La messe est dite : le fil devient de moins en moins utile. Fini le temps où nous nous emmêlions les pieds avec des raccordements sous la table, entre deux pièces, ou carrément au milieu du salon. Les moyens de communication ont atteint l’âge de l’invisibilité. Moins on est visible, plus on est efficace, fidèle – et d’ailleurs, l’appellation Wifi ne pouvait pas mieux tomber, (Wireless Fidelity). L’Internet sans fil incarne ainsi la fidélité, la fiabilité, la vitesse, l’aspect pratique. Ne resteraient plus dans nos esprits que des expressions surannées du genre : « passer un coup de fil », « avoir quelqu’un au bout du fil », « suivre le fil de la pensée de son interlocuteur », « de fil en aiguille », « cousu de fil blanc », « donner du fil à retordre », « ne tenir qu’à un fil », « suivre le fil de la vie ».

Qu’arriverait-il d’ailleurs si nous ajoutions à ces expressions la préposition « sans » ? On aurait ceci : passer un coup de sans-fil, avoir quelqu’un au bout du sans fil, suivre le sans fil de la pensée, de sans fil en aiguille, cousu de sans fil blanc, ne tenir qu’à un sans fil...

Ai-je encore le droit de faire l’éloge du fil sans courir le risque d’être taxé d’homme des cavernes ? Le fil a sauvé des vies – il en a peut-être retiré aussi : les idées de pendaison sont aussi vieilles que son histoire. Mais soyons positifs parce que le fil a tout de même permis à certains de se sortir des situations les plus inextricables. Je pense par exemple à la pauvre Ariane, amoureuse de Thésée. Elle avait eu l’idée lui fournir un fil afin de le tirer du Labyrinthe. L’ingratitude de Thésée qui s’ensuivit ne nous fera pas perdre le fil de notre pensée, pardons, le « sans fil » de notre pensée...

Le monde est un vaste Labyrinthe. C’est la Toile qui nous le prouve de plus en plus. Afin de ne pas nous perdre, le fil nous rassurait. Sans fil, nous nous demandons d’où viennent les informations ? Comment arrivent-elles ? Qui veille à leur circulation ? Où se situe la borne Wifi qui, dès que notre ordinateur entre dans la zone de réception, nous connecte au monde ? Est-ce que quelqu’un d’autre nous lit avant que les messages ne nous parviennent ? « On nous cache tout, on nous dit rien », aurait chanté Jacques Dutronc...

Et puis, il y a cette armée de Wifistes. Ce sont les nouveaux migrants. On peut oublier ses chaussures est sa brosse à dents, surtout pas l’ordinateur portable. Tous leurs bagages sont à l’intérieur. Il faudrait qu’on songe à leur faire payer les kilos très excédents, mais invisibles à cause de la révolution du sans fil. Et nos nouveaux migrants prennent d’assaut les salles d’attente des aéroports et les gares, les terrasses ou les encoignures des cafés, pour peu qu’il y ait une « borne Wifi » dans les environs. En vérité, et ils ne le savent pas : ils sont cernés à l’aide de sans fils barbelés. Et lorsqu’ils louent une chambre d’hôtel, ce n’est pas la fenêtre qui donne sur la mer ou le confort du lit qui les intéresse. Encore moins l’accès aux chaînes câblées. Une seule question les tracasse : est-ce que l’hôtel a un « réseau local sans fil à haut débit » ? Comment ça, vous n’en avez pas ? Il fallait me le dire, j’ai apporté mon ordinateur ! Bon est-ce que l’hôtel d’en face, lui, a le Wifi, vous savez, la Wireless Fidelity ? Oui, il en a, mais les chambres coûtent plus chers. Tant pis, j’annule chez vous, je vais chez eux !...

L’autre fois, il n’y a pas longtemps, j’ai eu mon oncle au bout du sans fil. Je sentais par sa voix tremblotante que l’âge s’acharnait de plus en plus sur lui. Mais sa passion pour la pêche m’a toujours intrigué.

"- Tu vas toujours à la pêche ? ai-je demandé

"- Bien sûr !

Et j’ai poursuivi :

"- Tu sais, tonton, bientôt tu pourras pêcher sans fil...

Il y a eu un silence. Je l’ai entendu toussoter puis hausser tout d’un coup le ton :

" - Qu’est-ce que tu me racontes-là, hein ? La pêche sans fil ? Et ma cane servira à quoi, hein ? Et puis, soyons sérieux, que deviendront les poissons, hein ? Y en a marre, est-ce qu’on leur a demandé leur avis à eux, les poissons, hein ? La pêche sans fil, c’est encore un truc des Américains ! Tu devrais rentrer au bercail pour te ressourcer, l’Amérique ne te réussit pas.

Quand j’ai raccroché mon téléphone sans fil, je me suis dit : « Et si la cette pêche sans fil existait déjà ? » J’ai pris mon ordinateur portable et me suis installé dans le jardin. Hélas, ce jour-là le réseau Wifi ne fonctionnait pas. Alors je me suis réinstallé dans mon bureau. J’ai pris un fil que j’ai raccordé au téléphone. Tout marchait, je pouvais maintenant naviguer, rechercher les informations sur la pêche sans fil et rappeler mon oncle le lendemain...

Alain Mabanckou

JPEG Texte paru dans Nouvelles Mythologies, ouvrage collectif sous la direction de Jerome Garcin, Editions du Seuil, septembre 2007.