On dit des juristes et des matheux qu’ils sont de bons écrivains. Alain Kounzilat, éditeur et écrivain congolais, vient de publier un roman (son premier) aux Editions ICES. Le texte est savoureux.

On dit particulièrement que selon qu’un écrivain a fait du latin ou non, ça se ressent dans son style. De même selon qu’un auteur de roman est mathématicien ou pure sophiste ça se ressent dans sa logique narrative. Habitué à l’objectivité des chiffres, A. Kounzilat, mathématicien, va droit au but dans cette fiction où, il y a, comme qui dirait, un petit air biographique. Rien d’étonnant puisque, disait Lucien Goldmann, dans l’objet il y a le sujet et, dans le sujet il y a l’objet.

Dans l’incipit, le ton est donné : « Ce récit est habité par l’âme de ceux qui ont partagé tout ou partie de ma vie . « Le Gabon, la Côte d’Ivoire le Cameroun, le Tchad, le Mali, le Sénégal, et le Congo méritent-ils d’être baptisés le Bongotwa ? » (p4)

On aurait dit un coq à l’âne. En réalité il s’agit, chez ce scientifique, auteur du livre « Modèle K. Kundu », d’une juxtaposition algébrique qui donne sa cohérence au récit. On parle de rapports sociaux entre les individus et des rapports politiques entre la France et ses anciennes colonies : le réseau françafrique ayant fixé, dans la longue durée, le sort des Africains.

Les mathématiciens sont comme ça : ils font des liens entre des réalités qui n’ont pas de liens a priori.

Taule

La Ligne jaune est une fiction qui parle en quelque sorte d’une enquête impossible (dirait Pierre Bellemare ). Un homme est accusé à tort d’avoir violé un jeune homme sous la douche. Comme dans la série judiciaire, les enquêteurs auront un mal fou de découvrir la vérité alors que cette vérité crève les yeux.
Quoique sous-jacent, le thème de l’homosexualité n’est pas le noyau dur d’une intrigue à cheval entre La Guyane et La "Métropole".

Nous ne reviendrons pas non plus sur le milieu carcéral où se déroulent les inégalités déjà décrites par de grands observateurs que furent, par exemple Victor Hugo, Michel Foucault. La sociologie de la prison, thème de cette fiction, est catégorique : tout enfermement dans un espace clos produit des déviants. Le héros de « La ligne jaune  », Ali Matingous, en fait les frais. Il échappe de justesse à l’équation : emprisonnement égal encanaillement du sujet incarcéré. L’incarcération est une dynamique du crime. Par les effets du prosélytisme, on sait à quel destin sont voués les sujets radicalisés une fois sortis de prison. Ca donne de violents récidivistes.

L’erreur judiciaire est un classique de la façon dont l’institution de la Justice se fait. La justice absolue étant une utopie, tout de même, on a du mal à comprendre pourquoi le non-lieu ne triomphe-t-il pas dans « l’affaire Matingous  ». L’alibi du présumé coupable est en béton armé. Malgré la preuve imparable, il est condamné. Ca frise la caricature.

Mise en abyme

Le récit est construit sur des flash-back et, la stratégie littéraire d’Alain Kounzilat repose sur la mise en abyme (le récit dans le récit). L’auteur fait un usage abondant de l’intertextualité.

La première mise en abyme commence page 26 quand, à la question d’un policier sur la calligraphie du nom du héros (pourquoi Matingous avec S et non Matingou sans S), l’auteur introduit un chapitre sur l’arithmosophie, un objet de son travail développé dans un autre ouvrage : « Initiation à l’arithmosophie  ». Ici, intervient un procédé littéraire : l’intertextualité.

« L’arithmosophie est une science exacte qui explique le symbolisme d’un nom ou d’un évènement par l’analyse numérique  » (p.26). Du coup, l’agent de police a droit à un cours magistral sur la science des nombres. Tant pis si la démonstration ne plaide pas en sa faveur. L’auteur ne cherche pas à convaincre. Il veut juste rappeler au lecteur un sujet abordé ailleurs. C’est ça également la fonction intertextuelle : une promotion intellectuelle d’un texte visant en même temps à étayer une argumentation.

« J’ai ajouté un S à mon nom pour avoir une meilleure vibration  » (p.29). Pour la justice, il s’agit d’une tactique du présumé coupable pour échapper à la justice.

Quant à la puissance des chiffres et des lettres, la consonne « S » a beaucoup joué un rôle dans la fabrication de nos surnoms d’enfance. Souvenons-nous en.

« Plusieurs personnalités politiques ou artistiques ont eu recours à l’arithmosophie en changeant ou en modifiant leur nom afin d’obtenir une combinaison numérique favorable à leur vibration. Exemple Bernard Kolélas qui a aussi ajouté la lettre S à son nom…  » (p.29) L’arithmosophie, rappelons-le, date des Grecs anciens. Platon la pratiquait.

Puis, au détour d’une scène, à la prison de Cayenne où Ali Matingous attend son jugement, une autre mise en abyme s’opère dans le récit : la guerre civile au Bongotwa.

« Dans sa cellule avec son codétenu Laurent Bégué, Ali découvre en suivant la télévision que Bongoville est à feu et à sang. Les miliciens rebelles nommés Ninja ayant pour chef le Pasteur Mfumu s’affrontent avec les troupes de l’armée régulière du général Okiembé appuyé par les mercenaires. » (p.31)

L’intertextualité est surtout une manière de faire vivre le texte des autres. C’est ce que fait l’auteur, pages 33-55, quand il reprend à son compte le corpus de prélat et d’homme politique durant la guerre civile au Bongotwa.

La toponymie peut prêter à confusion. Mais a-t-on besoin d’une clef pour décoder ? Le Bongotwa ne vous fait-il pas penser à un pays qui nous est cher ?

Comme procèdent tous les mathématiciens, la bonne solution est trouvée. L’affaire Matingous est réglée : la formule de son incarcération repose sur une usurpation d’identité. L’inconnu qui trouble l’équation est démasqué. Il s’agit d’un métis ayant les traits de Matingous et qui porte le nom Matingou. Une fois le chef d’accusation tombé à l’eau, le héros passe la ligne jaune dans l’autre sens, celui de la liberté.

Thierry Oko

Alain Kounzilat ; La ligne jaune . Editions ICES 86p. Mai 2020, 9€

Collection Théâtre et Fiction.