Si l’on juge la qualité d’une société par sa manière de juger ses membres, le Congo est un pays médiocre et barbare. Comble de malheur, les mœurs et coutumes de l’ancien campement des pêcheurs au bord de l’Alima (entendez Oyo) ont pris le dessus sur l’ordre rationnel des choses. Et ça se voit dans tous les secteurs de l’existence.

La session criminelle qui vient de s’ouvrir avec le procès du Dreyfus congolais, le général Jean-Marie Michel Mokoko, suivi de celui du général Norbert Dabira, le Brutus de Sassou, est un crime contre la raison.

Jacques Okoko éructa en 1978 : « Même les Tékés veulent diriger ce pays. » Réponse du berger à la bergère en 2018 : « Même les Mbochi veulent juger les Congolais. »(un anonyme) Entendez : ils sont trop bêtes pour ça. En effet, depuis que Sassou est aux affaires, c’est la « foire aux cancres » au Congo-Brazzaville (pour reprendre Jean Charles, auteur français). Autrement dit Obéla Norbert Dabira a raison de se préoccuper de l’avenir des Mbochi après la mort de Sassou.

Etalage de perles

De mémoire de Congolais le palais de Justice de Brazzaville n’a jamais été le théâtre d’une pareille inculture juridique que depuis l’arrivée des Mbochi au pouvoir. Le procès de Norbert Obéla Dabila c’est du « Jean Charles » tout craché. Entre le charabia des juges et le baragouinage des accusés, on est loin des procès des années 1970 quand l’éloquence des avocats (Me Mbemba, Me Matongo) résonnait dans l’auguste salle comme dans la caverne de Platon.

C’était l’époque où, mutatis mutandis, la compétence primait sur le capital ethnique de l’agent de la fonction publique. C’était l’âge d’or de l’administration congolaise dans sa globalité : l’homme qu’il fallait occupait la place qu’il méritait.

Quartier latin, quartier catin

Le Congo était le quartier latin d’Afrique. Jean Malonga, Lazare Matsocota, Tchicaya U Tam’Si, Antoine Létembet Ambilly, Sylvain Mbemba, Sony Labou Tam’Si, Emmanuel Dongala garantissaient ce statut intellectuel.

Les années Sassou marquent un incroyable recul qualitatif. Le phénomène bureaucratique (pour reprendre Michel Crozier) fut infiltré et dominé par des mœurs et coutumes d’individus issus de l’ancien fameux campement de pêcheurs du bord de l’Alima (selon l’expression de Rigobert Ossébi). Le quartier latin s’est transformé en quartier catin avec sa vague de mœurs dissolues et ses guerres civiles à répétition. Quant aux Droits de l’homme, de la femme et de l’enfant, le Congo de Sassou appliquera simplement la fable du Loup et l’Agneau où La Fontaine observe que la raison du plus fort (ou du plus fou) doit être forcément la meilleure.

Allons seulement

Les années 1980 déclenchent la descente aux Enfers. La chute dantesque dure plus de trois décennies. Le personnel judicaire à l’œuvre dans les procès de ce mois de mai 2018 est formé sur la base d’une philosophie interchangeable intitulée « Allons seulement », deux termes d’une canaillerie déconcertante qui postulent le règne de des larrons où les fous et les faux sont aux postes de commande, où les idiots sont jugés meilleurs et les cracks estimés cancres, où l’esprit critique est systématiquement mis en congé académique.

Ces juges de l’« allons seulement » sont tous originaires du même ancien campement de pêcheurs, et n’ont qu’une obsession : condamner à tout prix. Le mobile des accusations est une tarte à la crème appelée « atteinte à la sécurité de l’Etat ». On la met à toutes les sauces comme si, du point de vue morale, la sécurité de Sassou était supérieure à la sécurité économique de l’Etat. Or le premier responsable de l’insécurité matérielle des Congolais c’est Sassou lui-même sur les doigts duquel les bailleurs de fonds mondiaux viennent de taper avec une rare violence. Au cours des procès, ces « Allons seulement » osent enquêter sur la moralité des accusés comme si ceux qui sont au pouvoir étaient des modèles de vertu. Pire ! Nommés sur la base ethnique, du haut de leur prétoire, nos voyous en robes rouges osent discuter des notions du bien et du mal quand bien même ceux dont ils sont les pantins ont du sang sur les mains.

On est ici à l’école du « retournement stigmatique » (selon le sociologue Louis Gruel), lieu où les crétins triomphent des cracks, les juges condamnent avant de juger, les châtiments tombent sans crimes. Bref, un espace où le monde marche sur la tête.

Ras le bol

De la technique du « Allons seulement », les observateurs disent qu’il s’agit d’une course contre la montre car le temps du régime dit « Chemin d’avenir estampillé Nouvelle Espérance » est compté. Entre les pressions du FMI et la grogne sociale, les agents du « Allons seulement » ne savent plus où aller. L’infatigable Sassou, atteint d’épuisement, a jugé qu’il faut vite donner le témoin au fiston (le terrible Christel Nguesso) afin d’éviter (permettez le néologisme) une« burkinafacisation » du Congo. Blaise Compaoré, non ; Eyadema Bongo, Kabila oui.

En vérité, les Congolais en ont ras le bol. Cet esprit de « coup d’état permanent » développé par les natifs de l’ancien village de pêcheurs retarde le développement du pays.

Mauvais joueur, Sassou qui n’a jamais accédé au pouvoir que par coup d’état ne supporte pas cette technique chez les autres. Que ce tyran soit atteint de paranoïa c’est le propre du pouvoir absolu. Putschiste-né, Sassou voit des putschistes partout. « Ca se passe dans la tête et ça ne rime à rien » (dirait Norbat de Paris). Car, en effet, ce fantasme dure plus de trois décennies. A force de prêter cette intention funeste aux autres (Freud parle de transfert) Sassou a eu raison de Massamba-Débat, Yombi, Lissouba. On peut remonter jusqu’à Kiganga en passant par Diawara, Ikoko, Olouka, Matoumpa-Mpolo, tous accusés d’atteinte à la sûreté de l’Etat, tous écrasés par le même homme à la manœuvre (Sassou of course) soit en première ligne soit caché derrière les autres. Les victimes de la paranoïa étaient, toutes, originaires du Pool.

Avec Mokoko, Dabira, Nianga-Mbouala, l’hystérique monarque d’Oyo a innové. Les prétendus putschistes sont désormais débusqués dans son propre giron. Ces compagnons de fortune sont tous issus de l’ancien campement de pêcheurs (Oyo, Edou-Penda) ou des environs (Makoua, Mossaka).

Mais ce cercle d’amis devenus bouc-émissaires commence à se réduire comme peau de chagrin. A qui le tour ? On lorgne dorénavant du côté de Jean-Dominique Okemba, autre amoureux ineffable du fauteuil présidentiel. Ce Merlin l’enchanteur est le seul fidèle qui lui reste. Or tout se passe comme si la franc-maçonnerie de l’épuration politique ne fait pas de quartier. Ami et/ou ennemi, tout y passe. Tout trépasse...jusqu’au moment où, confiné dans la solitude, le peuple finit par se passer de lui, par exemple en le faisant trépasser. On n’a pas besoin d’être la veuve Tchystère pour prédire que c’est pour bientôt.

Thierry Oko