• On parle de Sarkozy au Québec, comme si on vivait à l’autre bout du monde, et qu’il ne nous parvenait que de bons échos d’un homme dynamique et volontaire qui tente de réveiller une France endormie. J’entends des chefs de parti politique et même des intellectuels en causer, ici, avec une admiration mal contenue pour son arrogance qui leur semble une qualité de « vrai chef ». On sait pourtant combien l’arrogance est pourchassée au Québec. La moindre trace d’arrogance chez un intellectuel ou un homme politique, et il est mort. On ne l’écoute tout simplement plus. Pourtant dès qu’il s’agit de Sarkozy, nous voilà bavant de plaisir à l’entendre accuser les pauvres de paresse, menacer les Africains de les retourner chez eux, et traiter impunément les Arabes et les Noirs de « racaille » sous l’œil goguenard du philosophe Alain Finkielkraut qui a osé affirmer que la colonisation de l’Afrique n’a fait que civiliser des sauvages. Et Pascal Bruckner d’ajouter qu’il n’y a aucune raison de rougir d’un passé même sanglant et peu glorieux. Ce qui se retrouve naturellement dans le discours* de Sarkozy à l’université de Dakar : « Mais nul ne peut demander aux générations d’aujourd’hui d’expier ce crime commis par les générations passées. Nul ne peut demander aux fils de se repentir du crime de leurs pères. » D’abord ce n’est pas au fils du bourreau de pardonner à son père, c’est une prérogative qui revient plutôt au fils de la victime. De plus, s’ils ont eu droit à l’héritage économique, ils devraient accepter aussi l’héritage moral.

Un peuple mystérieux

Vous vous demandez de quoi je parle ? Eh bien, je vais vous répondre longuement. L’Afrique francophone est enragée depuis le 26 juillet dernier, date à laquelle le président français a débuté, à Dakar, un voyage « historique » en Afrique. Et c’est devant des étudiants, pour la plupart des sympathisants, que Sarkozy a envoyé son message à toute l’Afrique. « Je veux ce soir m’adresser à tous les Africains », lance-t-il un peu pompeusement. Pour lui, l’Afrique est beaucoup plus un vaste pays qu’un continent. Le Sénégal, doit-on le répéter, n’est pas l’Afrique mais un pays d’Afrique. Comme la France est un pays de l’Europe et non l’Europe entière.

Il continue dans sa vision passéiste de l’Afrique : « Ces Africains qui sont si différents les uns des autres, qui n’ont pas la même langue, qui n’ont pas la même religion, qui n’ont pas les mêmes coutumes, qui n’ont pas la même culture, qui n’ont pas la même histoire et qui pourtant se reconnaissent les uns des autres comme des Africains. Là réside le mystère de l’Afrique. » Mais il n’y a aucun mystère, ce sont des pays différents sur un même continent. Comme en Europe. Mais le mot « mystère » est placé ici pour renvoyer l’Afrique hors de la modernité. Pour Sarkozy c’est une façon de dire que cette « Afrique mystérieuse » ne pourra jamais comprendre les valeurs du siècle des lumières. C’est un mystère dont le noyau obscur est l’animisme.

Il s’attaque d’entrée de jeu à ce problème qu’il déclare africain : la haine. Il le dit sans ambages, croyant faire plaisir à ces étudiants : « À vous qui vous êtes tant battus les uns contre les autres et souvent tant haïs. » Étonnant pour le citoyen d’une Europe qui a fait deux guerres mondiales en moins d’un siècle qui ont causé la mort de dizaines de millions de gens et la destruction de villes entières ! Plus loin dans le même paragraphe, il leur reconnaît « cette foi mystérieuse qui vous rattache à la terre africaine, foi qui se transmet de génération en génération et que l’exil ne peut effacer. » Vous avez remarqué qu’il a encore remis du mystère, en l’accolant cette fois à la foi, une façon de confondre le patriotisme avec religion. Il n’a peut-être pas totalement tort, mais cela arrive aussi qu’un Français, même à l’étranger, reste loyal à son pays. Je n’y vois aucune sorcellerie. Pourquoi l’amour d’un Sénégalais pour le Sénégal doit-il être animé par une « foi mystérieuse » ? Tout ça pour dire qu’ils sont différents des occidentaux, ces Africains.

L’esclavage

Parlons d’esclavage maintenant puisqu’il était venu pour ça. Il était venu dire aux Africains que c’est la mémoire de l’esclavage qui les garde dans cette immobilité, et qu’il fallait s’en débarrasser. Il s’y est pris en faisant rejaillir ce crime sur toute l’humanité : « Et ce crime ne fut pas un crime contre les Africains, ce fut un crime contre l’homme, ce fut un crime contre l’humanité tout entière. » Si c’est un crime contre tout le monde, personne n’est coupable. Dès que je vois poindre ce genre de discours vaste, vague, creux et, finalement, pervers, je me dis que quelqu’un essaie de noyer le poisson. C’est un gros poisson que cet esclavage qui a duré plus de 300 ans, tout en permettant à l’Europe de s’enrichir, et qu’on voudrait tant glisser sous le tapis poussiéreux des mauvais souvenirs.

Finalement, le chat est sorti du sac : « Je ne suis pas venu vous parler de repentance ». Mais pourquoi Sarkozy refuse-t-il tant de parler de repentance ? Ce serait une sorte de reconnaissance écrite de ce crime, à la fois moral et économique, qu’est l’esclavage. Ce qui entraînerait quelques débours financiers en dédommagements. En acceptant ainsi ses torts, on ouvre la voie aux procès. Sarkozy entend plutôt rembourser l’Afrique francophone en périphrases. Pour lui l’esclavage c’est de l’histoire ancienne. Pourtant, ce n’est pas si loin : La France a aboli l’esclavage il y a à peine 160 ans. D’ailleurs l’Arabie Saoudite ne l’a fait qu’en 1962, la Mauritanie en 1980, et la République dominicaine n’a pas encore admis qu’il y a des esclaves sur ses plantations de canne. On voit que ce n’est pas un problème de race, mais un problème de fric.

Les gifles

C’est un discours de 15 pages, mais dès la troisième page, il assène une vérité qui fait mal : « L’Afrique a sa part de responsabilité dans son propre malheur. » Comme c’est vrai, sauf qu’on n’a pas envie que ce soit lui, l’ancien colonisateur toujours présent en Afrique francophone, qui le dise. Cela pousse à réclamer au moins les diamants que Bokassa a donnés à Giscard D’Estaing, et toutes ces ressources minières que l’Europe continue encore de pomper en Afrique. Bien sûr qu’il y a des corrompus en Afrique, mais pire que les corrompus ce sont les corrupteurs. Pire encore ce sont les corrupteurs qui reviennent sur les lieux du crime pour faire la leçon aux victimes. Croyant qu’on ne l’a pas reconnu, il ajoute : « Le colonisateur est venu, il s’est servi, il a exploité, il a pillé des ressources, des richesses qui ne lui appartenaient pas, il a dépouillé le colonisé de sa personnalité, de sa liberté, de sa terre, du fruit de son travail. » Pourquoi tous ces temps de verbe au passé ? Le colonisateur n’a jamais quitté l’Afrique à ce que je sache.

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C’est un discours où les insultes alternent avec les caresses. On appelle ça en Haïti la technique du rat : on mord et on souffle tout de suite sur la morsure pour faire passer la douleur et pouvoir continuer à mordre. Le voilà qui dit sans rire : « Jeunes d’Afrique, je suis venu vous dire que vous n’avez pas à avoir honte des valeurs de la Civilisation africaine. » C’est comme si Lord Durham venait dire aux étudiants de l’Université Laval qu’ils n’ont pas à avoir honte d’être Québécois. Sarkozy oublie que ce problème est réglé depuis les années 30 avec la « Négritude », ce mouvement littéraire qui réunissait des poètes comme Senghor, Césaire et Gontran-Damas. Le problème serait plutôt une trop grande fierté. Mais d’où vient ce « Je suis venu vous dire » que Sarkozy martèle sans cesse ? Il n’y a que de Gaulle qui peut prendre pareil ton sans tomber dans le ridicule.

Mais les gifles vont pleuvoir. Pour Sarkozy « Le drame de l’Afrique c’est que l’homme africain n’est pas assez entré dans l’histoire. » On entend clairement la voix de Lord Durham. Il continue d’ailleurs : « Dans cet imaginaire où tout recommence toujours, il n’y a pas de place ni pour l’aventure humaine, ni pour l’idée du progrès. » L’Africain n’a aucun sens du progrès. On croit lire Gobineau, l’auteur du fameux Essai sur l’inégalité des races humaines, paru en 1853. Une autre gifle : « Jamais l’homme (africain) ne se lance vers l’avenir. Jamais il ne lui vient à l’idée de sortir de la répétition pour s’inventer un destin. » De quel droit emploie-t-il ce désespérant "jamais" ? Une dernière gifle : « Le problème de l’Afrique c’est qu’elle vit trop le présent dans la nostalgie du paradis de l’enfance. » Voilà un cliché qui manquait : l’Africain est un enfant. Mandela aussi ? Je me demande ce que les Français auraient dit si un président américain faisait un pareil discours à la Sorbonne.

Dany Laferrière

Texte paru dans La Presse, Montreal, le 23 septembre 2007

* On trouve facilement le discours de Sarkozy en tapant sur google : discours Sarkozy Dakar.