Le jour décline sur Pointe-Noire, et les filles commencent à prendre poste au Carnaval. Celles qui ont un peu d’argent sont à l’intérieur et consomment au bar ou mettent quelques pièces dans les machines à sous, les autres restent en terrasse partageant à deux ou trois un jus.

Les premières arrivées scotchent déjà sur les trois ou quatre mundélés venus siffler leur apéro. Tenue sexy de rigueur, décolletés plongeants sur des poitrines gonflées par des soutiens pigeonnants, dos nus, jupes haut fendues, soigneusement maquillées, pour la plupart très jeunes et très jolies, certaines sont de vraies provocations à la luxure.

Elles abordent le micheton à trois ou quatre en mendiant un jus ou une bière. S’il cède elles se font de plus en plus collantes pelotant le gugusse qui bien vite n’en peut plus. "Pipe aux trois fromages…", proposent-elles.
Les plus jolies et les moins chiantes ont leurs entrées en boite où une nouvelle chance leur est offerte de récolter 5 ou 10 mille francs pour payer le loyer ou l’école de l’enfant. D’autres doivent payer leur entrée, la plupart demande à un ex de rencontre de les aider à passer le barreur.

Argent facile et aléatoire, des jours ça marche et elles font deux ou trois passes ou pipes, mais souvent elles rentrent bredouille et s’entassent à cinq dans un taxi pour rentrer à la maison, restant pour leurs frais des consommations prises et de leur transport.
Depuis deux ou trois ans elles ont été rejointes par des prostitués homos qui se montrent tout aussi entreprenants que les filles, leur situation est encore moins enviable devant le mépris et la haine qu’ont envers eux les clients congolais.

Pour la plupart gentilles et "honnêtes", je veux dire par là que peu d’entre elles font les poches du micheton, toujours à l’écoute de la proie visée elles sont pour beaucoup de « passants » les meilleures assistantes sociales qu’ils puissent espérer. Petites prostituées de Pointe-Noire, combien de blues avez-vous consolés ? Un ami blanc m’a conté ce soir où il semblait au bord du suicide et où une douzaine de ces filles délaissant le "travail" sont parties à sa recherche jusque sur le wharf craignant qu’il ne se jette à l’eau.

De temps en temps une d’entre elles disparaît et on apprend peu après les conditions troubles de son décès par maladie, la pneumopathie masquant en général une infection au HIV. Les filles se mobilisent pour collecter les fonds qui permettront de lui donner un dernier départ plus digne que ce que leur vie pouvait leur laisser espérer. Elles se chargent ensemble du ou des enfants jusqu’à ce qu’un parent de la défunte ne se décide à les prendre sous son aile, mais nombreuses sont celles qui finissent par adopter de fait l’enfant d’une copine décédée.

Reflets de la misère ambiante, victimes d’une société dans laquelle le premier rapport, presque jamais protégé, vient trop tôt et où les enfants d’enfants sont pléthore. Abandonnées par un amant immature ou de passage, parfois victimes d’un viol collectif de militaires ou de miliciens durant la guerre, comme cette fille si jolie qui à dix ans a subi les assauts de quinze soudards, sans formation professionnelle, elles entretiennent toutes, en faisant la "vie", l’illusion de pouvoir attraper le mundélé qui les épousera et leur fournira le visa tellement désiré pour fuir à jamais le pays honni qui est le leur. Rares celles qui y parviennent, mais celles là, miroir aux alouettes, sont, pour celles qui restent, la preuve évidente que la porte de sortie est ouverte.
Petites putes de Pointe-Noire, je vous aime, vous plains et vous respecte.