Stigmatisant la violence à l’école, le roman de véronique Diarra, « Non, je ne me tairai plus » nous fait découvrir une talentueuse plume noire.

Rite d’interaction, le harcèlement est rarement traqué en milieu scolaire par l’autorité pédagogique. Véronique Diarra a mis au pied du mur ce violent phénomène pervers quand bien même, selon les ethnologues, le bizutage est une consécration du passage de l’enfance à l’adolescence.

Enseignante de carrière, Véronique Diarra occupe alors une position idéale d’où elle a observé ce qui se passe à l’école et comment ça dépasse l’autorité pédagogique souvent sourde et aveugle jusqu’au moment où surgit le drame.

Le traitement littéraire qu’a fait V. Diarra de l’univers pédagogique est digne des travaux de l’école de Palo Alto. La plume de Diarra plonge le lecteur dans les profondeurs psychosociologiques d’un collège chic de la banlieue parisienne où une élève, afrodescendante, est poussée à une « gestion honteuse de sa différence ». Les théoriciens de Palo Alto (courant de pensée californien) considèrent les rapports sociaux comme un réajustement permanent de nos différences et de nos ressemblances. Plutôt que chercher et rechercher le moteur de l’histoire dans les luttes de classe chères aux marxistes de la macrosociologie, le courant californien de Palo Alto, observe les choses tout en finesse, notamment en identifiant les luttes de classement des frontières qui sépare les individus. Pour les interactionnistes, le conflit commence lorsque le territoire de l’un interfère sur celui de l’autre.

Révoltée par la violence des rites d’intégration à l’école et écœurée par l’absence d’interaction du personnel de l’éducation, l’héroïne, Audrey Palenfo, élève en classe de 4ème se mure dans la soumission typique des victimes des harcèlement. Louis Gruel désigne par « gestion honteuse du stigmate négatif » cette attitude victimaire qui, de toute évidence, n’arrange jamais les choses. Dans son ouvrage, « Les rites d’interaction », Erving Goffman considère que l’accident social naît de la rencontre des bulles individuelles dont les agents sociaux ont du mal à classer les frontières. C’est aussi vrai pour chaque être que pour les Nations. Et, l’école demeure la grande bulle par excellence où les particularités culturelles ne cessent d’interagir.

Deux élèves (des filles) l’une afro-descendante et solitaire (Audrey Palenfo), l’autre européenne de souche (Zoé Leporce ) et à la tête d’une bande de camarades autochtones affichent une tension que curieusement les adultes n’arrivent pas à palper. Dans un schéma input/ output, l’écriture de Véronique Diarra dégage cette vérité selon laquelle la soumission est un rite mis en abîme dans le silence de la victime et, surtout dans celui des témoins du harcèlement.

Gilbert Cesbron en écrivant « Notre prison est un royaume » avait en effet vu juste : l’école est à l’image d’une dictature. Ce n’est que trop vrai quand on voit la tyrannie que certains élèves (se prenant pour des princes) exercent sur leurs collègues qu’ils prennent pour leurs esclaves, sur fond de discrimination.

Audrey Palenfo brandit, comme parade stigmatique, le silence tandis que le despotisme du groupe de Zoé ne fait pas de quartier. Seulement, cette forme syndicale de résistance solitaire est vite mise à mal par la puissance de la coalition. A bout de souffle, la victime sollicite l’aide d’une bande de cité dont son propre frère utérin, Dylan, est membre. Cette façon de retourner le stigmate par la victime ne fait que jeter l’huile sur le feu.

« Non, je ne me tairai plus » est un joyaux littéraire qui fait briller l’intelligence d’une maman africaine. Mme Silué est une intellectuelle capable de défendre son territoire en dépit du stigmate aliénant de l’appartenance à une minorité dominée. La finesse littéraire de Diarra a consisté à éviter l’écueil du pathos alors que le roman porte sur une dimension plus ou moins visible dans l’école de la République, notamment le racisme, notamment dans les banlieues chics où la différence est stigmatisante.

Bref ; il aura fallu une réunion au sommet pour que l’autorité pédagogique renvoie de l’école sans autre forme de procès Mlle Zoé Leporce, la harceleuse.
Puis Audrey refuse de se taire. Elle fait face.

Rompant avec la doxa, Véronique Diarra fait surgir in fine une figure antithétique de la discrimination : Laura, une héritière issue de l’élite intellectuelle, qui se lie d’amitié avec Audrey, Noire et fort-en-thème. Oui, l’école peut susciter des modèles d’amitié interethniques et interculturels.

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Sur l’auteure

Croisée en marge du Festival du Livre à Mouans-Sartoux (au restaurant Jamaï Soulé à Grasse) V. Diarra me donna l’impression que le harcèlement en milieu scolaire est une question qui la touchait aux tripes et à l’esprit.

La mère de Véronique Diarra est du Burkina Faso ; le père, l’ancien ministre Paul Kaya, est du Congo. L’auteure serait-elle l’alter-Ego de Silué Palenfo, la maman d’Audrey ? Enseignante et mère au foyer, l’écrivaine a-t-elle projeté dans l’écriture sa propre biographie ? De toute manière selon Roland Barthes, le « degré zéro de l’écriture » (écriture désincarnée) est un non sens psychanalytique. Le sujet est toujours dans l’objet, l’objet dans le sujet.

« Non, je ne me tairai plus » procure un véritable plaisir du texte. A lire et à relire.

Loubaki

« Non, je ne me tairais plus » Véronique Diarra, 89 p. Wawa Editions 2018 Collection Lettres métisses, Roman jeunesse.