Nota-Bene : Prévu pour être lu à Brazzaville par Roger Ndokolo de L’UCR devant le catafalque du professeur Manckassa, en présence de la classe politique congolaise, cet article a subi le sort dû à la lutte de classement entre intellectuels. Il a finalement été publié dans La Semaine Africaine.

Monsieur le Président de la République,

Avant de présenter le personnage que fut le professeur Côme Manckassa, je voudrais, avec votre permission, faire une évocation sur des faits qui, aujourd’hui, prennent toute leur dimension symbolique. En effet, il y a un peu plus d’un mois, vous avez bien voulu recevoir le professeur Côme Manckassa et quelques membres du directoire de son parti, au palais du peuple, dans le cadre des consultations que vous aviez initiées. Après le fructueux débat qui s’ensuivit, vous lui avez souhaité un bon retour, tout en lui donnant rendez-vous aux prochaines assises du dialogue national.

Prémonition ou ultime illumination, le professeur Côme Manckassa vous a répondu en ces termes : « Monsieur le président, lorsque vous organiserez ce dialogue, je ne serai peut-être plus de ce monde ».

Mort d’un intellectuel

Le 6 juillet 2015, dès sa descente d’avion, le professeur sera victime d’un malaise dû à une pathologie dont il souffrait depuis plusieurs années. Admis dans un hôpital parisien, il tirait sa révérence le 14 juillet 2015. A 79 ans, la mort n’a donc pas surpris celui qui lisait L’Ecclésiaste. Cet éminent penseur dont la sagesse avait permis de comprendre la transcendance des choses savait lire les signes du temps. Voilà une dernière leçon de métaphysique que le professeur a bien voulu nous dispenser. Le contenu de vos entretiens restera, donc, pour les parents et les membres de son parti politique, un testament politique que nous, ses proches compagnons, nous nous engageons de respecter.

Biographie

L’homme auquel votre Excellence et d’éminentes personnalités de notre pays rendent hommage est né en 1936, à Hamon Madzia, entre les deux guerres mondiales. Il laisse à la postérité, un immense héritage politique et intellectuel.

Son assiduité au mbongui enrichira ses connaissances de la société Lari notamment les mythes et les rites de fondation de ce grand groupe ethnique. L’enfant Manckassa s’abreuva des récits de ses ancêtres, des exploits des figures mythiques de la région luttant contre le colonialisme à l’instar d’André Matsoua, Mabiala-Ma-Nganga. Leurs représentations idéologiques façonneront l’imaginaire du jeune homme dans cette contrée de la Haute Madzia, rendue mémorable par Jean Malonga, son aîné, dans le célèbre roman : « La légende de Mpfumu Ma Mazono ».

Formation

Jeune adulte, il entame ses études de philosophie chez les pères de Saint-Esprit. Côme Manckassa se lancera ensuite dans l’enseignement, avant d’embrasser le journalisme. A l’Université de Lille, en France, son mémoire de fin d’année servira même de modèle aux futurs étudiants de ce prestigieux établissement.

Le voilà donc en 1960, au tournant des indépendances africaines, exerçant ses talents à l’hebdomadaire La Semaine Africaine, (journal fondé en 1952), en compagnie de plumes célèbres comme Antoine Létembet-Ambilly, l’abbé Louis Badila, Sylvain Mbemba, Clément Massengo, Jean-Pierre Makouta-Mboukou.

Productions

Du journalisme à la sociologie, il n’y a qu’un pas que l’ancien attaché de presse du président Abbé Fulbert Youlou franchira allègrement. Sa formation universitaire intègre les images légendaires de son enfance, en particulier celle, hiératique, d’André Grénard Matsoua. Elle va ressurgir dans la problématique messianique qu’il développe dans une première thèse de doctorat à Paris. S’appuyant à la fois sur les penseurs de la sociologie et sur le patrimoine des proverbes de son enfance, Côme Mankassa défendra brillamment son doctorat à Paris 1, Panthéon la Sorbonne, en 1969, sous la direction de l’auteur de la « Sociologie des Brazzavilles Noires », le professeur Georges Balandier, cela dans la foulée du mouvement social de mai 68.

La thèse de 1969 sur le messianisme congolais résonnera à la fois comme un miroir de son enfance et comme une analyse rétrospective des crispations qui eurent lieu dans les années 1950 autour de l’héritage politique de Matsoua, avec pour épilogue les déportations des disciples du fondateur de « L’Amicale ».

En 1972, le chercheur mène une enquête sociologique dans la Sangha, sur les regroupements des villages, thème cher au président Marien Ngouabi. « Enquêtes sociologiques dans la Sangha » est une monographie qui fonde la sociologie rurale congolaise. Là-bas, dans le Nord de la République, le chercheur repère une institution matrimoniale qu’il désigne sous le concept de « mariage concurrentiel ». On n’a pas encore fini d’éprouver ce concept sur le terrain des mœurs. Dans la lignée de « Enquêtes sociologiques dans la Sangha », il fonde le journal « L’Effort », une presse à mi-chemin entre politique, sociologie, philosophie et économie.

Sociologie

Dans les années 1970, il fonde le département de sociologie de l’Université de Brazzaville. Il prend ses quartiers à l’ancienne Ecole normale supérieure (Enes) devenue L’Inssed, avant de transférer le département de sociologie avenue Bayardelle, au début des années 1980. Il fut un adepte de la rigueur scientifique, : « Quand c’est difficile, c’est que c’est bon », lança-t-il à un étudiant agacé par le contour hermétique qu’un prof du département donnait à son cours d’épistémologie des sciences humaines.

En 1988, il rédige une deuxième thèse, un doctorat d’Etat, à Lille, qui le consacre « professeur » (le premier Congolais à détenir ce titre). Lui qui se situait aux antipodes de la théorie de la lutte des classes, il n’hésita pas d’appliquer dans sa thèse et avec une pertinence reconnue, le schéma d’intelligibilité marxiste quant à la lecture de la société lignagère Lari. Il rédigea sa thèse d’Etat sous la direction du professeur Lombard de Lille qui lâcha cette petite phrase au sujet de Côme Mankassa : « Il est très dur ». Quel bel hommage d’un professeur à un « étudiant ».

Aux autres domaines problématiques discutées à la Fac, Côme Mankassa ajouta celui de la décolonisation, sujet, ô combien, d’actualité quand on voit combien la françafrique reste au contrôle des destins des anciennes colonies françaises. Il avait une mémoire d’éléphant ainsi qu’il le démontrera dans l’un de ses derniers ouvrages : « France, grandeur perdue ».

Dans cette œuvre de synthèse, il cite, sans notes de lecture et avec exactitude, les réflexions des pères des indépendances africaines, militants au Rassemblement démocratique africain d’Houphouët-Boigny, dans les années 50. Grand connaisseur de la 4ème et de la 5ème République française, il sut décrypter les enjeux du référendum de 1958 initié par le général De Gaulle, sur le cheminement des colonies dans la Communauté française ou vers les indépendances.

Combien d’ouvrages le professeur Mankassa a-t-il écrit ? Beaucoup. A la mort du poète Aimé Césaire, il rédigea un livre resté à l’étape du manuscrit, car il y écornait l’image sacrée du père de la Négritude. Aucun éditeur n’accepta l’ouvrage, à cause de ses attaques contre l’icône sacrée de la littérature mondiale.

Subversion

Le professeur Côme Mankassa utilisait la méthodologie de l’anti-conformisme intellectuel dans ses analyses. Ecoutons-le dans cet extrait : « Je suis un subversif et l’erreur me convient, puisque je subviens à mes besoins. C’est par la subversion, la rébellion, la désobéissance que je suis parvenu à la connaissance ».

Quand survint la Conférence nationale en 1991, le savant montra aussi le visage du politique. Il fonda L’U.c.r (Union congolaise des républicains), parti situé au centre de l’échiquier politique. Car lui se disait homme de compromis. Au sortir de la Conférence nationale souveraine, il devint ministre de la culture, puis ambassadeur au Sénégal. Ce n’était pas incongru pour ce savant homme que le parcours administratif avait conduit à exercer une fonction diplomatique dans les années 1965, en Israël.

Politique

Candidat à l’élection présidentielle de 2002, il se retira, ensuite, du champ politique, pour revenir à ses chères études : l’analyse clinique du pouvoir en général, autopsié avec le bistouri des concepts platoniciens et wébériens. Le professeur Côme Mankassa insistait sur la position de l’U.c.r : « Je suis du centre, je suis pour le juste-milieu, le compromis ». Tel est son testament.

Monsieur le président de la République, par ma voix, les membres de la famille biologique et politique du professeur Mankassa tiennent à vous exprimer leur profonde reconnaissance, pour tout ce que vous avez fait pour le retour du professeur sur la terre de nos ancêtres communs, car tel était son vœu. Vous avez bien voulu prêter une oreille attentive aux ultimes propos de ce sage. Il fut ce que les Grecs appelaient la « chouette de Minerve » qui, dans la mythologie, se levait à la tombée de la nuit.

Action

Peu avant le 14 juillet 2015, au crépuscule de sa vie, il a reconnu en vous le « père de la Nation et un bâtisseur infatigable ». Le professeur Mankassa insistait sur sa volonté de donner du sang nouveau à son parti, c’est-à-dire faire une large place à la jeunesse. En cela, il rejoignait votre projet d’avenir qui est aussi de renouveler la classe politique congolaise, en donnant aux jeunes une grande place.
Décédé en France, « l’oiseau de Minerve » est revenu sur la cime du baobab d’où il avait pris son envol dans le monde des idées, depuis plus de sept décennies. Que la terre du Congo lui soit légère !

Roger NDOKOLO
Secrétaire à la coopération et aux affaires extérieures de l’UCR.

Article paru dans La Semaine Africaine