Achille Mbembe livre en exclusivité pour notre Blog ses impressions de Paris (fin août-début septembre 2007)

Je rentre de ce pas de Paris. Je m’y suis rendu la semaine dernière à l’invitation de Madame Laurence Parisot, présidente du MEDEF. Il s’agissait de prendre part à l’université d’été de cette institution qui, cette année, se déroulait du 29 au 31 août au HEC de Jouy-en-Josas.

Décentrer le regard

De manière générale, débats et échanges étaient d’un très haut niveau. À côté de très nombreux chefs d’entreprises, il y avait une foule d’universitaires, de politiques, de diplomates, philosophes et penseurs, hommes et femmes des médias dont la plupart ne partagent entièrement ni les orientations, ni la politique du MEDEF. De nombreux représentants de la nouvelle élite au pouvoir en France y ont également fait un tour, à commencer par Nicolas Sarkozy lui-même. J’y ai également aperçu Henri Guaino (photo ci-dessous), l’auteur du fameux « Épitre aux Africains » lu à Dakar il y a plus d’un mois et demi, et qui a fait l’objet d’une dénonciation sans équivoque par une très grande partie de l’intelligentsia africaine.

Le panel auquel je participais avait justement pour titre « Balayons devant notre porte ». L’on s’est accordé (une fois de plus) sur le fait que les façons de penser de l’Occident ne sont pas les seules valables et qu’il existe bien des alternatives au système occidental de compréhension du monde – si tant est qu’il existe quelque chose de cette nature. Portées par les courants philosophiques et spirituels d’autres cultures, ces différentes appréhensions du réel ont un profond impact sur l’organisation sociale et économique des sociétés concernées. Je me suis attelé, pour ma part, à répondre à l’une des questions qui nous était posée : à savoir si le progrès technique, la démocratie et la croissance ont été un objectif partagé par une majorité de pays au XXe siècle, quelle aspiration commune pouvons-nous imaginer pour le monde de demain ? Cette question peut paraitre trop abstraite et trop théorique aux yeux de beaucoup.

C’est oublier que l’un des événements majeurs de notre époque est l’arrivée des grands pays-continents que sont l’Inde et la Chine dans le jeu du capitalisme mondial. Dans cinquante ans, la prospérité matérielle ne sera plus l’apanage de l’Occident. Ce dernier ne dispose plus d’ailleurs de monopole sur la production de valeurs à prétention universelle. Ceci nous oblige à décentrer notre regard. Le monde d’aujourd’hui – et à plus forte raison celui de demain – ne pourra plus être déchiffré à partir de prismes purement hexagonaux. Un processus de désoccidentalisation relative des esprits est en cours et toute régulation du monde à venir devra nécessairement en tenir compte.

De nombreux autres panels traitaient de questions aussi diverses que l’éthique, le dialogue et la guerre ; la fabrication de l’opinion publique internationale ; la question des héritages linguistiques ; les villes-mondes ; résistance, terrorisme et collaboration ; peut-on exporter la démocratie ; les nouvelles frontières de la vie ; la mondialisation du marché des arts et de la culture ; la gouvernance globale ; le réchauffement climatique et ainsi de suite.

Comme c’est souvent le cas dans ce genre de forum, l’Afrique brillait par son absence. Hormis Alpha Oumar Konaré (Union Africaine), Abdoulaye Bio-Tchané (Directeur Afrique au FMI) et moi-même, il n’y avait aucune autre voix africaine et le Continent ne figurait nulle part comme thème à part entière des débats.

Faut-il oublier la France ?

L’Association des Femmes Africaines de la Diaspora ayant eu vent de mon séjour parisien m’avait demandé de tenir une conférence dans les locaux du Club Millenium que dirige ma compatriote Marie-Roger Biloa, directrice du mensuel panafricain Africa au 29 rue du Colisée, dans le 8e. Le thème de la conférence était : « La France et l’Afrique : rupture ou régression ? »

J’ai introduit la discussion en précisant que repenser les rapports entre la France et l’Afrique n’avait strictement rien à voir avec je ne sais quelle fixation sur un pays quelconque, fut-il une ancienne puissance coloniale. Dans cette réflexion, ai-je ajouté, la France ne peut être qu’un objet subsidiaire. Du reste, à mes yeux, l’avenir des Africains est entre leurs mains et leurs mains seules. Peu importe, à la limite, ce qui s’est déroulé dans le passé et que personne, dans tous les cas, ne peut ni effacer, ni faire revenir à la vie. L’Afrique se sauvera par ses propres forces ou elle périra. Personne ne la sauvera à sa place, et c’est bien ainsi.
Après avoir fait valoir que le rapport entre l’Afrique et la France devait être repensé dans le cadre plus large d’une véritable politique africaine du monde, j’ai plaidé en faveur d’un paradigme minimaliste. Ce dernier reposerait sur deux principes.

Le premier est que l’Afrique ne doit rien attendre de la France. En retour, que la France s’abstienne (dans le sens d’abstinence) au maximum d’exercer chez nous la sorte de « pouvoir de nuisance » qu’elle n’a cessé de manifester depuis la fin des colonisations directes.

Le deuxième principe est que par rapport à la France comme d’ailleurs dans les rapports avec le reste du monde, les Africains s’efforcent de cultiver l’autonomie morale. Sans cette indépendance morale, ils seront toujours exposés à la corruption et leur liberté de jugement et d’action sera toujours hypothéquée.

J’ai ensuite rappelé que la dimension purement commerciale des rapports entre la France et l’Afrique ne pouvait guère être occultée. On ne peut pas raisonner comme si, pour les firmes françaises, le Continent n’était qu’une terre de misère et de désolation - et donc, d’abord, un objet d’interventions humanitaires. Citant les chiffres du Ministère français des finances, j’ai montré que dans des domaines aussi variés que l’extraction des minerais (pétrole, bauxite, phosphates, uranium, or, diamant), les transports, l’eau, l’exploitation du bois, les ventes d’armes, l’agro-alimentaire, l’Afrique représentait encore une importante source de profits pour la France.

Face à ceux pour qui la meilleure voie vers l’émancipation africaine est d’« oublier la France », j’ai fait observer qu’au-delà des turpitudes des gouvernements, il s’agit plutôt de sauver ce qui peut l’être encore des rapports que l’histoire a rendu possible. J’ai évoqué, à cet effet, l’extraordinaire richesse d’humanité dans les relations tissées hier et aujourd’hui entre Français et Africains. Cet héritage si dense de rapports humains, on en voit les manifestations dans la vie de tous les jours, au sein des familles, des réseaux d’amitié, ou encore au détour des luttes solidaires, à l’instar de la lutte des « sans-papiers » ou des mouvements qui s’opposent à l’expulsion des parents d’enfants scolarisés en France.

Pour moi, cet héritage dessine une figure vivante de ce que pourrait être cette humanité finalement fraternelle que les meilleurs de nos penseurs n’ont eu cesse d’annoncer. Rejetant l’apologie de la différence pour la différence et le culte de la victimisation, j’ai longuement insisté sur l’importance de cette pensée critique d’origine africaine pour tout projet humaniste pour les temps qui sont les nôtres. Pour être crédible, un tel humanisme devra nécessairement se situer par-delà les races - en opposition au fort « désir d’apartheid » qui taraude si cruellement l’esprit et les pratiques de ce temps.

J’ai aussi insisté sur le fait que notre critique de la domination que la France exerce en Afrique doit aller de pair avec la critique de cette sorte de domination sans responsabilité que nous exerçons sur nous-mêmes depuis la fin des colonisations directes. L’une des originalités de la pensée critique africaine est qu’elle a toujours envisagé le pouvoir comme une instance de la cure, de la guérison et de la multiplication de la vie. Or, ces traits sont largement absents de la pratique de nos potentats.

Pour le reste, je souscris tout à fait à un argument qui viserait à « provincialiser » effectivement la France. Au demeurant, cette dernière semble avoir choisi de se « provincialiser » elle-même. Encore ne faudrait-il pas faire comme si ce vieux pays qui a du mal à assumer le monde était sans génie et n’avait rien apporté à la vie de l’esprit.

J’ai été surpris par le nombre de ceux qui ont bien voulu assister à la conférence. L’on pouvait lire dans leurs yeux une soif de débattre et un très grand souci pour l’Afrique et pour la condition africaine. Il y avait parmi eux de nombreux professionnels – ce qui témoigne sans doute des changements en cours dans la structure démographique des gens d’origine africaine en France.

Sans doute pour avoir passé plusieurs années dans les milieux culturels et universitaires anglo-saxons, j’avais cependant oublié le caractère relativement polémique et parfois heurté des débats publics dans les pays francophones. Les interlocuteurs donnent parfois l’impression de ne jamais s’écouter et l’esprit d’urbanité, souvent, n’est pas la chose la mieux partagée. Le public, généralement bon enfant et toujours palabreur, n’hésite pas à chahuter ceux et celles qu’il ne veut guère entendre. Je dois avouer que tout cela m’a un peu étonné. Je n’ai cependant pas pu m’empêcher de l’observer avec un certain amusement.

Branlement

Le reste de mon temps à Paris a été consacré à des rencontres et conversations diverses – les unes plus fortuites que les autres. Je n’évoquerai pas les politiques, dont quelques responsables de l’UMP qui sont venus s’enquérir des raisons pour lesquelles de nombreux intellectuels africains ont dénoncé le discours de Nicolas Sarkozy à Dakar.

Une chose – dont j’avais déjà conscience - m’a frappé davantage encore au cours de ce weekend. Les conversations avec des amis français - dont certains jouent un rôle éminent sur la scène intellectuelle et culturelle parisienne - n’ont d’ailleurs fait que confirmer ce sentiment. Il s’agit du spectaculaire déplacement vers la droite de l’ensemble de la société française et surtout de ses élites politiques et intellectuelles. Dans les milieux populaires frappés par la peur identitaire, la précarité de l’emploi, le chômage de masse et l’absence de perspectives, les phénomènes de droitisation semblent plus accentués encore qu’il y a, disons, dix ans. Il n’y a pas jusque dans certains milieux de gauche où l’on ne constate l’emprise de raisonnements de droite.

L’arrivée au pouvoir de Nicolas Sarkozy s’inscrit dans ce contexte de conservatisme et de conformisme ambiant. Des discussions et conversations, il ressort que ce dernier est porteur d’une attente très forte en France. Mieux que la gauche, il a su dresser le pays contre l’immobilisme chiraquien. Au passage, il est parvenu à capter et à satelliser l’extrême-droite.

La cannibalisation de la droite ne s’est pas arrêtée là. Pour vertébrer son projet hégémonique, Sarkozy a fait feu de tout bois : du « Non » à la repentance à la réaffirmation autoritaire de la nation et de l’identité, sans compter les appels à la remise au travail face à la menace de décrochage de la France. Du coup, il a su convaincre ses compatriotes qu’il est l’homme qu’il faut – celui qui, pourvu que le pays accepte de lui donner les pleins pouvoirs, fera sauter les verrous et offrira à tous les possibilités d’embourgeoisement. Non seulement on pourra accéder à la propriété, mais encore on pourra la léguer sans droits de succession. Une société des individus et des propriétaires incarnée par la figure de celui qui se lève tôt et se couche tard, travaille plus et gagne plus, remplacera le modèle actuel.

L’autre chose qui m’a frappé est l’omniprésence du personnage sur la scène publique. Les caméras ne le quittent pas. On dirait que sous son règne, il n’y a plus de hors-champ. Il est partout – à la fois à la télévision, sur les couvertures des magazines, et surtout dans les esprits. Il a l’air de toucher à tous les sujets. D’ailleurs, il a développé une formidable capacité à les changer sans cesse, en même temps que la faculté de rendre crédible tout et son contraire. Il se veut direct, familier, simple. L’économie de sa parole est loin d’être parcimonieuse. Avec lui, le pouvoir - fête foraine en permanence - n’hésite plus à se manifester désormais dans ce qu’il a de spectacle et de théâtralité pure.

Je me suis demandé si, dans ces conditions d’hyper-saturation, les Français ne sont pas en train de répondre davantage à des stimulations qu’à une réflexion ? Parviennent-ils encore à distinguer ce qui relève du réel et ce qui est de l’ordre de sa perception ? Reste-t-il quoi que ce soit de l’écart entre le signifiant et le signifié ? Le vrai et le faux impliquent-ils encore quoi que ce soit pour l’un comme pour l’autre ? Ou plutôt, comme on l’a vu dans le discours de Dakar, s’équivalent-ils désormais, validant et falsifiant tout dans le même geste ?

J’ai quitté Paris avec la nette impression qu’avec Nicolas Sarkozy, la France a choisi de jouer gros et qu’elle a envie que ça marche. Je n’ai cependant pu m’empêcher de me poser des questions. Et si l’extrême présence du personnage témoignait finalement de son vide manifeste ? A une époque où la téléréalité, les pages de pubs, l’information formatée, les séries policières, la vie online et les jeux en réseau rendent équivalent tous les signes et toutes les valeurs, comment savoir si ce qui fascine n’est, quant au fond, qu’une manière de nihilisme ?

Questions de mémoire

Après avoir déjeuné avec un éditeur, j’ai passé une bonne partie de l’après-midi de samedi à travailler avec deux jeunes journalistes françaises qui préparent un documentaire historique sur le Cameroun. Elles m’ont fait écouter des extraits d’un discours de Ruben Um Nyobè à l’ONU en 1952.

Um Nyobè fut l’inspirateur du mouvement nationaliste au Cameroun dans les années qui ont suivi la Deuxième Guerre mondiale. Il organisa une insurrection paysanne et fut assassiné par la France le 13 septembre 1958 – l’un des premiers sur la longue liste des martyrs africains de l’indépendance. Il laissa derrière lui une somme d’écrits dont j’ai assuré, au début de ma carrière académique, la publication. Après sa mort, tout fut fait comme s’il n’avait jamais existé. Avec l’appui de la France, il fut interdit de souvenir dans le pays qui le vit naître et frappé par la malédiction d’État. Et voilà qu’entre les quatre murs de cet appartement parisien transformé pour l’occasion en studio, voici que, de la nuit de l’innommé dans laquelle on l’avait relégué, montait sa voix – la trace de son existence par-delà la mort.

Un inconnu à la Goutte d’Or

Tard dans soirée, je suis allé dîner dans un restaurant camerounais, du côté de la Goutte d’Or, avec une belle vieille amitié johannesbourgeoise. En face de nous était assis un certain Jean-Pierre, un inconnu avec lequel nous avons momentanément pris langue. Il vit en France depuis de très longues années. Cela fait bientôt quinze ans que chaque année, il se promet de rentrer « chez lui », au Cameroun. Apprenant au détour de la conversation que je ne vis pas là-bas et surtout que je ne compte guère m’y installer, il en profite pour administrer une sévère leçon de patriotisme à celui qu’il perçoit manifestement comme un déraciné malade de la haine de soi.

J’ai beau faire valoir qu’il vit ici alors que moi je vis en Afrique, rien n’y fait. À ses yeux, tout cela ne vaut rien tant que je ne vis pas au Cameroun. Celui qui vit en exil, qui compte un jour rentrer chez lui, mais ne cesse de différer son retour au pays natal se voudrait donc plus « authentiquement nationaliste » et plus « engagé » que celui qui vit sur le Continent – pas dans son pays certes – où il contribue chaque jour, à travers son métier, à la reconstruction d’un pays africain.

Anti-intellectualisme

C’est une critique que j’entends beaucoup ces jours-ci et qui, souvent, me surprend. Il en est de même de celle qui consiste à croire qu’il n’est d’engagement politique authentique de la part d’un intellectuel africain que la voie des armes et de la violence, ou la création d’un parti révolutionnaire de masse. On loue les vertus de la violence pour la violence en oubliant qu’il n’y a pas de luttes sociales véritables sans production consciente d’un capital d’intelligence critique et sans une transformation des schèmes de pensée qui autorisent précisément la domination.

On veut nous convaincre qu’à trop connaître et à trop réfléchir, on perd son temps. Comment s’étonner dès lors que démunis de mémoire et de culture, beaucoup finissent souvent par opter pour ce qui les abrutit toujours plus et par valider des choix dont ils ignorent les causes et les conséquences ?

Certes, si tant est que l’objectif est de gripper les rouages de la domination, alors les réflexions théoriques ne doivent pas tourner à vide, dans l’incantation, fût-elle prophétique. Mais la transformation effective du monde dans lequel nous vivons ne peut se faire sans un renouvellement de la pensée critique. On l’a vu à plusieurs reprises en Afrique au cours du dernier quart du XXe siècle : une radicalité uniquement centrée sur elle-même, instrumentale et cynique, ou encore l’exaltation spontanéiste d’explosions populaires sans débouchés – tout cela, très souvent, a mené droit à l’impasse.

Si les Africains veulent s’en sortir, il leur faudra développer une conception relativement large du rôle de la critique et de l’intellectualité. On ne peut plus, de nos jours, opposer critique dûment informée et transformation sociale. La critique dûment informée – et donc qui repose sur un ensemble de connaissances - est absolument indispensable pour toute lutte émancipatrice.

Pour le reste, il existe diverses figures de l’intellectuel. Mais, autant que je puisse en juger, ce qui caractérise un intellectuel, c’est avant tout sa liberté de parole et de pensée.

La Lettre à Jimmy

Dans l’avion qui me ramène à Johannesburg, je termine la lecture de la lettre adressée à James Baldwin par Alain Mabanckou. L’écrivain, je ne l’ai rencontré pour la première fois que lors de ce séjour parisien.
Sa lettre est dédiée à un « vagabond ». Au fait, du vagabond, ne pourrait-on pas dire qu’il est celui dont la singularité se taille sur le bord d’une faille ?

Achille MBEMBE