Frikoum m’a envoyé un mail ce matin dont le contenu funeste est confirmé par l’article de Guy Menga sur MWINDA :
"Le vieux Jacques Loubaki que je te demandais d’interviewer nous a quittés.
Helas, t’as pas saisi l’opportunite de le rencontrer..."
Il est mort dans la nuit du 12 au 13 février 2008, dans un village de Bretagne, loin de son Congo natal.
Je m’en veux de n’avoir pas fait parler Jacques Loubaki. Je me souviens de cette requête faite cet été par Frikoum. Je l’avais négligée, remettant le travail au lendemain. Aujourd’hui cette bibiothèque a pris feu.
Frkoum poursuit :
"Mes Sincères Condoleances à cette Bibliotheque qui vient de nous quitter , car l’homme était candide, vertueux, avec beaucoup de caractère et de Personnalite. Ma pensée va droit à la Famille Titi , Loubaki, Bakoula, Ntounda, Loukouamou , nom de l’epoux de leur seule Soeur Rodia Ndandou, aujourd’hui tous les cinq de cette lignee, disparus ; Paix à leur ame.
Consolation aux descendants, enfants et petis enfants de cette grande famille... "
C’est formidable comme à travers une personne on peut retracer l’histoire de tout un pays. Jacques Loubaki est un nom qui renvoyait aux débuts des mythes de fondation de notre République, voire à une période plus magique, l’époque précoloniale, dont les récits lui furent transmis par ses parents qui eux-mêmes les tenaient de leurs parents. De Brazza venait de mourir (1904) quand naissait ce patriarche congolais (1914). Il avait dix ans.
De quoi vivaient nos ancêtres, comment vivaient-ils ? Qui le sait avec exactitude ? Qui donc le saura si ce n’est un témoin comme cleui qui vient de partir en ces débuts du 21è sièce ?
A en croire Guy Menga (Mwinda) Jacques Loubaki aurait connu la plupart des gouverneurs et préfets qui ont succédé à P.S. de Brazza et incarné la France en AEF, entre autres sur le Territoire du Moyen-Congo : Edouard Merlin, Hubert Balme, Gabriel Angoulvant, Henri De la Motte, Emile Gentil, François-Joseph Reste, Raphael Antonetti, Buttaffoco, Félix Eboué, Yvon Bourges, Pierre Messmer, etc. autant de noms qui se sont inscrits dans le marbre de notre histoire.
Jacques Loubaki a vu jaillir les sources du messianisme kimbanguiste et matsouaniste ainsi que les vagues que les deux systèmes de résistance ont provoquées dans les esprits. Mabiala-ma-Nganga, Bouéta-Mbongo, Mâma Ngounga furent ses contemporains.
En 1963 Jacques Loubaki s’est exercé à la politique avec Alphonse Massamba-Débat. Il se retira de la scène politique avec le départ puis la mort du fondateur du MNR.
On dit de l’illustre disparu qui vient de nous quitter qu’il fut une mémoire vivante, un "disque dur" sur la surface de laquelle s’imprimait une masse incroyable d’informations.
Celles-ci nous plongent dans les profondeurs de l’histoire de notre pays avec cet appétit insatiable d’en savoir plus, notamment sur le printemps de l’Etat-Nation que s’efforce de devenir le Congo actuel, avec ses soubressauts, ses bégaiements, ses ratés, ses succès.
D’où venons-nous, comment sommes-nous venus là et pourquoi là, pas ailleurs, pourquoi ici et maintenant ? Là est la question.
Il nous vient à l’esprit cette autre interrogation que n’aurait pas reniée Georges Duby, redoutable médiéviste traquant les documents d’époque qu’il a fait parler avec cette rigueur scientifique mêlée de poésie : Jacques Loubaki, enseignant de formation, avait-il écrit ses mémoires ? C’est la question qui brûle toutes les lèvres des maniaques de l’histoire nationale que nous sommes tous, à l’affût de tout ce qui concerne nos ancêtres, c’est-à-dire ceux qui nous ont légués ce pays. Gageons qu’il le fit ou le fit faire. C’est la moindre des choses de consigner sous forme écrite ses souvenirs quand on est regardé comme une bibliothèque vivante et quand on a vécu toutes ces petites choses éparses dont les grands évènéments sont les projections dans l’espace/temps.
Sa famille biologique dans laquelle il a passé ses derniers jours avait-elle songé à enregistrer son verbe sur un support magnétique ? Si oui, ce trésor se doit d’être exploité en bonne et due forme car même si c’est banal de le dire, pour comprendre le présent il faut tout prendre du passé, une dimension d’autant plus évanescente qu’elle nous est restituée par le canal souvent traître de la tradition orale.
Toutes les condoléances à la famille qui vient de voir son membre rejoindre le village des morts qui, selons notre métaphysique, n’est jamais si éloigné puisqu’il jouxte celui des vivants.