samedi24 décembre 2005
Entretien avec Louis-Roger Ouandji

Louis-Roger Ouandji est un auteur camerounais qui a publié « Pièges » en 2004 aux Editions l’Harmattan. Dans le cadre de son métier, il a sillonné le continent africain, d’abord pour le compte du Centre Régional Africain de Conception et de Fabrication Technique, une organisation régionale participant à l’industrialisation du continent ; puis avec la Société pour l’Habitat et le Logement Territorial en Afrique, une autre organisation régionale dont l’un des objectifs consiste à promouvoir le financement et le développement de l’habitat en Afrique.
Mais, c’est en qualité d’auteur que je me suis entretenu avec Monsieur Ouandji au sujet du Continent. « Pièges » est l’histoire d’amour impossible d’Emilie et Jean dans une Afrique qui va vraiment mal. Un roman à découvrir de toute urgence.
Belami : L’Afrique va mal, pourquoi à votre avis ?
L-R Ouandji : Il y a à l’origine plusieurs raisons à ce mal-être dont vous faites allusion. D’une part, certains de nos dirigeants se sont retrouvés à la tête de nos Etats sans y être vraiment préparés. Je veux dire sans savoir où ils comptaient nous mener, puisque certains ne s’y sont retrouvés que de par la volonté des forces coloniales et que d’autres n’avaient aucun programme à nous proposer, si ce n’est que d’y être et d’y rester. Dans de telles conditions, ils ne peuvent que naviguer a vue et le bateau ne peut que dériver, dès ce moment.
Il y a ensuite tous les problèmes structuraux auxquels nos pays sont confrontés et contre lesquels on ne peut valablement lutter à armes égales, en raison même de nos faibles moyens. J’aimerais à ce titre citer les effets pervers de la dégradation des termes de l’échange et son corollaire, la dichotomie des marchés qui nous a relégués la production des produits primaires tels que le cacao, le café etc. alors que les pays développés prenaient la part belle dans le commerce mondial ; la dérégulation des marchés au profit de ces mêmes pays développés.
Essayez par exemple, de faire jouer l’offre et la demande pour réguler les prix et on vous sortira tout de suite des produits synthétiques, qui remplaceront vite fait bien fait tous vos produits d’exportation. Au besoin, on ferait chuter encore plus ces prix pour lesquels vous vous plaigniez déjà. Couplé à la réduction des quantités, puisque les produits synthétiques vont de toutes les façons, entrer dans la fabrication des produits industriels, et vous voilà asphyxié au niveau même de votre économie.
Il y a aussi la fuite des cerveaux, phénomène qui prive le continent d’un réservoir du savoir-faire et du savoir et avant cela, les transfert de capitaux que nos élites ne cessent de faire dans les pays développés afin que leurs enfants puissent étudier le « savoir dans les écoles des Blancs ». Imaginiez-vous ce que cette masse d’argent que l’on sort tous les ans bon gré mal gré ferait comme bien à nos économies ? Enorme !
Belami : Récemment, On a vu dans les medias des Noirs se faire tirer dessus en Espagne alors qu’ils essayaient d’immigrer . Quel sentiment cela vous inspire-t-il ?
L-R Ouandji : D’abord, une certaine colère à l’égard des autorités du Maroc, de l’Union Européenne et de nos pays d’Afrique sub-Saharienne d’où sont originaires ces immigrés clandestins. Se faire cartonner comme des lapins à une époque où on protège même des animaux ne peut que révolter. Faire marcher des gens pendant des jours et des nuits à travers le désert sans eau ni nourriture n’est digne d’aucun Etat aujourd’hui et on a beau proclamer que l’on respecte les droits de l’homme, il n’en sera rien si on ne peut réserver un semblant de dignité à nos frères. On peut les refouler, ces frères errants, mais on devrait y mettre des formes, de la dignité si ce n’est de l’élégance.
La Communauté Européenne doit à ses immigrés d’Afrique une dette ; et plutôt que de faire croire que nous sommes des mendiants, il serait temps que nous nous mettions à table pour discuter avec elle. Quel pays d’Europe peut aujourd’hui nier le fait qu’il ne doive une partie de sa prospérité à un apport de Afrique ? Qui peut nier que l’immigration enrichit ? Il n’y a qu’à voir à ce sujet comment les Etats-Unis d’Amérique font des pieds et des mains pour attribuer des « Green Cards » aux ressortissants de tous les pays du monde. Avec cela, je crois que l’Afrique doit faire valoir un certain nombre d’arguments, négocier pied à pied la sortie de crise avec les Etats européens.
Aujourd’hui, il faut voir comment on nous reconduit aux frontières comme des bêtes de somme pour comprendre le peu de cas que l’on fait de nous, et en même temps, on nous parle à longueur de journée des droits de l’homme et de la civilisation dont ils détiennent seul le secret (puisqu’ils prétendent l’apporter au reste du monde).
Ceci dit, il est temps que nos dirigeants à nous se retroussent les manches et créent des opportunités d’emploi pour les jeunes de leurs pays, lesquelles opportunités ne seront jamais suffisantes, j’en conviens, du fait de la division internationale du travail qui veut que nous nous contentions de produire les matières premières pour les industriels du Nord.
Ainsi par exemple, pensons-nous à faire valoir que nous pourrions être mieux payés pour nos produits que l’on nous oppose les produits synthétiques venus de l’Occident en nous menaçant de faire chuter les prix. Comme ce système est inique, n’est-ce pas ?
Belami : Le continent a vu naître des hommes et des femmes brillants dans plusieurs domaines. Comment cela se fait-il que nous soyons toujours dans la « merde » ?
L-R Ouandji : Vous avez raison pour ce qui concerne les nombreux talents dont regorge l’Afrique. Malheureusement, les opportunités de faire éclore ces talents existent peu sur le continent. Il faudrait donc les créer, mais avec quels moyens, me diriez-vous ?
Pour commencer, il faudrait sans doute essayer de retenir nos intellectuels en Afrique. Cela suppose déjà que l’on leur garantisse, entre autres, de meilleurs outils de travail, une certaine liberté de ton (qui est le propre même de l’intellectuel). Au contraire de tout cela, ceux qui restent et qui osent parler fort (peut-être parce qu’ils souhaitent voir changer les choses) sont vite envoyés en prison si ce n’est en exil. Il s’ensuit que personne ne veut plus « rester au pays » ; personne à vrai dire, n’a plus envie de vivre dans cette misère que l’on attribue à tort ou à raison à nos dirigeants. Aussi, tout le monde ne songe-t-il plus qu’à fuir, loin de ces « guerres tribales » qui en fait, ne sont que des guerres pour le pouvoir, attisées par des intérêts qui ne sont pas toujours propres au continent.
A l’arrivée des courses, trente millions d’Africains, dit-on, vivent en exil, dans tous les pays du monde. Quel autre continent pourrait se développer si autant de ses fils, formés avec l’argent de ses paysans, allaient ainsi vendre leur savoir, prêter main forte aux autres, sans rien recevoir en retour ? C’est ici d’ailleurs que le débat sur l’immigration est un faux débat car ils savent bien, ces pays qui nous refoulent à leurs frontières, quels gains ils tirent de notre sueur et de nos misères, que nos contributions à leurs caisses de retraite ne nous seront jamais reversées quand nous serons rentrés chez nous, etc.
Autant de choses qui contribuent à nous maintenir dans cette « merde » dont vous parlez, à juste titre. A cet égard, qu’est-ce qui interdit à nos pays de réclamer, ne fût-ce que ces contributions qui vont ensuite aider les pays riches à mieux nous dominer encore ?
Quant aux aides que l’on prétend nous octroyer, vous en connaissez le principe. On nous l’octroie mais on la lie, si bien que nous sommes obligés d’en retourner les 90% dans les pays donateurs sous forme de frais de consultance, d’équipements divers inutiles mais qu’il faudrait acheter sous peine de ne pas en bénéficier tels des chasse-neige. Pendant ce temps, les hommes et femmes de grand talent dont il est question ici se croisent les doigts. Et que dire de ces « experts » qu’il faut à tout prix recruter si on ne veut perdre l’aide en question ; dans bien des cas, ceux-ci n’arrivent pas à la cheville des Africains qui en plus d’être allés dans les mêmes écoles qu’eux, ont l’avantage du terrain.
Belami : Est-ce la faute aux indépendances ?
L-R Ouandji : Ecoutez, je ne vais pas tomber dans le travers qui consiste à déclarer aujourd’hui en France, bille en tête pour certains, qu’il convient d’admettre que la colonisation n’aura eu que des effets positifs (je le dis en caricaturant, bien entendu). Positive pour qui ? Pour ces populations que l’on embrigadait de force pour des travaux dont elles ne savaient rien ? Pour nos nations ? Ce serait oublier que la colonisation - et ceci apparaît dans toute littérature portant sur ce thème - avait d’abord un but économique ultime. C’est ce qui justifie les exactions dont ont été victimes les colonisés et qui ont entouré cette période de notre histoire. Puis, il a fallu faire de la mascarade en vantant comme on a pu le « rôle civilisateur » des pays colonisateurs. Mais, enfin, de qui se moque-t-on ? Car, nous savons tous que nos sociétés étaient organisées selon un modèle propre et bien précis, et que ce n’est que le jour où l’Occident a inventé la machine à vapeur et qu’il a pris le soin de faire un meilleur usage de la poudre (qui avait été inventée par les Chinois) que notre destin a basculé et qu’il a été scellé à jamais : ils pouvaient nous tuer tous grâce à la poudre, quand nous résistions, et voler nos richesses et nos trésors en les transportant sur leurs bateaux à vapeur. Qu’y pouvait-il y avoir de positif dans tout cela, je me le demande ? Ensuite, vint l’indépendance.
En réalité, l’indépendance n’était qu’un retour des choses. Mais, nous avions déjà été tellement spoliés que nous ne tenions plus debout, pour employer l’image du boxeur groggy ; nos mentalités avaient déjà été tellement colonisées que nous n’avions plus de repères. En un mot, la colonisation nous avait sciés les membres et au sortir de là, à l’indépendance, il aurait fallu nous accompagner, nous donner des béquilles comme la Communauté Européenne l’a fait avec ses parents pauvres qu’étaient l’Irlande, le Portugal ou l’Espagne à une époque. Or, tout en se refusant à le faire avec nous et donc avec des pays comme le Zimbabwe, même quand il existait des accords en ce sens, on nous accusait de tous les maux. Nous savons tous, par exemple, ce qui était prévu de faire pour ce pays par la Grande-Bretagne après la Conférence de Lancaster, et nous savons ce qui n’a pas été fait. Alors ?
De même, nous savons que si les pays occidentaux, et en particulier les Etats-Unis et le Portugal, avaient voulu prévenir la guerre en Angola, celle-ci n’aurait jamais eu lieu. La preuve, quand ils l’ont voulu, l’un des protagonistes a été tué et la guerre s’est arrêtée d’elle-même. Entre-temps, les diamants du pays avaient déjà pris des chemins détournés et les richesses dont il regorge avaient entre-temps servi à acheter des armes. La faute à l’indépendance de l’Angola, j’en doute fort.
Belami : Vous êtes auteur, quels sont les défis d’un homme de lettres aujourd’hui sur le continent ?
L-R Ouandji : Je lisais encore, il y a peu, sous la plume d’un « écrivain africain » (ou d’un critique) que l’homme de lettres africain ne peut se payer le luxe d’écrire pour le seul but de faire plaisir (« for entertainment », dans le texte en anglais) et qu’il se doit de dénoncer les tares de nos sociétés, de mettre à nu les problèmes que nous connaissons, les situations face auxquelles nous sommes chaque jour en butte.
Je fais mienne une telle définition du rôle de l’écrivain africain, qui doit non seulement écrire de manière parfaite (premier défi), dans une langue qui n’est toujours pas la sienne (deuxième défi) pour une meilleure diffusion à tout le moins, tout en mettant en exergue les problèmes qui minent nos sociétés tant au plan culturel, politique, social qu’économique (troisième défi). Il doit être le reflet de nos aspirations et doit pouvoir traduire nos espoirs. Mais, pour y arriver, il doit se battre, éviter les emprisonnements que lui vaudraient ses prises de position (quatrième défi), alors même qu’il court le risque d’être souvent mal compris (cinquième défi).
Sont-ce là des défis trop importants à surmonter face à la joie que l’on éprouve, une fois que l’on a fait passer son message en écrivant ? Je ne le crois pas, car quand la situation l’exige, il faut dénoncer, dévoiler les compromissions dans lesquelles nous nous terrons par lâcheté, les vilenies et les félonies qui font que nous n’avançons jamais au même rythme que les autres. Il s’agit de nous faire prendre conscience qu’il y a mieux si nous faisions preuve de probité, si nous étions capables de rétablir notre force morale, si ce n’est la morale tout court, laquelle semble avoir foutu le camp, il y a déjà belle lurette, de chez nous.
Belami : Pour les jeunes de la diaspora, pensez-vous qu’il y ait encore un avenir en Afrique ?
L-R Ouandji : Au risque de me faire prendre pour un utopiste, je crois plus que sérieusement aux chances de l’Afrique en ce siècle, et la raison en est simple : on ne peut tomber plus bas que nous ne sommes en ce moment ; nous ne pouvons donc que remonter. A ce titre, je note que nos gouvernants prennent de plus en plus conscience de ce qu’une bonne gouvernance et une meilleure transparence dans la gestion des affaires pourraient constituer des éléments importants à porter à leur crédit. Résultat des courses ? Un environnement plus propice au business, un harcèlement qui serait moins marqué et moins visible des responsables économiques qui par le passé devaient subir les desiderata des politiques, toutes autres choses qui finiront par engendrer une plus grande confiance chez nos partenaires, maître-mot en matière d’investissements.
En d’autres termes, je demeure persuadé que les jeunes feront de plus en plus confiance en leurs gouvernements pour songer à un retour au bercail, d’autant plus qu’à l’opposé, ils ne sont pas toujours accueillis à bras ouverts dans ces pays où ils sont allés suivre leurs études. S’ils le sont, c’est pour qu’ils y exercent des « métiers pourris » dont ils ont en marre. C’est cette révolte-là que les jeunes Africains du 8è Art, groupe de rap talentueux, décrivent dans une de leurs compositions, quand ils disent « niquer tous vos métiers pourris ».
Lorsque l’on s’est rendu, en effet, compte de cette discrimination qui ne dit pas toujours son nom, et qui ne frappe qu’à cause de la couleur de la peau (les membres du 8è Art savent très bien qu’ils détiennent tous les parchemins qui pourraient les mener à des carrières plus prestigieuses), on ne cracherait pas sur un emploi en Afrique, si l’opportunité en était donné. Encore faut-il que nos politiques puissent aussi entendre nos jeunes et lancer des programmes qui les absorberaient. Là n’est pas le plus simple, malheureusement, comme vous le savez.
Belami : Pouvez-nous dire quelques mots du prochain ouvrage sur lequel vous travaillez ?
L-R Ouandji : « Mon été africain » raconte l’histoire d’une amitié entre un grand-père et son petit-fils de dix ans. L’histoire se déroule l’espace d’un été, dans une ville africaine où il pleut constamment par contraste à l’été européen censé plus chaud (d’où ce été africain). Au cours des pages, Grégory, le narrateur, va assister comme aux premières loges, impuissant, au dépérissement de son parent, en même temps qu’on le voit vivre dans son univers. Les situations sont parfois cocasses et la vie suit son petit bonhomme de chemin pour tous les protagonistes. Bien entendu, j’en profite pour dénoncer, dans un style léger, les tares de nos sociétés. Je mise sur un succès de librairie car qui n’a pas eu dix ans et qui n’a pas tâté du ballon rond à cet âge (du moins pour ce qui est des garçons) ? Suis-je présomptueux ? En tout cas, voilà en quelque sorte les ingrédients de ce roman que je compte sortir en janvier 2006, si Dieu le veut...
Dans le même temps, je travaille sur une suite de « Pièges », paru, chez L’Harmattan, en 2004. Plusieurs lecteurs ont estimé qu’il était nécessaire d’apporter une suite à ce roman et m’ont convaincu de la justesse de leurs propos. Emilie et Jean, les héros, devraient ainsi revivre d’autres choses que ce qu’ils ont connu. Mais, d’ici là, j’ai encore du pain sur la planche, croyez-moi.
Pièges, L’Harmattan, 2004, 266 pages
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tres interessant, meme si parfois l’auteur a une vision un peu manicheene (Les mechants blancs vs les gentils noirs).
loteur pu la bite
