mercredi17 mai 2006

Laferrière et Ôé, le sexe à mort

Alina Reyes- ici en photo -, romancière française traduite dans plusieurs langues et dont les oeuvres sont portées à l’écran (Le Boucher, Points-Seuil), nous donne ses impressions de lecture du dernier livre de Dany Laferrière, un ami que nous avons en commun. Elle parle également du livre d’un de mes écrivains préférés, le Prix nobel de littérature Kenzaburo Ôé.

Alina Reyes :

Je ne sais pas pourquoi j’ai tant tardé à lire Vers le sud, le dernier livre de Dany Laferrière, qui fut mon ami très proche et garde une place particulière dans mon cœur. Mais bien sûr ce n’est pas nous qui venons aux livres, ce sont les livres qui viennent à nous quand ils savent le moment venu, ou revenu, où nous avons besoin d’eux.

Toujours ce dont je me souviens d’abord, c’est de son grand rire qui fusait en soleil de son grand corps sombre, dans la neige à Montréal. Puis de lui en train d’écrire, un matin à Miami, alors que je sortais me promener sous la chaude pluie d’été. Et des longues soirées en boîte de nuit, ou chez lui, chez d’autres Haïtiens, et encore des marches dans les rues, dont une par un soir très doux même s’il faisait froid, main dans la main...

L’amour ne meurt jamais et j’ai aimé Dany comme j’ai aimé d’autres écrivains, des vivants et des morts, avec une très spéciale pudeur, comme si leur corps était un temple, ce temple dans lequel je pénétrai en rêve certaine nuit lointaine, un temple d’Extrême Orient dans une jungle où j’emmenais ma fille trouvée, une petite mongolienne promise à la mort, et où se dressait un grand et merveilleux Bouddha d’or... L’amour vrai ne se perd jamais, même s’il faut parfois, souvent, perdre la personne aimée, parce que l’être doit cheminer alors que l’amour se tient, fiable et rayonnant, tel un dieu immuable au cœur de l’être.

Lâchez les chiens de Sade et de Laclos sur une île pleine de jeunes indigènes appétissant(e)s, et imaginez l’ambiance. Vers le sud est davantage encore, puisque cette île est Haïti, avec ses problèmes politiques et sociaux extrêmes, sa très grande pauvreté, ses classes sociales très tranchées, sa violence mais aussi sa capacité d’envoûtement, comme si hommes et femmes n’y étaient que les jouets d’invisibles dieux vaudous.

Ici la question sexuelle se pose noir sur blanc, Blanc sur Noir. Si impitoyablement que s’y exprime le désir, sa mise en oeuvre n’est que le résultat de transactions tellement codées que jamais les partenaires ne songent ni à convenir d’un accord ni à contester l’accord tacite qui les lie, encore moins à se révolter contre ces jeux brutaux où l’emprise exclusivement sexuelle et les rapports de domination semblent excluer toute possibilité d’amour, ou seulement de rencontre véritable.

Voici : les riches ont leur argent, les pauvres ont leur corps. Les uns décidés à prendre leur bien aux autres, et réciproquement. Sans se contenter cependant d’une prostitution élémentaire. Chacun, en somme, en veut pour un peu plus que ce qu’il donne. Ceux et celles qui se font payer veulent aussi pouvoir exercer leur pouvoir de séduction, le déployer comme une arme et faire quasiment de leurs clientes et clients des prisonniers de guerre. Celles et ceux qui vont payer se précipitent avec délices dans ce jeu de soumission, cette occasion facile de rompre leur ennui par une obsession érotique, de se divertir en s’inversant, en reportant leur « chair de maître » dans l’autre, le temps d’une illusion. Sans pour autant perdre, en fin de compte, leur supériorité sociale et les garanties qui en découlent, comme on dit dans les compagnies d’assurance.

Comme chez Sade, comme chez Laclos, nous sommes dans un théâtre aux multiples entrées et sorties, et c’est ainsi que le livre lui-même est conçu. Un théâtre infernal, où nul n’espère jamais la moindre douceur ni une quelconque maîtrise de soi. Les dieux vaudous, à peine évoqués dans le texte mais en sous-main omniprésents, plus immédiats et implacables que ceux de l’Antiquité grecque, maintiennent la scène de ce monde, malgré ses bouffonneries et ses absurdités, dans une indépassable tragédie.

L’étrange est que pourtant cet enfer recèle une lumière cachée, que jamais l’auteur ne décrit mais dont il suggère le caractère irrésistible, un mystérieux et inquiétant paradis dont certaines femmes entendent brusquement l’appel puissant et pour lequel elles quittent tout, vie sociale brillante, enfants et mari, pour entrer enfin dans certain petit tableau de leur enfance, dans un néant où s’assouvit tout désir et s’anéantit toute insatisfaction.

Parallèlement je viens de lire aussi Le faste des morts, de Kenzaburô Ôé, réédité récemment. Le livre le plus sombre que je connaisse de cet auteur. Je me souviens de m’être guérie d’une très forte fièvre due à une peine d’amour, un jour à Bordeaux, en lisant son gros roman M/T et l’histoire des merveilles de la forêt. Aux dernières vacances de Pâques, je suis allée rechercher dans ma bibliothèque, à la montagne, Une affaire personnelle, ce texte si violemment désespéré qui m’a rappelé alors à lui pour m’éclairer dans l’abîme où je tentais de voir. Cette fois, il s’agit de trois nouvelles de jeunesse, dont la première éponyme du recueil, fut écrite avec une extraordinaire maturité en 1957, alors que l’auteur avait vingt-deux ans. Ici aussi le sexuel est très étroitement lié au politique, et de façon terrible, implacable. Dans Vers le sud la mort mène le bal des ardents en des noces de feu et de nuit où les êtres se réduisent à l’irréelle folie de zombies. Dans ce livre de Kenzaburô Ôé, elle est une puanteur et une vision omniprésentes, un appel écoeurant, le signe d’une damnation qui d’un texte à l’autre fait monter paroxystiquement le désir, paille plongée dans un cocktail amer de solitude, de culpabilité et de désespoir.

Ici toutes ses victimes sont très jeunes, privées d’avenir par le poids monumental d’une faute qu’elles doivent porter alors qu’elle n’est pas la leur mais celle de l’Histoire, de leurs aînés et de la société. Un très mince espoir de vie clôt la première nouvelle, où la jeune fille prête à avorter se demande si elle ne va pas laisser naître son enfant, afin qu’il vive quelques jours. Au terme de la deuxième nouvelle, le jeune garçon cherche dans une mort physique la solution à son insoutenable enlisement moral. Dans la dernière, où le mal-être sexuel atteint son comble, c’est à une mort spirituelle que se condamne l’adolescent, en s’engageant, dans un élan de noir mysticisme, dans un parti d’extrême-droite.

Dans Vers le sud les vieilles Blanches baisent les jeunes Noirs, les vieux Blancs baisent les jeunes Noires. Souvent personne ne dit rien, ou monologue. Ou bien les Noirs parlent avec les Noirs, les Blancs avec les Blancs. Si tous ont l’air de prendre des risques, celui qui en meurt est tout de même un jeune Noir, pas un vieux Blanc. Revanche d’une sinistre vieillesse sur une vivante jeunesse. Ceux qui vont mourir, ces ogres lubriques, vous tueront d’abord, vous qui devez vivre. Plus que jamais le sexe sectionne. C’est aussi ce que je lis, dans un tout autre contexte, dans Le faste des morts, où les gens évoluent les uns à côté des autres sans pouvoir réellement s’atteindre, dans l’impossibilité de l’amour, objets les uns pour les autres, ainsi que les fabrique de plus en plus l’obscène modernité.

Alina Reyes

Dernier livre paru Carnet de Rrose, éd. Robert Laffont, 2006.

Le Blog d’Alina Reyes : http://amainsnues.hautetfort.com/

Commentaires

  1. Posté par Joey the kong, le 17 mai 2006 à 13:35

    Voici un programme de lecture très appétissant, miam !!!

    Laferrière m’a fait énormement rigolé avec son remake de "Peau noire, masques blancs" (Comment faire l’amour à un nègre sans se fatiguer). Remake n’est pas exact, mais il vulgarisait assez bien le chapitre ou Fanon aborde les rapports emprunts d’aliénation entre le nègre (bête de sexe) et la blanche... Le dernier roman que j’ai lu de cet auteur, autobiographique "Le charme des après-midi sans fin" m’avait laissé un pâle souvenir. "Vers le Sud" a fait l’objet d’une adaptation cinématographique dont on a parlé lors de sa sortie en France avec Charlotte Rampling dans le rôle principal. Le sujet est vraiment tentant.

    L’univers japonais que je connais est plutôt sombre, masochiste. Et la description d’Aline Reyes de cet oeuvre d’Oè me conforte dans cette opinion. Tu sembles avoir une fascination pour la littérature niponne, Alain. Qu’est ce qui te fascine chez les écrivains du Soleil levant ?

    Joey

  2. Posté par Minga, le 17 mai 2006 à 14:04

    Hey les gars, y a pas que le cul dans la vie ! Y a le sexe aussi ! :))

    Plus sérieux, je n’accroche pas ! Je préfère lire un bon remake du roman Les Misérables (V. Hugo), version François Cérésa. Ou (re)lire encore et encore Henri Lopès dans Le Pleurer-Rire, Le Lys et le Flamboyant etc. A chacun son truc, les z’amis.

  3. Posté par Pitou, le 17 mai 2006 à 16:15

    Qu’est-ce que Ôé est fort ! "Le faste des morts" m’a frappé, c’est excellent, et je le découvrais. je vais me mettre à Laferrière, il a l’air intéressant. ( voir ma critique de Ôé, sa description de la violence et de l’impossibilité à vivre en un monde est puissante : http://pitou.blog.lemonde.fr/pitou/2006/03/de_la_violence_.html )

  4. Posté par Camer nouveau, le 17 mai 2006 à 16:17

    J’ai lu de Dany Laferrière "Pays sans chapeau". Je l’ai souvent vu à TV5. Dans Pays sans chapeau, il y a beaucoup de proverbes haïtiens pleins de sagesse, et les morts qui côtoient les vivants. Je n’ai pas encore trouvé ce roman Vers le sud. Mais c’est déjà appétissant rien que le compte rendu d’ici.

  5. Posté par chantal, le 17 mai 2006 à 17:23

    très envoûtant ce texte d’Alina Reyes,

    ah les sentiments, c’est compliqué cette tension, cette indécision chronique, me souviens d’avoir acheté Quand tu aimes il faut partir après une rupture douloureuse.

    Reçu ce matin le programme du festival off d’Avignon, Poupée anale nationale est programmée du 6 au 27 juillet au théâtre de la Manufacture.

    Si Laferrière raconte ses histoires avec des proverbes haïtiens, çà pourrait me tenter, merci camer nouveau ...

    Les hommes sont comme les plantes médicinales il faut trouver leurs propriétés cachées...

    Suis plutôt fan de cinéma asiatique que de livres, lu la Montagne l’âme de Gao par petits bouts dans les trains, comme un long chemin régulier qui compensait les arrêts et les hoquets de ma vie.

    Aimez-vous Takeshi Kitano, le festival de Cannes commence aujourd’hui, je pense pas qu’il est programmé cette année, mais c’est un personnage fascinant, nouvel empereur du cinéma japonais il a commencé comme liftier dans un cabaret de spectacles burlesques, aujourd’hui auteur, réalisateur, après des débuts d’acteurs, il est aussi peintre et auteur de bandes dessinées. Si vous avez l’occasion de louer Zatoichi sorti en 2003, c’est un vraie prouesse d’adaptation cinéma d’une légende japonaise, reconstitution en costumes, duels et comédie musicale dans des paysages pata-lunaires, parodiant allègrement le monde des karatékas, du glamour hollywoodien avec une mémorable scène de claquettes exécutée par les sublimes Komotées du théâtre No masquées et chaussées de plateaux de bois.

    Les japonais s’en fichent royalement des commentaires racistes sur leur dos, ils en sont plutôt fiers, ils invitent sans aucun problème Amélie Notomb chez eux, et pourtant Dieu sait si elle balance sur leur dos dans ses livres.

  6. Posté par Marocaine, le 18 mai 2006 à 12:45

    Vraiment, trop décourageant tous ses romans trop portés sur les histoires de sexe.

  7. Posté par Mayombe82, le 18 mai 2006 à 13:58

    Marocaine, pourquoi décourageant ?(rires !!!) Sur le marché du livre, il y a plein de romans qui ne traitent pas de sexe, qui se vendent plus ou moins bien, et comme on dit, il en faut pour tous les goûts, ou bien ? @+, M82

  8. Posté par Joey the kong, le 20 mai 2006 à 18:30

    L’introduction d’Alina Reyes laisse plusieurs pistes d’interprétation dont l’une, après relecture donne à penser à une relation plus approfondie entre nos deux écrivains... Enfin, je reviens sur les rapports biaisés que le sexe peut créér. Sur la question, d’ailleurs Laferrière avait déjà exploré la question en posant le décor miteux d’une chambre de zonards haîtiens à Montréal qui jouaient des fantasmes des minettes "blanches" d’un grand complexe universitaire. Ici, si mes souvenirs sont bons, un de nos héros essaie d’user du sexe pour entrer dans un milieu qui ne lui serait impossible d’accèder par son savoir, son instruction. Le sexe à mort. Fanon aborde très bien cette question quand il décrit les rapports Homme noir/ femme blanche, Homme blanc/ femme noir. L’angle d’attaque est cependant l’impact de la colonisation, et les complexes dominants/ dominés qui écrasent les rapprochements entre ces hommes, le sexe servant à rétablir un fossé, une élévation pour le dominé vers le dominant. Ainsi à sa cette époque, atteindre la femme blanche dans son intimité correspondait dans la pensée du colonisé, mais aussi de l’esclave des amériques à se mettre à la table des maîtres et symboliquement être leur égal. Dans "les confessions de Nat Turner", Willyam Styron met bien le doigt sur cet aspect en décrivant les fantasmes du chef de la plus grande révolte d’esclaves noirs des Etats Unis (en tout cas la plus sanglante). Les rapports entre Nat Turner et la fille d’un de ses maîtres sont marqués par cette violence sourde qui habite le jeune homme devant cette icône "pure" auquelle même sa connaissance spirituelle ne peut lui permettre l’ébauche d’une relation plus intime. Pourtant, il est difficile de penser que ce soit l’amour qui excite le désir sexuel de Nat. Non, plus c’est sûrement la question du fruit défendu. D’ailleurs lors de cette insurrection, Nat bien que tête pensante du scénario, est incapable de meurtre sauf de celui de cette jeune fille. Le sexe à mort. Fanon interpelle son lecteur pour l’amener à un dépassement de sa condition de dominé ou de dominant. "Peau noire, masques blancs est de ce point de vue un livre d’espoir. Il serait intéressant de voir la décodification de ces rapports entre des femmes riches blanches venues en Haïti réalisé dans "Vers le Sud". Je ne sais pas si, dans ce cas il s’agit d’une domination physique, économique ou culturelle qui est en jeu. Mais bien en tendu, tous les moyens sont bons pour renverser les rapports de force - fussent-ils entre deux personnes - sauf que l’amour, la rencontre d’humanités passe au second plan.

    Allez je cours m’acheter ce roman

  9. Posté par rafiq1977, le 26 juillet 2006 à 01:23

    je vu les mail des filles de sexe pour cotacte

  10. Posté par kpea, le 28 juillet 2006 à 15:29

    J’ai du goût pour les oeuvres de Henri Lopès et je regrète ceux qui s’acharnent à détruire ce que ce grand écrivain de ce siècle a bâti.

  11. Posté par sieda, le 11 septembre 2006 à 12:57

    salut je suis tres content d’etre aujourd’huit un de vos membres. j’aime la musique le travail ;et surtout le voyage.

    merci.

  12. Posté par flo, le 20 octobre 2006 à 00:53

    bonjour vielle merde !!!!!!

    ha ha ha ha ha ha ha ha !!!!!

    récris moi pétasse je veut te voir !!!!

  13. Posté par alex, le 20 octobre 2006 à 00:54

    bonjour sa va moi super

    récris moi !!!!!

  14. Posté par franck, le 20 octobre 2006 à 00:55

    allo jai un petit pénis mais je sais pas si vous aimez cela:D

  15. Posté par doro, le 13 décembre 2006 à 16:31

    va te faire voutre va ecrir a ta mere

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