La plume du général Jean-Marie Michel Mokoko est digne d’entrer dans la postérité esthétique littéraire. On connaissait l’homme politique intègre, intransigeant. On découvre ici un rhétoricien dont les mots font mouche comme des balles sur un champ de bataille. Le manuscrit du prisonnier Mokoko n’a rien de commun avec le navet intitulé « Le fleuve, le manguier et la souris ». Tout porte à croire qu’il existe une relation de cause à effet entre l’écriture et la démocratie. Jugez-en.

A notre Cher Aîné L’Ambassadeur Paul Mapingou et la famille Mapingou

Mon « Grand » ,

Marc et moi lorsqu’il nous arrivait de nous rappeler à votre souvenir, nous appelions affectueusement ainsi. Dans cette épreuve que nous traversons, j’aimerais que vous transmettiez le message que je vous adresse à toute la famille MAPINGOU.

C’est ce matin qu’avec une grande tristesse, j’ai appris le deuil qui vient de nous frapper. Marc, mon cadet et mon Ami s’est éteint, alors que les nouvelles qui m’étaient parvenues il y a quelques jours sur son hospitalisation incitaient à l’optimisme.

Je sais que la famille et vous-même êtes dans un état d’incompréhension et de stupeur, que tout être humain connait dans ces moments-là.

Dans l’état de prostration que m’a causé cette terrible nouvelle, bien que plongé dans un état second, il m’est revenu en mémoire, le contenu du livre de la vie, livre suprême qu’on ne peut ni fermer, ni ouvrir à son choix. On voudrait revenir à la page que l’on aime et la page de chagrin est déjà sous vos doigts.

En vérité, je ne trouve pas les mots pour exprimer ma tristesse et mon désarroi, à telle enseigne que devoir lever un coin du voile du répertoire dense de ce qui nous liait est douloureux et insupportable. Il faut bien, puisque les usages en pareille occurrence commandent de témoigner. Je me contenterai de rappeler que c’est dans les couloirs du Palais des Congrès, pendant la Conférence Nationale Souveraine que nos routes se sont croisées. Depuis les liens ainsi tissés n’ont cessé de se consolider. Il nous a fallu à cette époque que de quelques moments, de rencontres furtives, pour que nos esprits s’accommodent. Tout se fit naturellement, et depuis, nous ne nous sommes plus quittés.

Notre cheminement, à travers les vicissitudes auxquelles nous a contraint la vie est comparable à celui que décrit Christian JACQ, dans son étonnant roman « Le Moine et le Révérend » , qui retrace l’itinéraire de la naissance et l’aboutissement d’une amitié – dont les apparences trompeuses vouaient à l’improbabilité -, entre deux personnages aux aspirations diamétralement opposées. Cet ouvrage qui m’avait été recommandé par Marc, est quasiment devenu mon livre de chevet, tant la description de la Condition Humaine y est fortement cernée.

Mon ‘’Grand ‘’, il m’est difficile d’accepter le nouveau coup du sort qui nous accable une fois de plus. Dans des conditions de confinement imposées par les autorités, il ne sera probablement pas possible aux Amis et proches de Marc de lui rendre l’Hommage qui sied à cet Homme ouvert, cet intellectuel Humaniste dont le désir obsessionnel était toujours de construire les ponts entre les personnes d’horizons variés et divers. Admirés des uns, il était parfois à tort incompris de ceux qui n’acceptaient pas son élégance holistique tant dans son maintien que dans ses manières, parce qu’ils se contentaient de le scruter plutôt que de chercher à connaître l’homme qu’il était. Ces contempteurs mal avisés, laissaient libre cours à l’expression de leur envie et jalousie qui est le propre des incultes. Pour nous qui le connaissions et avions cheminé avec lui, nous admirions parmi tant d’autres qualités : son entregent discret ayant grandement contribué à construire des passerelles qui, à son corps défendant, ont permis de réduire des fractures nées des antagonismes farouches, dont l’évolution aurait pu conduire à des errements dommageables pour notre pays. Ces belles actions ne sont connues que de d’une infinie minorité de ses proches, car il n’était pas homme à se couvrir de lauriers. L’essentiel à ses yeux était d’œuvrer, à son niveau, au RASSEMBLEMENT, à la Réconciliation et à l’unité de Notre Nation.

Mon « Grand » ! De là où je suis je ne cesserai de penser à mon frère Marc. Lorsque l’occasion me sera offerte, comme me l’avait suggéré un de nos amis communs, dans le réconfort qu’il m’avait apporté dans un récent deuil qui m’a frappé : je regarderai le ciel tous les soirs pour contempler les étoiles, dans l’espoir de voir Marc nous faire un signe pour nous dire simplement : qu’il a rejoint tous ceux des nôtres qui l’ont précédé dans un monde sans haine, sans injustice et sans méchanceté.

Marc ne sera pas là pour voir comme nous l’espérions, se lever l’aurore resplendissant d’un Congo se relevant de ses cendres, mais nous lui resterons reconnaissants pour sa contribution inestimable destinée à servir ce dessein.

Mon cher Grand-Frère, dans notre chagrin, comme aimait le dire Marc, peut-être serions-nous tentés d’imiter Job de La Bible en nous interrogeant sur la cruauté du destin ; en ce qui concerne Marc, nous pouvons nous consoler car bien que parti, il a semé et partagé avec tant d’autres convertis sa foi en un Congo beau, fort et uni, qui naîtra de ses centres.

Que nos prières l’accompagnent afin que Notre Père Divin, dans son immense bonté l’assiste de ses grâces et l’accueille dans son Royaume.
Merci cher Grand-Frère, et je vous prie de recevoir nos condoléances les plus émues que vous voudrez bien transmettre à toute la famille Mapingou.

Général Jean Marie Michel Mokoko