Depuis Max Weber, le savant et le politique font rarement bon ménage. Nous en avons une illustration sur le dédain que Sassou porte à la recherche scientifique. Ô si le « Bâtisseur infatigable  » avait misé dès le début de sa longue carrière politique sur la recherche, des « Verone Mankou  », le Congo en aurait à la pelle.

Quid Vérone Mankou ?

Verone Mankou (« e » avec ou sans accent), c’est le cerveau que toute l’Afrique nous envie actuellement. Mais, depuis Jésus Christ, nous savons que nul n’est prophète chez lui. Voilà donc notre « Steve Jobs » congolais (dixit Les Echos) en train d’aller faire valoir ses compétences en Chine et d’acquérir une notoriété époustouflante au-delà de nos frontières pendant qu’au Congo, les griots du Congo-Kinshasa (Fally Ipupa ; Koffi et compagnie) , Télé-Congo et Les Dépêches de Brazzaville ne tarissent pas d’éloges pour des vauriens comme Kiki, Ninelle, Claudia (tous des Sassou) et nombre de généraux d’opérettes que comptent les « Forces armées » congolaises, mises en déroute à Kimongo (soit dit en passant) et se comportant comme des soudards à Bangui dans le cadre de la MISCA.

Lire à ce sujet Bedel Baouna (« Et si on parlait d’Anissa de Fally Ipupa ? » ) (Congopage Ibidem ). Ce pouvoir qui peut vendre un concert de Koffi Olomidé à 150.000 Fcfa la place est incapable de mettre un seul centime pour la formation universitaire. Résultat : les étudiants de Marien Ngouabi ont récemment entamé une grève. Sachez qu’au Congo le salaire moyen est de 80.000 Fcfa. Ne cherchez même pas l’erreur : au Congo vaut mieux être griot, grelot, gredin, gradin, gourdin, gros porc, grosse tête que tête bien faite.

Vérone Mankou ou la verve ironique

Justement, Vérone Mankou, (27 balais), chercheur/entrepreneur congolais, inventeur d’une tablette et d’un téléphone portable (smart) appelé Elikia (espoir en lingala) a pris la parole ce 6 février 2014 au forum BuildAfrica, devant un auditoire au milieu duquel campait Denis Sassou-Nguesso en personne. En tout cas, Vérone Mankou a conté et raconté avec verve ses mésaventures de jeune savant congolais dont l’entreprise (VMK – Virtual Magic Kingdom) ) a eu du mal à démarrer faute de sous. En dépit du fait que la recherche exige du fric et que, semble-t-il, le Congo de Sassou en possède à foison, les autorités locales estimaient sans doute que Mankou n’était pas bien né pour mériter d’être financé. « Les banques l’éconduiront plus ou moins poliment : trop jeune, et « un peu fou  ! » lit-on dans le journal français Les Echos. « J’ai pu m’autofinancer jusqu’au prototype ; après, je n’avais plus d’argent  » se souvient « Le Steve Jobs » congolais. Au total, le savant fut obligé d’assembler en Chine avec un coût de la main-d’œuvre très élevé à ses yeux. Vous pensez que le Chemin d’avenir a trouvé place pour loger VMK dans le pharaonique projet d’industrialisation de la zone sise entre Kintélé et Maloukou-Tréchot, en amont de Brazzaville ! Niet.

On a tous lu que le Congo de Sassou veut rendre ce pays « émergent  » d’ici à 2025. Comment va-t-il s’y prendre en se passant de la recherche ? Or à Brazzaville on voit des jeunes férus d’informatique qui ne cherchent qu’un cadre intellectuel pour exploser ! A Maloukou, il est question de tolleries, de briqueteries, de brics et de brocs : rien à voir avec ce qui pourrait ressembler à Sylicon Valley comme en Californie ou, modestement, à Sophia-Anti-polis comme en France.

La guerre est économique

Vérone Mankou ne pouvait donc pas rater l’opportunité du forum BuildAfrica pour ironiser sur la stratégie de ceux qui tiennent le cordon de la bourse au Congo. Droit dans les yeux, Vérone Mankou a dit au grand Trésorier du Congo : Nous sommes dans un univers économique mondialisé où les entreprises ne se font pas la « concurrence mais la guerre ».

Or le nerf de la guerre c’est l’argent. « J’ai pu m’autofinancer jusqu’au prototype ; après, je n’avais plus d’argent » geindra le jeune savant né à Pointe-Noire, ville pétrolière du Congo.

Dans la salle comble de BuildAfrica, Sassou a écouté et applaudi comme tout le monde les propos du « Bill Gates » congolais, Mankou. Debout, le docte orateur a arpenté le podium quand est arrivé son tour de parler face au parterre hétéroclite de courtisans, de militaires, de diplomates, de journalistes locaux et étrangers, de politiques (y compris un ancien chef d’état africain) que comptait la salle.

Quand Mankou tchatcha devant l’aéropage, il eut le regard malin, le sourire aux lèvres, le costume impeccable selon les critères de la sapologie, conscient du capital inaliénable qu’il incarnait quand d’autres n’avaient pour richesse que des biens mal acquis potentiellement saisissables par le premier juge intègre venu. La présence de Sassou dans la salle ne sembla pas le décontenancer outre-mesure.

Oui, Mankou parle de guerre. Mais sa guerre à lui est économique. On ne saurait être plus clair en matière de critique politique envers la stratégie d’armement martial optée par le régime de Mpila avec, en prime pour la population, les explosions du 4 mars 2012. Il faut être tombé sur la tête pour penser que c’est en investissant dans l’armement qu’on peut faire « émerger  » son pays avant la date butoir de 2025. Comment l’expliquer à une population ayant encore en tête les bruits des armes qui crépitèrent chez Ntsourou le 16 décembre 2013 ? Tout le monde aura compris que l’achat des hélicos de guerre, d’engins militaires sur quatre roues constitue un manque à gagner pour l’investissement économique et pour des projets comme Elikia.

Dieu merci, dans ce monde de pingres, certains finirent par mettre la main à la poche. Parmi eux : Rodolphe Adada, jadis ministre des affaires étrangères de Sassou et éventuellement Claudine Munari, ministre du Commerce et, notamment, Thierry Moungalla, ministre des Postes et Télécommunications. Vérone Mankou pouvait jubiler. Féru lui aussi de science et de nouvelles technonolgies, le ministre Thierry Moungalla, jeune comme Vérone Mankou, ne pouvait pas être insensible au projet VMK. Bravo Thierry.

Kiki le milliardaire, Mankou le savant

En somme, deux conceptions du monde se sont juxtaposées dans la salle du Palais des Congrès où s’est tenu le forum BuildAfrica. D’un côté un homme dont les enfants dilapident des milliards générés par la vente des cargaisons de pétrole, notre pétrole et, de l’autre, un enfant qui n’a pas de pétrole mais des idées plein la tête. Je ne sais pas si le cleptomane Cristel Sassou-Nguesso, dit Kiki le milliardaire, était dans la salle. Mais comment ne pas penser à tous ces milliards générés par le pétrole du Congo et qui disparaissent dans les poches de ce fils à papa et de ses frères, soeurs, cousins, cousines, nièces, neveux et tout le bataclan de la parenté élargie ?

L’ironique Me Wade du Sénégal

Peu avant le forum BuildAfrica, Sassou a posé, après-coup, la première pierre du complexe sportif de Kintélé dont les travaux ont pourtant, semble-t-il, commencé en 2013 : encore une de ces incohérences du régime. Selon la propagande, Sassou a inscrit la zone industrielle de Kintélé/Maloukou dans le champ des infrastructures de la modernisation du Congo. La cérémonie organisée devant l’ex-Président sénégalais Abdoulaye Wade a suscité une réflexion teintée d’ironie de la part de ce dernier : « Moi qui pensais être un grand bâtisseur, le Président Sassou vient de me battre  ». On adore l’humour des compatriotes du père de la négritude Sédar Senghor dotés d’un complexe de supériorité vis-à-vis de tout étranger en dehors des Blancs. « Que ce Niak quitte le pouvoir comme je l’ai fait après avoir atteint la limite de l’âge  » a dû dire dans son for intérieur Me Wade appelé également le Gorgui (le vieux). « Nous avons quasiment le même âge. A ce moment-là, oualaï, je pourrais dire qu’il m’a battu  » a dû ajouter le prédécesseur de Maky Salle. Le défi est lancé à Sassou. Quittera-t-il les affaires en 2016 peu après le deuxième forum BuildAfrica ? « Wait and see » (comme conclue souvent notre confrère Mwinda.

Les partisans de Sassou estiment que l’ampleur des chantiers nécessite sa présence aux affaires au-delà de 2016 voire jusque sur son lit de mort. « Rendre le tablier à la date fatidique du 15 août 2016 ? N’y comptez pas ! » ricanent ses fans, conscients de leur propre chute dans le néant si jamais Sassou se casse aux milles diables. Espérons que son illustre invité, Me Wade, qui voulut également rempiler après son deuxième mandat saura lui parler des vertus de quitter le pouvoir sans qu’on ne vous y force par un putsch militaire. Il semble qu’il y ait plus à gagner qu’à perdre en quittant sans heurts les affaires. Ce n’est pas Nelson Mandela qui aurait dit le contraire.

Le retour du refoulé chez le vieux Sassou

Dans une remarquable approche freudienne faite par Ntékolo Menga (Congo-Brazzaville : psychanalyse d’un Président en fin de parcours) in Congo-Liberty, Sassou, probablement un «  Niak  » dont le père est venu soit de la Côte d’Ivoire soit du Dahomey, est né et a grandi dans un village de pêcheurs, chasseurs, cueilleurs : Edou. (A noter que « Niak » est la pire des injures que les Sénégalais peuvent adresser à un étranger - Chez nous on utilise « Ndingari » pour rendre la monnaie de leur pièce). On peut dire qu’on est quitte.

Donc, enfant, Sassou aurait vécu dans la misère la plus totale jusqu’à son arrivée à Brazzaville dans les années 1950. Il vécut son séjour en ville dans un refoulement total d’un désir d’enfant, à savoir : Prendre sa revanche sur le Sud du Congo (Nguélé) plus « moderne  » que son Nord natal.

Depuis son accession au pouvoir le 8 février 1979 (soit 34 ans jour pour jour) la suite, on la connaît : « Tout a été fait pour les Mbochi rien pour les BaKongo  ». Mais, paradoxalement, lui et ses partisans ne comprenaient pas qu’on ne lui tire pas le chapeau pour tous ces équipements qu’il a implantés dans le nord de Brazzaville et du Congo par le biais de la municipalisation accélérée. « Tas d’aigris ! Laissez-le faire, il fait de mieux en mieux  » n’ont de cesse de fulminer ses courtisans. « Rancunier, l’homme n’a, en fait, pensé qu’à moderniser Edou sur L’Alima  » rétorquent ses adversaires. Ce qui n’est pas du tout faux car son œdipe mbochi a poussé le fils de Mouébara de rendre justice à sa terre maternelle par une émergence démesurée d’Oyo et des localités situées sur la rive gauche de L’Alima. C’est ce que Freud appelle « sublimation des instincts ».

Alors vous pensez bien que l’absence de compassion économique exprimée par Sassou envers Vérone Mankou (un sujet kongo du Niari) ne risque pas de changer d’un iota quels que soient les forums, colloques et autres symposiums organisés au Congo-Brazzaville (à des prix faramineux). C’est donc d’un œil mauvais que Sassou a regardé le jeune savant Mankou avant de quitter la salle. Mais comme dit La Bible : la parole de Dieu jamais ne passera. Ce verset peut prêter à confusion. Il signifie que la bonne nouvelle est éternelle. Sassou et son chemin d’avenir passeront (entendez « rejoindront la poubelle de l’histoire »).

Elikia (L’espoir) ne passera pas ; il fera littéralement vivre les Congolais. Ca se voit dans le regard innocent de son leader, Vérone Mankou, fâché de voir la jeunesse congolaise végéter dans la misère noire alors que le pays baigne dans un océan de pétro-dollar. Ca se voit dans ses yeux, et ça se lit aussi sur sa page facebook où il prend la peine de tout expliquer à une jeunesse qui a âprement soif d’émerger. Ce garçon, sera le Bill Gates non pas des Congolais mais des Africains.

Enfin : depuis quand la multiplication des forums genre BuildAfrica ou Forbes a-t-il développé un pays ?