Avec Maha Lee Cassy, on découvre une parole poétique multidimensionnelle adressée au pays dont il porte en lui l’image depuis l’étranger. Des textes anonymes qui portent la signature d’un poète qui reste toujours attaché à ce pays qui l’a vu naître. « Ce pays sous ma peau » nous invite à réinventer notre propre poésie, une sorte de méta-poésie, sans pour autant trahir la pensée de l’auteur.

Aussi, le poète se définit-il comme un homme de société attaché à son pays dont il rappelle une page lugubre de l’histoire de ses ancêtres, ainsi que la parenthèse de sang des années 90. Et cela, avec des textes qui mettent en cause la ponctuation comme on le remarque dans la poésie moderne.

Le poète : un homme de la société

Le poète regrette, de prime à bord, cette liberté sociale que nous avions perdue dans un monde où l’humain se voit toujours accompagné de l’animal et du végétal, quelle que soit la notoriété de son destin :
«  La liberté s’en est allée les dents serrées
Le bétail fait du lifting à l’orée de la pensée bienveillante
 » (p.12)

Mais la vie devient une énigme pour le poète quand il réalise que, l’homme devant son propre destin que lui fait découvrir le mortel, se confronte au mur de l’immortalité :

« Qui a dit que les ordres ne pouvaient plus être émis
Depuis les chambres noires
Bien évidemment aucun mortel n’a expérimenté l’immortalité
 » (19)

Mais malgré cette immortalité de l’homme jamais expérimentée, le poète nous livre l’homme dont la complexité face à la mort révèle, une fois de plus, son impuissance quand il est confronté à celle-ci :

« Lorsqu’une personne qui nous est chère
Part pour un voyage sans retour
Au pays des ancêtres
Est-ce lui : qui emporte une partie de nous
Ou est ce nous qui gardons une partie de lui
 » (p.23)

Cette idée de mort qui fait bon ménage avec la douleur morale de l’homme se réveille à travers quelques souvenirs du poète. Et cela se remarque dans deux des plus belles pages de cette pièce (pp. 26-27) qui mettent en relief une période sombre et dramatique de son Congo natal. Et la balle de fusil personnifiée se voit interpellée par le poète :

« Tu as perforé. Ma peau. Tu as déchiqueté. Ma chair. Tu as éclaté. Mon cœur. Apeuré, mon sang s’est répandu hors de moi.
Par volutes. Cherchant refuge : dans l’immensité
 » (p.26)

Mais sa douleur s’amplifie quand Maha Lee Cassy se confronte au tableau pathétique que lui a offert le passage de la guerre. Aussi, ne s’empêche-t-il pas de pleurer dans son for intérieur :

« J’ai vu les familles entières en larmes. Décimées. Séparées. Les enfants courir. Courir pour fuir. Les poules et les coqs étourdis. » (p.27)

On remarque que seul ce texte (pp.26-27) n’a pas pu se passer de la ponctuation, même si elle est elliptique avec des phrases nominales. Peut-être pour exprimer la douleur multiforme à laquelle se sont confrontés les Congolais pendant ces tristes événements.

L’attachement au pays

L’ensemble des textes anonymes qui constituent ce recueil peuvent se définir comme un chant lyrique destiné à célébrer le natal du poète. Aucune image érotique qui souvent n’échappe pas à l’inspiration de l’écrivain ; aucun cri guerrier des poètes engagés dont les textes s’avèrent engageants. Avec Maha Lee Cassy, c’est l’homme, dont l’image du natal s’avère omniprésente en lui, qui nous est présenté :
« De ce village sous ma peau
Niche au creux de mon cœur
Qui trépigne d’aise
Et se mire dans mes prunelles
 » (p.25)

Aussi, ce pays natal « collé » sur la peau du poète surgit dans un autre texte quand, loin du Congo, lui reviennent quelques bribes de souvenirs baignés dans une nostalgie de l’enfance :

« Ce pays si loin si près de nos cœurs
Ô moi
Oh enfance oh innocence
Besoin d’un bras viril pour guide
 » (p.40)

Le Congo est ce pays qui ne cesse de le hanter en permanence, comme on peut le constater dans cette invite :

« J’aurais aimé convoquer toutes les étoiles
Pour célébrer la beauté naturelle
De ce pays
Mien
 » (p.50)

Aussi, cet amour pour le pays devient de plus en plus poétique quand Maha Lee Cassy s’adresse, à certains moments, à ce mouvement naturel de l’air qui n’est autre que le vent :

« Je l’ai croisé dans la rue : qui ?
(…)
Le vent m’a tout boursoufflé
Mon cœur a pris feu
L’incendie
De la brousse la forêt la savane
Je lui ai dit : vent de mon pays natal
Ne m’amène pas les nouvelles
Que lorsqu’elles peuvent me faire sourire
 » (p.45)

Vivant au présent, le poète ne peut s’empêcher, dans ce chant lyrique, de voir quand même dans le rétroviseur de l’histoire de son pays. Et c’est du côté de l’océan que lui revient la vie tumultueuse et dramatique de ses ancêtres :

« La mer – je dis la mer est un puits d’histoire
Où est donc ton oreille : pose-la dans ma main
Et écoute le récit de mon pay
s » (p.51)

L’histoire des ancêtres

Ici, l’image de l’océan nous rappelle les souffrances vécues par les ancêtres du poète dans l’histoire des déportations des Noirs vers d’autres horizons :
« (…) La deuxième
S’est mis au service de l’obscurantisme
Du mal
Et on l’a nommé Océan Atlantique mer méditerranée
Ces complices des négriers
De passeurs
Des migrants
 » (p.63)

Mais l’aquatique de son pays ne manifeste pas seulement un univers d’horreur. A l’océan, le poète oppose les eaux douces des ruisseaux, rivières et fleuve qui lui réveillent la présence implicite de sa mère ; il ne peut alors s’empêcher de s’adresser au vent :

« Je lui ai répondu : va cours grand marcheur du temps
Ramène-nous d’autres fleuves ruisseaux
Et rivières
Que je me baigne dans les eaux du ventre
De ma mère
 » (p.45)

Une spécificité de la poésie de Maha Lee Cassy : la végétation (les arbres), le bestiaire (les animaux de chez lui), la nature (le vent, le soleil, la pluie, l’eau) sont des éléments qui, sans cesse, reviennent dans la majorité de ses textes. Des éléments qui mettent en lumière «  ce pays sous [sa] peau  » qui vit perpétuellement en lui, même loin de son natal, en étant dans le ventre de l’Occident.

Avec Maha Lee Cassy, la poésie, à l’image de son confrère Huppert Malanda, s’offre d’autres réalités textuelles qui s’éloignent de la conception traditionnelle qui demande à titrer chaque poème. Avec Ce pays sous ma peau, les textes se suivent agréablement sans aiguillage structurale, sans ponctuation, sans titre laissant la liberté au lecteur de donner du rythme à chaque poème. Des textes qui peuvent provoquer d’autres analyses critiques. Aussi, avec ce troisième recueil, l’auteur confirme sa place dans la classe des poètes prometteurs de sa génération. Et comme le dit son compatriote Glad Amog Lemra, « Les mots n’ont de sens que quand ils ont une âme sans quoi, ils sont muets ». Le cri adressé par Maha Lee Cassy à son pays natal le Congo, trouve son sens à travers le pont idéel qu’il crée entre lui et son pays.

Noël Kodia-Ramata

(1) « Ce pays sous ma peau, » Maha Lee Cassy, les éditions+, Paris, 2018. Il est aussi l’auteur de « Le Voyageur Itératif-Plaidoirie pour mon pays natal », les éditions Cana, Paris, 2016, « Poèmes à voyager », les éditions Gallimard, Paris, 2016, « La Couleur d’origine », les éditions+, Paris, 2018
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