Joseph Kabasele et l’African Jazz comme vous ne l’avez jamais imaginé – Témoignage de J.S.Essous – vidéo

01 – Ce que c’est que l’African Jazz

L’African Jazz constitue le point de jonction entre deux époques :

- La première est celle de la musique de tradition orale fondée sur une organisation polyphonique instrumentale et vocale, laquelle a donné naissance à des musiciens « individuels » qui ont chanté seul en s’accompagnant d’un instrument.

- La seconde va de 1950, celle qui est caractérisée par les nouvelles formes d’expression musicales soutenues par une orchestration moderne.

L’African Jazz a ainsi joué le rôle de transition entre les deux époques pour avoir été en 1953 le tout premier orchestre congolais de musique instrumentale entièrement moderne et dans le genre cubain « Conjuto »

Cette période sera enrichie on le sait par la création :

- à Brazzaville en 1954 des orchestres Negro Jazz et Cercul Jazz
- à Kinshasa, en 1956 de l’OK Jazz, en 1957 du Rock-A-Mambo.

- à Brazzaville en 1959 de l’orchestre Les Bantous, puis tant d’autres formations à Kinshasa et à Brazzaville d’un niveau appréciable.

02 – Le grand mérite de Joseph Kabasele

Joseph Kabasele a donc le grand mérite d’avoir été le grand architecte de l’African Jazz. En 30 ans d’activité, il s’est placé parmi les grands créateurs musicaux africains. Il a formé et valorisé le talent des grands noms de la musique congolaise et a créé un style qui a fait école.

Le nom de Joseph Kabasele évoque l’époque délirante d’enthousiasme qu’a connu la chanson congolaise dans les années 50. Il est indéniable qu’il est parmi les pionniers qui ont apporté une contribution considérable à l’histoire de la musique congolaise, puisque c’est lui qui le premier a mis en évidence les possibilités d’une orchestration moderne. Ainsi d’ailleurs naquit l’African Jazz dont la popularité dans tout le continent a été impressionnante. Pourtant Kabasele ne vint à cette musique qu’à partir des chants religieux.

03 – La petite histoire de Joseph Kabasele

Né le 16 Décembre 1930 à Matadi, Tshamala Kabasele Joseph Athanase « Kalejoph » a fait ses études primaires chez les pères catholiques, où une place de choix est réservée à la musique religieuse, car il va se révéler excellent choriste à la voix la plus vive et gaie.

En 1950, la petite liberté autorisée dans le culte lui donne l’occasion de chanter régulièrement à la cité, avec des amis dans la forme de « Maringa » (la sœur aînée de la Rumba, venue du Loango et très populaire à l’époque). C’est à ce moment qu’il découvre Georges Dula, Marcellin Laboga Albert Yamba Yamba dit « Kabondo », musiciens avec qui il produit des compositions bâties sur des rythmes de danses populaires.

En 1951, il tourne avec eux un film publicitaire avec l’ensemble O.T.C. (Orchestre Tendance Congolais) intitulé « Les voix de la concorde ». Le succès de ce film marque un progrès considérable dans les aptitudes de « Kalejoph » pour qui l’année 1952 constituera le premier pas vers l’affranchissement des méthodes de chant et de danse, avant d’avoir accès au studio « Opika  » des Frères Moussa Benattar (belges d’origine juive), d’où sortiront les toutes premières chansons comme « Tika makele na ndako  », « bolingo lokola like », « Coco wa ngai  », « Valérie Regina  »… réalisées avec l’accompagnement des guitaristes Emmanuel Tshilumba wa Baloji «  Tino Baroza  » et Charles Mwamba « Dechaud  » (issus de l’école Zacharie Elenga « Jhimmy  ») et surtout du saxophoniste belge Fud Candrix, le premier européen à accompagner de façon magistrale les mélodies congolaises.

Saxophoniste de grande valeur, Fud Candrix accompagne d’abord Zacharie Elenga « Jhimmy », mais c’est surtout avec Joseph Kabasele qu’il connut un succès fantastique. Sa sonorité classique ainsi que son sens du rythme simple ouvrent la porte à la véritable musique d’orchestre typique. « Kalejoph » et Fud Candrix firent enregistrer avec l’African Jazz plusieurs dizaines de chansons à grand succès, parmi lesquelles celles qui ont battu tous les records de vente et de popularité en fin d’année 1953 : « Para Fifi  » et «  Kale Kato » (ambiance). Joseph Kabasele eut pour sa part le grand mérite d’introduire pour la première fois, le tam-tam de la tribu « Tetela », le « Lokole  » dans la musique moderne d’orchestre, avant de bénéficier de l’apport de Marie-Isidore à l’introduction des « tumbas ». Mais 1953 est surtout considérée comme une des années importantes de l’histoire de la musique congolaise pour avoir donné naissance à la première grande formation de musique moderne de Léopoldville (Kinshasa) :

04 – L’African Jazz

L’orchestre regroupe d’excellents musiciens qui vont exprimer avec brio tous les aspects du génie, de l’âme du groupe : « Kalejoph ». D’entrée de jeu, les titres « Kele », « African Jazz », « Nakanisi yo », « Nionso se pamba », ….présentent des formes rythmiques nouvelles, annonçant l’importance sonore de la guitare solo.

En effet, le fait le plus marquant demeure la présence dans l’orchestre d’un jeune de 14 ans, un des rares guitaristes qui soit parvenu à son âge à imposer sa personnalité par son utilisation des accords d’harmonie, dans l’improvisation ainsi que la virtuosité de ses modulations : à savoir Nicolas Kasanda surnommé «  Nico mobali  » (plus tard « Docteur Nico »). NICO va concilier pendant plusieurs années, ses études de mécanique à l’Ecole Professionnelle et ses activités musicales dans l’African Jazz où il forme avec son frère aîné Charles Mwamba « Dechaud  » un couple révélateur de talents nouveaux. Il y a lieu de noter que le cumul Musique-Mécanique de NICO s’est étendu dans la durée, pour avoir été entre 1957-1959 mécanicien à H.C.B. (Société anonyme des huileries du Congo Belge) et professeur de mécanique à l’Ecole Technique de Ndjili entre 1959-1960.

Possédant une connaissance absolument prestigieux de l’art dans lequel ils avaient choisi de s’exprimer, les musiciens de l’African Jazz des années 1953-1954 constituaient une équipe homogène et talentueux composée de : Joseph Kabasele (chant) - Roger Izeidi (maracas-chant) – Etienne Diluvila (batterie-chant) – Nicolas Kasanda, ( guitare solo) – Charles Mwamba (guitare accompagnement) – Albert Taumani (guitare basse) – André Menga, Isaac Musekiwa (saxo) – Dominique Kuntina « Willy » (trompette) – Antoine Kaya « Depuissant » (Tumbas) – Albert Dinga (guitare rythmique – l’unique Brazzavillois de l’A.Jazz).- A cette équipe type de l’African Jazz, s’étaient joints dans le cadre des éditions Opika, Fud Candrix (saxo) – Lucie Eyenga (chant) et Tino Baroza (guitare solo)

La nouvelle musique de l’African Jazz à partir de 1955 (année de la dissolution des éditions Opika) s’invente les règles, Joseph Kabasele s’en révèle vite, au micro, le plus grand chanteur ténor. Son imagination mirobolante s’exerce à briser le rythme traditionnel, à émanciper l’harmonie, à bousculer les mélodies. Hélas ! Sa carrière va être sans cesse perturbée par ses élans politiques, en particulier à partir de 1961 année au cours de laquelle, il s’est mêlé de la politique (proche du MNC-Lumumba) et d’autres activités extra-musique. Le fulgurant passage de Joseph Kabasele sur la scène de la musique congolaise a exercé une influence déterminante, analogue à aucun autre musicien congolais auparavant.

05 – Les Principaux axes de Joseph Kabasele avec et après l’African Jazz

L’originalité du personnage fondamental de la rumba moderne, Joseph Kabasele entre 1960 - 1983 est fondée sur les axes suivants qui ont particulièrement marqué sa vie avec l’African Jazz et bien après. :

a)-1960 – L’Africa Jazz premier orchestre congolais en Europe

- L’African Jazz est le tout premier orchestre congolais à se rendre en Europe. Il anime le 20 Février 1960 à la clôture de la « Table Ronde belgo-congolaise du 20 janvier au 20 février 1960 destinée à définir les conditions et la date de l’Indépendance du Congo.
Une chanson mémorable « Indépendance cha cha  » témoigne de l’histoire en train de s’écrire au Congo et en Afrique.

b)-1960 – Création des Editions « Surboum African Jazz »

- Sous la tutelle de la Maison ECODIS du groupe DECCA-FONIOR, Joseph Kabasele crée la première Edition musicale gérée par un congolais, 13 années après la présence sans partage des éditeurs Grecs et Belges. Citons : « Surboum African Jazz ».

c)-1960 – Création du « Club Kalé » à Brazzaville

- Au sein du groupe musical « Los Rumbaberos » de Brazzaville émerge le « Club Kale » qui a pour objectif de contribuer à l’épanouissement de l’œuvre de Joseph Kabasele. Parmi ses membres, citons Sylvain Bemba, Clément Massengo, Firmin Tembe, Gérard Bitsindou, Amoyen Bibanzoulou…

d)-1959 – Tabu Ley dans l’African Jazz

Présenté le 6 juin 1959, au cours d’un concert de l’African Jazz, au bar « Vis-à-vis  » (en même temps que Mujos) , Tabu Ley ne commencera effectivement dans l’African Jazz qu’au retour de l’orchestre de Bruxelles pour la Table Ronde.

e)-1961 – Manu Dibango dans l’African Jazz

Découvert par Joseph Kabasele à Bruxelles, dans le Night Club « les Anges Noirs  » l’organiste Manu Dibango, intègre l’African Jazz en Août 1961. Il quitte l’African Jazz et Kinshasa le 6 Juin 1963 pour rentrer au Cameroun.

f)-1963 – Dislocation de l’African Jazz

Dix ans après avoir conquis tous les titres du plus grand orchestre du Congo-Kinshasa et parvenu à imposer sa suprématie en Afrique, tout se gâte brusquement au sein de l’African Jazz dont les musiciens quittent en bloc Joseph Kabasele au mois de Mai pour former l’African Fiesta.

g)-1964 – L’African Jazz (Nouvelle formule)

- Avril 1964 – La fusion Joseph Kabasele –Vox Africa de Jeannot Bobenga, renforcée par les guitaristes Antoine Nedule « Papa Noël » et Jacques Mambau « Jacky » (en provenance des Bantous) donne naissance à L’African Jazz « Nouvelle formule ».

h)-1966 –Retrouvailles à Paris de Joseph Kabasele et les siens

Une rencontre fortuite regroupe à Paris quelques anciens musiciens de l’African Jazz, dont Joseph Mulamba, Casimir Mbilia « Casino » Jeannot Bobenga, Jean Serge Essous, Tino Baroza… autour d’un enregistrement signé African Jazz. Ces retrouvailles déboucheront malheureusement par la séparation Bobenga et Kabasele.

i)-1967 – Séparation Kabasele et Bobenga - Fin définitif de l’African Jazz

Le juin 1967 – Coût de théâtre, Jeannot Bobenga décide de se séparer de Joseph Kabasele pour réhabiliter son orchestre Vox Africa. Echec définitif de Joseph Kabasele pour la relance de l’African Jazz.

j)-1969 – Création de l’African Team de Paris

A l’initiative de Joseph Kabasele et Manu Dibango, une rencontre de quelques grands noms de la musique congolaise (Mujos, Kwami, Essous, Casino, Lutula « Edo Clary ») et africaine… associés au caribéen Don Gonzalo donne naissance à l’orchestre informel African Team. Un groupe génial qui place dans les bacs des grands succès basés sur les harmonies des chansons. L’African Team, dernier refuge de Joseph Kabasele s’en ira hélas ! Très vite à la dérive.

k)-1983 – La fin de Joseph Kabasele

Injustement négligé par les siens, Kabasele, va tout de même bénéficier d’une prise en charge du Président de la république Mobutu, pour une couverture médicale en Europe qui lui aura permis de se soigner, De retour à Kinshasa, Joseph Kabasele résiste plusieurs mois avant de faire une rechute qui après un délaissement lui aura été fatale.

Sa mort intervient le 11 Février 1983 et sera inhumé le 14 Février 1983 au cimetière de la Gombe. Les musiciens des deux rives du Congo lui on réservé un hommage mérité pour celui que tout le monde attribue le titre de « GRAND KALE » surtout pour avoir su développer son imagination mélodique prodigieuse en assumant avec brio tous les tournants de l’histoire ; de la Rumba jusqu’à la science harmonique des musiciens apparus depuis Opika. Les disques de Kalejoph en témoignent honorablement.

Clément OSSINONDE