On s’attendait à toutes les destinations étrangères comme lieu d’évacuation sanitaire du général Jean-Marie Michel Mokoko, sauf la Turquie. Que s’est-il passé dans la tête de Sassou pour cette curieuse option ?

En parlant du futur lieu d’exil de Mokoko, comment ne pas penser à Jean-Baptiste Poquelin dit Molière (17ème siècle) dans Les Fourberies de Scapin, une comédie sur un Turc qui demande une rançon à un homme dont il a kidnappé le fils : « Que diable allait-il faire dans cette galère » turque ? (Les Fourberies de Scapin, II, 7)

On se pose tous la question : pourquoi diable avoir envoyé Jean-Marie Michel Mokoko dans cette galère ottomane ?

Sassou, aussi fourbe que Scapin, mais en moins drôle, a donc envoyé en exil sanitaire dans le Bosphore son « prisonnier personnel », Jean-Marie-Michel Mokoko, qui purgeait dans un état quasi comateux vingt ans de taule à Brazzaville après en avoir fait déjà quatre.

Pourquoi cette volte-face ? On ne sait : le cœur des tyran a ses raisons que la raison ignore.

Le patient turc

Istanbul, capitale de la Turquie, n’est pas connu pour être le lieu idéal d’exil médical. L’opinion nationale et internationale est tombée de haut lorsque Sassou qui a la sagesse de se soigner lui-même à Marbella en Espagne, a pris soin de ne pas expédier Mokoko à Paris, notamment à L’hôpital Américain de Neuilly où les députés de Sassou ont coutume de se soigner suite à un cynique et inique accord avec cet onéreux établissement de luxe.

Pourquoi dans cette galère orientale ?

Selon RFI un avion médicalisé a décollé ce jeudi 30 juillet 2020 de Brazzaville, à destination d’Istamboul, sans en dire plus sur ce choix express en Orient. On sait juste que l’évacuation du général s’est faite après moult négociations et tergiversations.

Si la Turquie n’incarne pas le fleuron de la médecine mondiale, en revanche l’infrastructure militaire de ce pays située dans une zone chaude la planète impose respect à ses voisins tant son arsenal militaire est énorme et conséquent.

Voici ce que dit un journal turc sur le niveau de la pathologie du Corona dans le pays d’Erdogan : « Il y a trois mois, le 11 mars 2020, la Turquie annonçait le premier cas de Coronavirus, Covid-19. Aujourd’hui, le pays compte officiellement 173 036 cas (dont 146 839 guéris) et 4746 morts dus à la pandémie. »
Pas vraiment terrible.

Dictateur aux portes de l’Europe

L’ami Erdogan est un homme qui mène son pays d’une main de fer dans un gant d’airain. Son intransigeance fait peur à toute l’Europe alors qu’il cajole Vladimir Poutine et Bachar El-Assad le syrien. Comme Sassou avec les Laris du Pool, Erdogan gère un dossier scabreux sur le génocide arménien au début du 20ème siècle.

Boucherie consulaire

Dans les consulats installés chez les Sarrazins on a la douce réputation de dépecer les journalistes qui ne plaisent pas aux amis de Recep Tayyip Erdoğan, en l’occurrence le Prince d’Arabie Saoudite. Le 25 octobre 2018, Jamal Khashoggi, ressortissant saoudien parti demander un document au consulat de son pays à Istamboul n’en est jamais ressorti. Ou plutôt il est ressorti en morceaux après avoir été découpé par le personnel de l’ambassade. L’horreur ! Cette scène d’un autre âge n’a jamais fait taper du poing sur la table Erdogan.

Donc au moment où nous écrivons ces lignes, l’avion militaire turc à bord duquel se trouve le véritable vainqueur des élections de 2016 va atterrir au bord du Bosphore vendredi 31 juillet 2020. Les vidéos en camera cachée faites sur l’embarquement de Mokoko à Maya-Maya cachent mal le sentiment de panique du gouvernement de Mpila. Prévue pour lundi ou mardi, l’évacuation n’a eu finalement lieu que jeudi 30 juillet, loin des caméras officielles, sous un « assourdissant silence radio ». Pardon pour l’oxymore. Télé-Congo est restée muette comme un tilapia alors que l’évènement fait la Une de toute la presse internationale.

Dans cette affaire, Sassou est la tête de Turc des défenseurs des Droits de l’homme. Son geste humanitaire a fait tomber Mokoko de Charybde en Scylla. L’expression « tomber de Charybde en Scylla  » signifie de nos jours « éviter un danger en s’exposant à un autre pire encore  » ou « aller de mal en pis ».

On ne comprend pas la désinvolture. Sassou a été capable d’évacuer sanitairement en France, dans la même semaine, sa belle-sœur Germaine Poto ( sœur cadette d’Antoinette Sassou). Mais le bonhomme est resté insensible à la douleur de son ancien chef d’Etat-Major, Mokoko. Il a préféré l’envoyer en Asie Mineure.

« Eh, Monsieur, songez-vous à ce que vous dites ? et vous figurez-vous que ce Turc ait si peu de sens, que d’aller recevoir un misérable comme moi, à la place de votre fils ? »( Cyrano de Bergerac Œuvres diverses, 1654, II, 5, p. 53-61)

Guérison

Expédié manu militari au Moyen-Orient, à la frontière de l’Espace Schengen, les chances de guérison de Jean-Marie Michel Mokoko se sont réduites comme la peau de chagrin de Balzac. Sassou voudrait tuer Mokoko qu’il n’aurait pas mieux fait que l’évacuer dans ce pays musulman où les droits de l’homme ne sont pas respectés, les opposants emprisonnés, les consulats transformés en boucheries.

Etant donné l’état de santé de l’ancien St-Cyrien, on ne peut pas dire qu’il soit actuellement fort comme un...Turc.

A vrai dire, on ne sait pas de quoi souffre le militaire. Le flou artistique est total autour de son état de santé. Mokoko aurait été testé positif au Corona par les médecins congolais. Puis, coup de théâtre, les médecins angolais avaient remis en cause ce diagnostic (au bout du compte) inventé de toutes pièces par les toubibs d’Oyo. A quelles fins ?

Quel deal Erdogan et El Sass ont-il signé sur le dos de Jean-Marie Michel Mokoko ? A combien s’élève la rançon payée par le multimilliardaire Sassou pour soigner son pire ennemi Mokoko ? On parle de contrats militaires payés comme de coutume en barils de brut.

Entre autres clauses du contrat diabolique, aucune interview ne doit être donnée par l’évacué sanitaire. Interdiction de demander l’asile en Turquie. Point de passeport diplomatique ne sera établi à son nom. Interdiction de faire la politique à son retour au Congo après la guérison.

Sur ce dernier point, on peut pouffer de rire. Sauf si Erdogan n’enferme Mokoko dans un consulat, comme le malheureux journaliste saoudien Jamal Khashoggi, on se battra de toutes nos forces pour empêcher une extradition de Mokoko vers l’enfer congolais après son rétablissement. Sauf si Sassou ne le remplace à son tour en exil.

Enseignements, renseignements

Le fait est que Sassou s’est vu retirer l’os qu’il rongeait durant quatre ans. La France y est-elle pour quelque chose ? Jean-Yves Le Drian, et le lobby st-cyrien avaient déjà mis en garde sur le sort de Mokoko. Maintenant qu’on a retiré à Sassou une pièce-maîtresse dans la perspective d’un enjeu de taille (les élections de 2021) son sort semble lié à jamais. La France qui ne veut pas d’un troisième mandat de Ouattara en Côte d’Ivoire, envisage peut-être le même projet au Congo. « Trente ans c’est trop », scandaient les amis de Georges Mpassi dont nous saluons ici la mémoire.

Sassou n’a pas libéré Mokoko pour apaiser la situation. Non. On l’y a obligé pour qu’il fiche la paix aux Congolais. Au bout du compte ce n’est pas Mokoko, c’est Sassou qui est dans la galère turque.

Thierry Oko