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L’écrivain Alain Mabanckou piégé par Sassou

Alain Mabanckou a été piégé par Télé-Congo. Une vidéo où le lauréat du Prix Renaudot ne tarit pas d’éloges sur Bélinda Ayessa, une espèce de Madame de Pompadour de Makoua, passe en boucle sur la chaîne de propagande sassouiste. On pourrait croire que le document date de 2022. En fait il est vieux de neuf ans. Ensuite il y a eu le montage selon la bonne vieille tactique stalinienne.

La télévision en tant que lieu de toutes les manipulations, c’est ce que le sociologue P. Bourdieu, a précisément démontré dans « Sur la télévision ».

Rappel : En 2013, Alain Mabanckou fut invité au Congo dans le cadre de la tournée dite Etonnant voyageur., festival créé par Michel Le Bris à Saint-Malo en 1990. L’écrivain congolais vivant en France et aux Etats-Unis dicta ses conditions. « Voyez avec mon agent littéraire » dit-il aux autorités congolaises parmi lesquelles figuraient l’inévitable Jean-Paul Pigasse, la « plume » de Sassou.

« 250.000 euros. A prendre ou à laisser » négocia l’agent. L’affaire fut conclue. L’auteur de « Mémoires de porc-épic » se rendit au Congo moyennant le faramineux chèque. Les journalistes de la presse française furent également de la partie. Libération fit un filet sur la lanceuse d’alerte Gilda Moutsara qui sortit du lot. Chacun (journalistes et écrivains ) eut sa part.

L’escale de Brazzaville fut un succès. L’étonnant voyageur continua son périple dans d’autres pays d’Afrique.

On crut la page tournée.

C’était sans compter avec la malice structurelle des camarades membres du PCT.

L’ETONNANT MONSIEUR JEAN-CLAUDE

Jean-Claude Gakosso, alors ministre de la Culture de Sassou, implora Alain Mabanckou. « Dis un mot gentil à Belinda Ayessa qui a beaucoup œuvré pour l’Etonnant voyageur et dont l’accueil à ton égard a été louable et plein de convivialité » négocia Jean-Claude Gakosso aujourd’hui ministre des Affaires Etrangères sous Sassou VI alias L’Empereur.

Alain Mabanckou s’exécuta dans une vidéo réalisée à Los Angeles. L’écrivain remercia, conseilla, encouragea, lança quelque invitation.
Alain Mabanckou était encore en odeur de sainteté à Brazzaville. Rappelons que nous sommes en 2013.

En 2015 : changement de tempo. Sassou décide de changer la Constitution avec la complicité d’un certain François Hollande.
Alain Mabanckou dira de cette forfaiture tout le mal qu’il en pensait. « J’ai honte d’être Congolais. » Il parla de « petite vérole » à propos de la pathologie dont étaient atteintes les Institutions congolaises.

La rupture fut consommée entre le tyran Sassou et l’écrivain franco-congolais.

Dans sa chronique Nostalgie congolaise dans Le Nouvel Observateur du 10 mars 2022, Alain Mabanckou ajouta une couche quand il parla de son récent séjour à Kinshasa, à un jet de pierre de Brazzaville, sans pouvoir se faire le plaisir d’aller fouler la terre de son Congo natal. Depuis la chambre d’hôtel à Kinshasa, avec vue imprenable sur Brazzaville, Alain Mabanckou mourait d’envie de traverser le fleuve. « Je te le déconseille » lui dit le Président Félix Tshisékédi.

LE COUP DE JARNAC

Neuf ans après l’épopée de l’Etonnant voyageur, sort en 2022 la vidéo où Mabanckou encensa, à la demande de Jean-Claude Gakosso, Belinda Ayessa, directrice du Mémorial Pierre Savorgnan de Brazza. Mais ladite vidéo est un savant détournement d’image qui n’a abusé que les naïfs. Il faut dire que le PCT connaît ses classiques : « Calomniez, calomniez, il en restera toujours quelque chose. » En effet, vu la colère noire déclenchée par la vidéo mensongère, il en est resté quelque chose même chez les intellectuels aussi avertis qu’Olivier Mouébara, Patrice Aimé Césaire Miakassissa, Mwinga Biango.

Au duel on dira que c’était bien joué de la part de Jean-Claude Gakosso. Un coup-bas, une traîtrise, un remarquable coup de Jarnac. L’écrivain est d’autant plus sidéré qu’il n’a pas vu venir le coup. Gakosso a été si convivial durant l’épisode de « L’Etonnant Voyageur » en 2013 ! Comment s’en méfier ! Gakosso était aux petits soins avec l’écrivain, poussant le bouchon jusqu’à critiquer mezzo voce Sassou-Nguesso son patron. On peut dire que le Gakosso est un fin florentin. Il dit le contraire de ce qu’il pense. Mabanckou l’a apprécié mieux qu’il n’apprécia le ministre Bienvenu Okyémi qui bouda ses leçons inaugurales à La Sorbonne. Or en politique il n’y a pas de gentils, il n’y a que les intérêts. Désormais l’auteur du « Sanglot de l’homme noir » saura à quoi s’en tenir.

La vidéo a étonné. L’intégral diffusé par ZIANA-TV, n’a rien à voir avec la version diffusée par TELE-CONGO. Cette dernière a fait l’objet d’un savant montage donnant l’impression qu’elle est récente et qu’il s’agit d’un échange en duplex entre l’écrivain et l’équipe de Belinda Ayessa, la maîtresse de Sassou. Là où il y a anguille sous roche, dans la vraie fausse vidéo-conférence c’est que la Belinda et ses compères portent des masques anti-covid. Alain Mabanckou en est démuni.

« Les débats à la télévision sont des faux-débats » dit Pierre Bourdieu. Le duplex de Mabanckou-Belinda est un faux-duplex ; la vidéo, une coquille vide. L’image de Mabanckou est mouvante, celle des coquins et copains d’Ayessa est inerte et, évidemment, muette. L’expression « dialogue de sourds » est ici bienvenue. Dialogue de sourds avec comme enjeu des sous. Les sous que l’opinion soupçonnera légitimement Alain Mabanckou avoir empochés. Car selon la tactique de l’agit-prop à laquelle est rodée le PCT, l’idée de la corruption veut être accréditée.

TOLLE GENERAL

Le site Congo-Liberty ému, publie alors deux articles qui pointent l’ambiguïté du propos dans ce qu’il est désormais lieu d’être appelé FAKE-VIDEO. Tollé général dans la presse congolaise libre en ligne. ZIANA-TV, Congo-Liberty, réseaux sociaux, tout le monde est monté au filet.

Il est de notoriété publique qu’Alain Mabanckou n’a jamais fait de concessions au régime dictatorial de Brazzaville. Et, que l’on sache, l’auteur des « Cigognes sont immortelles » n’a jamais fait de volteface depuis sa récente chronique à Kinshasa pour un atelier d’écriture. Or pour peu qu’on n’ait pas de recul critique, la vidéo de Télé-Congo sème le trouble. Pire : depuis qu’elle circule le « mis en cause » n’a pas encore opposé un cinglant démenti. Sauf un discret et laconique « Laissons les ignares mourir de leur propre poison. La bassesse est le vice des petites âmes. » Il est vrai qu’estima l’auteur de Verre cassé, « la bassesse n’est plus ce qu’elle était. » Mais ce n’est pas avec ces petites phrases qu’on tue la bête immonde.

Ne sachant pas à quel saint se vouer, Congo-Liberty a sommé ce dimanche de Pâques l’écrivain et opposant Alain Mabanckou de « clarifier » sa position. Ou alors le jugement sur l’écrivain congolais sera reconsidéré.

Congopage a d’emblée vu clair, en se référant aux propos de Pierre Bourdieu sur la Télévision. Voici l’analyse du sociologue sur la capacité de nuisance de ce média :

« Cacher en montrant : La télévision peut cacher en montrant autre chose que ce qu’il faut montrer pour informer, ou en montrant de telle manière que le sens ne
correspond pas à la réalité. Les journalistes opèrent une sélection
dans l’information, leur principe de sélection étant la recherche de
sensationnel. Les journalistes sont en permanence à la recherche du
scoop, ils se copient mutuellement en vue de devancer les autres, la
recherche de l’exclusivité aboutit à l’uniformisation.
 »

En l’occurrence le triumvirat, Gakosso-Belinda-Sassou n’a pas fait autre chose au sujet d’Alain Mabanckou que salir en faisant des éloges.

Thierry OKO

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