché à la paix, la démocratie et aux libertés fondamentales.

Qu’il était pour un dialogue de l’ensemble des sensibilités congolaises dont l’objectif était de permettre un large rassemblement et d’apaiser les conflits.
Pourtant au Congo, on s’est moqué éperdument de cette rencontre. Nous imaginons que le président François Hollande n’en avait même pas parlé avec son homologue Denis Sassou Nguesso. Car, au lieu de calmer la situation et rassembler, Sassou Nguesso l’avait empirée. Il avait préféré la guerre, les arrestations des leaders de l’opposition et leurs militants. S’en est suivi le génocide du Pool.

Mabanckou récidive

En 2018, alors qu’il est dans la campagne de promotion de son nouveau roman, Les cigognes sont immortelles, paru aux Editions Seuil, la voix d’Alain Mabanckou a encore tonné fort.

L’écrivain est revenu sur les régimes dictatoriaux africains et leur complicité avec la France. Mais, l’auteur de Les cigognes sont immortels fait aussi une critique acerbe de la Francophonie qui, selon lui, est loin des attentes et des aspirations des peuples africains.

Alain Mabanckou s’explique aussi sur son refus de participer au projet d’Emmanuel Macron qui l’invitait à collaborer avec Leïla Slimani pour « contribuer aux travaux de réflexion autour de la langue française et de la francophonie ».

Pourtant, le jeune écrivain et enseignant de la langue français dans une université californienne, aux Etats-Unis, dit que le Français est la langue de la dictature. Et que la Francophonie est malheureusement encore perçue comme la continuation de la politique étrangère de la France dans ses anciennes colonies.

Encore de l’hypocrisie de l’Elysée

Mais, cette fois-ci, Alain Mabanckou n’est pas reçu à l’Elysée. Il est honoré par le président français, Emmanuel Macro, dans son discours prononcé à l’ occasion du XVIIe Sommet de la Francophonie qui s’est tenu à Erevan en Arménie, les 11 et 12 octobre 2018. Il le cite nommément.

Pourtant, Emmanuel Macron veut bien apprendre à Alain Mabanckou que la politique n’est pas une fiction comme le roman. Et, que les relations politiques sont guidées par les intérêts.

Pour preuve, le président français n’a pas bouché ses narines lors de la réception à Paris du président Paul Kagamé, auteur du génocide rwandais. Et, lorsqu’il a eu à ses côtés, lors du Sommet de la Francophonie, un Denis Sassou Nguesso, Président du Congo Brazzaville, dont les costumes dégagent encore les odeurs de cadavres pourris du génocide du Pool, il n’a pas éventé l’atmosphère. Comme aussi il n’a pas hésité de soutenir la candidature controversée de la ministre rwandaise des Affaires étrangères, Louise Mushikiwabo.

Pire, le lendemain du sommet de la Francophonie, la Justice française a demandé un non-lieu contre les dignitaires du régime rwandais dans l’affaire de l’attentat contre l’avion de l’ancien président Juvénal Habyarimana. Signalons que c’est bien cet assassinat qui avait déclenché le génocide dans ce pays, et que le Rwanda est devenu le grand exportateurs des matières stratégiques. Même si le pays n’en regorge pas.

Evitons que Mabanckou ne devienne qu’un chiot

Les échos de la voix d’Alain Mabanckou vont loin, très loin d’ailleurs. Mais, elle ne suffit pas toute seule pour changer la politique française. Effectivement, c’est là où nous voulons l’inviter à la prudence et à l’organisation. S’il veut vraiment être la voix des sans voix et obtenir les résultats de son combat, il doit changer de fusil d’épaule. En effet nous craignons tout simplement que toutes ses sorties politiques ne soient que des coups d’épée dans l’eau ou qu’il soit lui-même pris pour un chiot qui aboie tout en reculant et qui ne mord pas. Suffit-il tout simplement d’informer ou d’alerter l’opinion internationale pour avoir gain de cause ?

L’écrivain est un homme politique

Alain Mabanckou le sait puisqu’il le dit, lui-même, dans une interview. Nous sommes d’accord avec lui, et nous ajoutons que le combat politique ne se mène et ne se gagne pas en solitaire. Nous ne lui demandons pas de créer un parti politique ou d’adhérer un parti mais de rassembler autour de lui d’autres intellectuels africains, européens, asiatiques, américains… avec qui il doit bâtir les stratégies et enrichir son discours.

Par exemple, il a besoin des sociologues, des politologues, des économistes, des juristes, des journalistes… pour travailler sur son discours sur la Francophonie.
Car, le concept de la Francophonie a des ramifications avec d’autres concepts ou domaines de la vie, en dehors de la littérature. La langue française n’est pas seulement un moyen de communication. Mais, elle est devenue une institution qui façonne, à la fois, la pensée et la forme de la pensée. Elle façonne les émotions et les comportements. Elle favorise les mariages, le commerce, la recherche, l’éducation...

La Francophonie, continuation de la politique étrangère de France

Nous sommes d’accord avec Mabanckou lorsqu’il dit que la « Francophonie est malheureusement encore perçue comme la continuation de la politique étrangère de la France dans ses anciennes colonies. »

Mais, ce qu’Alain Mabanckou ne veut pas dire et que nous, nous disons, dans notre roman, « You are mum ! You are dad ! » et notre recueil de nouvelles «  La France, ni marâtre ni mère-patrie  » qui paraitront bientôt aux Editions Edilivre, stipule que la France n’a pas une doctrine qui peut l’aider à asseoir les fondements de sa politique extérieure voire intérieure. Elle s’était déjà et depuis longtemps éloignée de l’esprit de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen, de 1789, et de la Déclaration universelle des droits de l’homme, adoptée par l’Assemblée générale des Nations unies en 1948 dont elle avait pourtant servi de maternité. Alors que c’est cet esprit qui devait l’aider à créer son mode de vie et être le défenseur de la démocratie.
Néanmoins, La France a perdu son génie et n’a pas un modèle. A l’image du modèle américain qui s’appuie sur le libéralisme qui est, lui-même, conditionné par la difficulté d’intégration de toutes les entités qui composent les Etats-Unis, et le modèle anglais, le communautarisme, que lui exige l’union des quatre pays : l’Angleterre, l’Ecosse, le Pays de Galles et l’Irlande du Nord qui forment le Royaume Uni. Voilà pourquoi la « Francophonie » des Anglophones (anglophonie) est appelée Commonwealth. Décomposée en deux, ce substantif donne l’adjectif Common qui veut dire en français commun, et le nom Wealth, qui signifie richesse. Le Commonwealth invite donc à mettre ensemble les richesses des Etats membres. Alors que la France et la Francophonie peinent à sortir du colonialisme.

Tandis que l’Afrique vit, depuis les temps les plus anciens, le communautarisme, doctrine qui se fonde, entre autres, sur deux concepts : le « grenier » et le mbongui.
Le « grenier » qui est le lieu commun ou la collectivité villageoise garde les denrées alimentaires et toutes les réserves (semences, récoltes…) avant de se les redistribuer, et le mbongui, un lieu où les hommes partagent les repas, les idées et le savoir ; mais aussi programment leurs activités communautaires.

L’Afrique et la France, deux lignes parallèles

L’Afrique et la France seront toujours à couteaux tirés parce que les doctrines qui façonnent leurs modes de vie ne sont pas les mêmes. L’Afrique a le communautarisme, et la France, le colonialisme.

Somme toute

C’est tout cela que mon cher confrère Alain Mabanckou doit comprendre pour que ses sorties politiques ne soient toujours pas ratées.
Cependant, son apport sur la Francophonie et son combat contre les dictatures africaines devraient le pousser à avoir autour de lui plusieurs intellectuels. Pas seulement des littéraires. Parce que nous ne sommes pas dans la fiction.
D’ailleurs, nous lui suggérons d’organiser un symposium en Afrique sur la Francophonie, et les stratégies de la lutte contre les dictatures en Afrique. Nous supposons qu’il a un bon carnet d’adresses. Alain Mabanckou est devenu une institution, il pourra avoir facilement les financements.

Serge Armand Zanzala, journaliste et écrivain