L’épidémie dite Corona Virus dans laquelle est plongée l’humanité a mis à nu le désastre du système de Santé du Congo-Brazzaville. En vérité, ce système n’existe pas. Ou alors s’il a existé, il n’a jamais subi de restructurations depuis la fin de la colonisation.

A la lecture de l’intraitable monographie du Dr. Thierry Ifoundza, on en arrive à la conclusion que le pronostic vital de notre pays est très engagé. L’homme qui a assené le coup fatal au Congo est toujours aux affaires :
« Avant l’arrivée de Denis Sassou Nguesso au pouvoir en 1979, le système de Santé issu de la colonisation fonctionnait tant bien que mal avec ses insuffisances.  » ( p.23)

Sans avoir été le Paradis, le Congo n’était pas le désert torride qu’il est devenu à partir de 1980.
« Certes le Congo souffrait d’un déficit de Professionnels de Santé et son plateau technique n’était pas très développé. Mais consciente de l’embryon de son Système sanitaire, les autorités congolaises postcoloniales avaient initié une politique de professionnels de santé, en créant une Faculté de Médecine au sein de de l’Université de Brazzaville. »
Cette époque est révolue.

Lorsque L’homme du 8 février revient sur les lieux du crime en 1997, l’état pathologique du pays fait penser à la cour des miracles de Victor Hugo.

« Au 21ème siècle, la situation sanitaire du Congo rappelle celle de l’Europe d’avant la découverte de la pénicilline par le Alexandre Fleming en 1928, où les populations mourraient facilement d’infections banales par manque d’antibiotiques. » (p.31)
Toubib, Thierry-Paul Ifoundza sait de quoi il parle quand il souffle dans les bronches des « camarades Allons seulement. » (les pécétistes)

Trop de maux, jeu de mots

Le tableau clinique est désolant. Désabusées par les différents plans du gouvernement, les populations ont débaptisé leur hôpital général « CH-tue »
On y entre la tête haute, on en sort les pieds devant.

« Dans les années 1980, l’Hôpital général de Brazzaville connaît une restructuration et se mue en CHU (Centre hospitalier universel) Mais le contenu n’y est pas. Il s’apparente pour tout dire, à un mouroir irréversible. Les Congolais le surnomment à juste titre de « CH-tue » » (p.24)

La mort dans les représentations officielles est abordée avec un cynisme effrayant. Le maire intérimaire Guy Okana (aujourd’hui viré de son poste -NDLR) suscitera le sociodrame lorsque, pour des raisons juteuses, il veut doter la ville d’un nouvel espace de sépulture car la mort est devenue un business : « « Chacun de son vivant cherche à avoir une parcelle mais nous ne pensons pas à ceux qui nous quittent. De grâce libérez cet endroit car nous devrons agrandir le cimetière  » » (p.28)

Oxymore sur la mort, on se rappelle de la petite phrase d’un politique après des travaux à la morgue : « On a amélioré les conditions de vie des cadavres. »

Faute de créer un tissu industriel, les autorités municipales investissent dans l’économie funéraire. Ce qui leur fait tenir des propos surréalistes à en mourir : « La morgue est tout bonnement « un poumon de l’économie de Brazzaville  » (p 29) se targuera avec…morgue le maire Christian Okemba (lui aussi limogé)

Le tableau ci-après ramène au Déluge :
« Faut-il être bardé de diplômes pour se révolter contre ce qui se passe à l’hôpital de Makélékélé ? Les toilettes dégueulasses, infestées de rats et de cafards, inondées d’odeur de putréfaction, au sol trempé d’urines sont payantes : 100 francs CFA par tour. Et si un patient hospitalisé doit y aller cinq fois par jour, il doit s’acquitter de 500 francs CFA. Ajouter à cela les frais d’hospitalisation, 1500 francs CFA par jour, sans ration alimentaire, le malade en sort traumatisé. » (p.38)

Face à cette peinture moyenâgeuse, le Dr franco-congolais se pose la question légitime qui vient à tous les esprits :
« Qu’a-t-on fait des sommes d’argent débloquées pour la santé ? » (p.37)

En principe 12 hôpitaux auraient dû sortir de terre dans la foulée des municipalisations accélérées. Au contraire les 5,2% du PIB destinés à la santé en 2014 ont pris la direction des poches des experts internationaux, des hommes politiques locaux et des médecins véreux. « Des pseudo-représentants d’organismes internationaux, des personnalités étrangères cupides concoctent pour le Congo d’élogieux rapports sur son système sanitaire alors qu’il a rendu l’âme depuis des lustres…Ils repartent chez eux les poches bien pleines. »(p.37) : les poches pleines tandis que plein de problèmes de quelque 5 millions de Congolais restent sans solutions.

Le mal qui ronge la société congolaise s’appelle aussi l’impunité.

« Comment expliquer cette impunité si ce n’est pas par des accointances des hommes politiques avec les affaires ?  » idem (p.37 )

Pourquoi se faire hara-kiri ? « Beaucoup de ces sociétés mafieuses appartiennent à des hommes politiques, à des militaires gradés. Aussi interviennent-ils souvent pour protéger leurs lampistes. » ibidem (p.37)

Rusés comme des vipères, ces politiques et ces hauts gradés militaires montent dans des avions médicalisés pour aller se faire soigner à l’étranger en prenant soin de ne pas ménager un seul effort pour assigner à résidence ceux qui ne sont pas en odeur de sainteté à « Mpila », en l’occurrence des citoyens comme Jean-Marie Michel Mokoko dont les manœuvres politique autour de l’état de santé en disent long sur l’humanisme de ceux qui dirigent la République sans avoir été mandatés.

La mort au quotidien

Le système sanitaire, en lambeaux, ne semble émouvoir personne, ni les politiques, ni les professionnels de santé ni même la population, comme s’il s’agissait d’une fatalité. Depuis le retour de Sassou aux affaires, les populations échaudées par les guerres civiles récurrentes craignent le retour de la manivelle quand elles essaient d’allumer le moteur de la révolte. D’où l’incroyable immobilisme des Congolais alors que la mort est devenue leur pain quotidien. La norme effraie l’amie française d’une congolaise en séjour à Pointe-Noire. Le Dr Ifoundza raconte l’anecdote : « En 2018, une congolaise installée en France invite une amie française en vacance à Pointe-Noire. Dès les premiers jours cette femme française s’étonne du nombre de veillées mortuaires dans le quartier où elle loge et demande à son hôte si le Congo est frappée par une épidémie. Confuse la Congolaise ne sait quoi dire .Effrayée la Française écourte son séjour au Congo. » (p.27)

Quand tout à coup...

« Le ciel ne tombera pas » narguaient les seigneurs de la guerre. «  Et si le chemin d’avenir ne vous convient pas, créez votre monde  »clamaient-ils sourire en coin.

Puis, tout à coup patatras tout le monde a finalement basculé dans le même monde : celui de la Covid 19. L’épidémie frappe aux portes de l’humanité en hiver 2020. A la surprise générale. Finalement le firmament nous tombe tous sur la tête.

La pandémie coronaire révèle le pot aux roses : ce pays est un sahel technologique.

Pris de court les politiques tentent de se mettre au diapason des consignes de l’OMS. C’est le règne du copier-coller. On mime ce que font les pays développés. On confine tout azimut, on instaure les méthodes barrières. Le pays manque d’eau et d’électricité. Faute de produits médicaux, le pays compte sur les dons de la communauté internationale. Ces dons arrivent dans un pays où les hommes politiques ont le don de tout détourner. Masques, tests, gants, et mêmes respirateurs prennent la direction des localités d’origine des ministres et des députés. Le constat est amer : le Congo est un vaste désert médical. Il est aussi un gouffre abyssal qui a englouti des milliards de francs destinés au bien être médical des populations.

Qui est Thierry Paul Ifoundza ?

Avec le recul critique, le Dr Thierry-Paul Infoundza, spécialité (pneumonologie), installé à Lille dans le Nord de la France, a procédé à une froide autopsie de l’état médical de notre Etat.

De l’aveu du professeur Elisabeth Quoix de la Faculté de médecine de Strasbourg, Thierry-Paul Ifoundza a été «  le major de toute l’inter-région, Nord-Est regroupant les Facultés de Médecine de Besançon, Dijon, Nancy, Reims et Strasbourg » (p9 )

Autant dire que ce n’est pas un « aigri » qui a voulu se payer la tête du régime. Il a jeté un regard impitoyable sur ce système de santé vétuste, hérité de la colonisation, malmené par les politiques successives puis tué par des hommes sans foi ni loi émargeant au Chemin d’avenir.

Etant du métier, il ne pouvait pas fermer les yeux sur la situation sanitaire de son pays
« Très attentif à ce qui se passe au Congo, un pays dont rien mais vraiment rien ne pourrait me détourner je regarde tout, je lis tout sur mon pays . Le Congo, ce sont mon enfance et ma jeunesse.  » (p.146)

Réquisitoire implacable, son livre montre, à la lumière de la Covid 19, que ce sont des hommes sans foi ni loi qui dirigent ce riche pays d’Afrique Centrale.

Dystopie

Le titre du livre est sans appel. Un mot-clef, « dystopie », caractérise l’état des hôpitaux, des médecins et des politiques qui en ont la charge.
« Au contraire de l’ utopie, la dystopie relate une histoire ayant lieu dans une société imaginaire difficile ou impossible à vivre, pleine de défauts, et dont le modèle ne doit pas être imité. Exemple : 1984, de G. Orwell, est l ’ exemple parfait de la dystopie.  »
« Dystopique : aussi mauvais, désespérant, qu’une chose, une société puisse être. »
Le livre du Dr. Thierry-Paul Ifoundza ne décrit pas autre chose que ce monstre qu’est le Congo où on est capable d’exhiber du jour au lendemain plus de 500 cadavres de la morgue municipale sans expliquer leurs origines.

Comme si on venait de regarder un film sur une catastrophe humanitaire, on sort du livre du Dr Thierry-Paul Ifoundza malade et écœuré, comme si on avait lu à la fois, Les mouches et La nausée de Jean-Paul Sartre, La Peste et L’Etranger d’Albert Camus. On retrouve chez Thierry-Paul Ifoundza Le Médecin de campagne de Balzac, Les Misérables de Victor Hugo.

Il y a de l’instantané. Mais ça n’enlève rien à l’objectivité du livre car l’épistémologie est le bistouri des scientifiques.
Quoique spontanés, le médecin tire ses constats de recherches de longue date. Il a effectué beaucoup de voyages au Congo avant la bérézina de Sassou devant la Covid 19. Une stratégie de la découverte passionnelle a gouverné la démarche de l’auteur. Il porte a dessein deux casquettes : celle du toubib et celle du militant à la tête de l’association de lutte pour la libération du général Jean-Marie Michel Mokoko : l’ACB-J3M (Association Actions pour le Congo-Brazzaville avec Jean-Marie Michel Mokoko-France).

Lisez son livre.

Simon Mavoula

« Congo-Brazzaville - Un système de santé dystopique.
Où sont passés les milliards alloués à la Santé ?
 »
Dr Thierry-Paul Ifoundza
Préface du professeur Elisabeth Quoix
151 p. Z4 Editions juin 2020

14 euros