« A travers l’autre monde » est le premier roman de T. Eysse. Roman choral, et même à certains endroits, shakespearien, il aborde les rapports de classes sociales et, en creux, le thème du dépassement. Construit sur un mode littéraire « historique », le livre a ceci de particulier : il a plu à la fille d’un couple ami (six ans) au point qu’elle me demanda à plusieurs reprises de lui en faire la lecture.

Il n’y a pas meilleur critère qualitatif d’un ouvrage que l’attrait qu’il exerce sur l’esprit d’un gamin. « La vérité sort de la bouche des enfants » n’est pas simple formule géronto-dénigrante. Elle est davantage la preuve triomphante de la psycho-génétique en tant qu’outil d’analyse littéraire puisque, en chaque écrivain, veille, surveille et se réveille un enfant au moment de l’écriture.

Les enfants adorent camper leur esprit dans des histoires de chevaux, de cavaleries et de chevaleries sur fond de prince charmant à l’assaut d’un balcon royal où l’attend la jolie princesse pour être kidnappée vers une destination inconnue.

Médiéval

L’époque du roman, le Moyen-âge, a permis à l’auteur de situer son intrigue dans une problématique ambiguë, douce et féroce, où comme dans la célèbre fantasmagorie de Blanche Neige, la reine (une marâtre) en veut à mort à la jolie princesse qui s’en sort grâce à l’intervention d’une gentille fée.
Mais les enfants sont également friands de violence. Ils ne se contentent pas de Prince charmant qui emporte la princesse dans la forêt sur un cheval blanc. Ils veulent voir le sang qui coule à la suite de batailles entre armées ennemies en rase campagne.

Les enfants aiment aussi les duels entre chevaliers vêtus de cote de maille, coiffés de casques, boucliers à la main que tentent de transpercer l’adversaire sous le regard ébahi de la foule, du roi et de la reine.

T. Eysse nous sert, à satiété, cette douce violence.

« A travers l’autre monde » est un ouvrage qui parle donc de notre monde avec ses guerres impériales, ses luttes de succession, ses complots, ses coups d’état, ses crimes passionnels, ses alliances roturières.

Changements historiques

L’histoire de l’humanité, selon les matérialistes, est le résultat de la lutte des classes, c’est-à-dire de combats à vie entre ceux qui dominent et ceux qui sont dominés.
D’accord, mais pour les idéalistes, une carotide tranchée, une dague bien ajustée entre deux omoplates par une manipulatrice, tout ça peut être à l’œuvre dans le changement politique au sein d’une société :
« -Qui sont ces gens qui vous ont donné d’abattre mon père ? Demanda Léonia. » (p.99)
Le présumé assassin déposa le mot de l’énigme (sous la forme d’un bijou) dans le creux de la main de la princesse.
« - Alors vous me disiez vrai ! mais ce rubis est un héritage de mes aïeux. Seul les membres de la famille royale en possèdent un. Qui vous l’a donné ? Répondez ! » (p.99)
Le régicide qui change le cours de l’histoire du Royaume est l’œuvre et la manœuvre de la Reine, mère adoptive de la princesse Léonia, dans le but avoué de déclencher la guerre contre le peuple Balkan voisin, pourtant membre de l’alliance. Bien entendu le complot fait passer l’assassin pour un balkan. L’arme du crime est un poignard de fabrication balkane. Donc l’assassin (ce qui n’est pas forcément vrai) vient du pays voisin. C’est une vieille technique quand on cherche le mobile d’une agression militaire. En langage polémologique la technique du faux ennemi s’appelle plastron. Au Congo, en 1977, cette procédure fonctionna dans l’assassinat d’un Président de la République. Les auteurs du crime firent passer les meurtriers pour les membres de la tribu voisine.

Ici, la raison de ce meurtre au palais ? Agrandir le royaume : une visée expansionniste qui n’était pas du goût de feu le Roi, respectueux des alliances et de la paix civile. Résultat : on tue le pacifiste avec, à la clé, ce vieux cliché biblique de la femme fatale par laquelle le crime arrive, Dalila tuant Samson... C’est comme (encore) dans un pays d’Afrique centrale, où un Président fut zigouillé par les siens, sous les yeux de son épouse...parce qu’il voulait reculer…

Une fin en finesse

Comme tout conte qui doit plaire à ses lecteurs, le happy-end est de mise dans « A travers l’autre monde. »
« Six mois plus tard, les peuples de l’alliance s’apprêtèrent à se réunir pour célébrer le sacre de la récente souveraine d’Eronia. La paix et l’harmonie prospéraient entre chaque peuple. » (p.407)
Le calumet de la paix après la guerre.

Cependant l’ouvrage demeure aussi l’expression d’un amour impossible entre fiancés issus de classes sociales différentes : Roméo et Juliette ? Les histoires d’amour ne finissent pas toujours bien en général, même dans les contes oniriques. Le roturier, Anar, n’arrive pas à prendre la main de la noble Léonia bien que le cœur de la princesse brûle de passion pour le jeune homme. Mais dans ses veines ne coule pas, hélas, le sang bleu.

Durant le sacre, Léonia fut « contrariée par l’absence d’Anar. Néanmoins elle repéra à sa droite en première ligne entre deux soldats, une chevelure brune et une corpulence qui lui semblèrent familières. C’était Anar. Léonia s’arrêta et le contempla tendrement en souriant. Anar sourit également. A cet instant, Léonia sentit tout l’amour indéniable du jeune homme à son égard. » (p.412)

Autant dire que les Dieux ne leur donnèrent pas l’opportunité dont la formule « ils vécurent heureux et eurent beaucoup d’enfants » conclue les histoires de cœur.

Bien entendu ces rapports politiques médiévaux sont transposables dans le temps et dans l’espace. L’auteur n’avait pas besoin de vivre en Afrique contemporaine pour mesurer combien les guerres naissent des pulsions de monarques pervers.

Issus de parents congolais, l’auteur est né à Asnières. « A travers l’autre monde » n’est pas exempt de quelques longueurs dues au souci du détail, péché mignon de la nouvelle écriture. Mais pour un coup d’essai, c’est un coup de maître. Style fluide, chaque mot est bien choisi.

Titulaire d’un Master en média design et art contemporain, c’est un passionné de lettres, et le prochain roman est quasiment bouclé.

Thierry Oko

T. Eysse . A travers l’autre monde, roman 418 pages.
Z4 Éditions septembre 2020. Prix : 22 euros.